La révolte des opprimées

Photo ACAB Media

La dénonciation des agressions sexuelles commises par l’animateur vedette de la CBC, Jian Ghomeshi, a ouvert une digue dans laquelle des milliers de victimes d’agressions et de harcèlement se sont engouffrées. Sur les réseaux sociaux ou ailleurs, elles ont été nombreuses à dénoncer leurs agresseurs, parfois en les nommant, ouvertement ou de façon anonyme. Comme l’ont écrit les auteures Martine Delvaux et Pascale Navarro, «ça aura pris des siècles, plusieurs vagues de féministes… et les derniers jours pour que les femmes fassent exploser l’écluse du silence».

La vague qui s’en est suivie s’est rapidement avérée irrésistible, jusqu’à se rendre dans les couloirs de la Chambre des communes, emportant au passage deux députés libéraux dont on n’avait jusque-là à peu près jamais entendu parler. Il était dès lors inévitable que les défenseurs du système actuel se déchaînent à leur tour, dans le but de renverser la vapeur. Les dénonciations anonymes, à leurs yeux, sont bien pires que le mal qu’elles visent à dénoncer. Il faudrait, selon ces bien-pensants qui n’en ont que pour la « règle de droit », que les victimes sachent se comporter «correctement» (sic), dans le respect des institutions censées l’appliquer. Pour eux, les victimes et les opprimées n’ont pas le droit de se révolter et que le droit de faire appel à la compassion du système (et de ceux) qui les opprime.

Ce genre de réaction nous rappelle le débat qui a traversé le jeune mouvement communiste en Chine à la fin des années 1920, quand se multipliaient les révoltes paysannes. À l’époque, ils étaient nombreux – policiers, avocats, syndicalistes officiels, responsables de tout ordre et même des militants communistes – à s’indigner des «excès» commis par les paysannes et paysans, qui n’utilisaient pas toujours les recours juridiques censés être à leur disposition.

Après être allé lui-même faire enquête dans la province du Hounan, Mao Zedong avait répondu ainsi à ceux qui tenaient à se dissocier du mouvement paysan:

«Il est vrai que dans les villages, les paysans “y vont un peu fort”… La foule fait irruption dans les maisons des despotes locaux et des mauvais hobereaux qui sont contre les unions paysannes; on égorge les cochons, on rafle le grain. (Les paysans) arrêtent des gens à la moindre occasion, les coiffent de grands bonnets de papier et les promènent à travers le village… C’est le monde renversé, et une espèce de terreur règne à la campagne… L’œil du paysan voit juste. Les paysans se rendent parfaitement compte si celui-ci est mauvais et si celui-là ne l’est pas, si celui-ci a été particulièrement cruel et si celui-là l’a été moins, s’il faut traiter celui-ci avec rigueur et celui-là avec clémence; il est rare que le châtiment ne correspond pas à la faute… La révolution n’est ni un dîner de gala ni une œuvre littéraire, ni un dessin ni une broderie; elle ne peut s’accomplir avec autant d’élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme… Pour le dire carrément, il est nécessaire que s’établisse dans chaque région rurale une brève période de terreur. Sinon, il serait absolument impossible d’y réprimer l’activité des contre-révolutionnaires et de reverser le pouvoir des hobereaux. Pour redresser quelque chose, on est obligé de le courber en sens inverse; sinon, on ne peut le rendre droit.»

Si on remplace le mot «paysans» par «femmes victimes d’agressions et de harcèlement sexuels», l’approche privilégiée par Mao nous semble encore parfaitement juste: les opprimées ont raison de se révolter!

Que certains profs d’université se retrouvent avec un bonnet de papier sur la tête et qu’on les promène à travers le campus peut être une chose nécessaire pour virer de bord un système millénaire…