La lutte contre le nationalisme est une nécessité absolue

On trouve beaucoup de «rénovateurs» ces temps-ci qui affirment sur différents tons la nécessité de réhabiliter l’idée d’indépendance du Québec. Beaucoup de syndicalistes, des intellectuels, L’Aut’journal, le PDS, le cinéaste-folkloriste Pierre Falardeau et d’autres personnalités encore, parlent et agissent comme s’il fallait administrer une cure de jouvence au nationalisme québécois. Sans doute constatent-ils et constatent-elles […]

On trouve beaucoup de «rénovateurs» ces temps-ci qui affirment sur différents tons la nécessité de réhabiliter l’idée d’indépendance du Québec. Beaucoup de syndicalistes, des intellectuels, L’Aut’journal, le PDS, le cinéaste-folkloriste Pierre Falardeau et d’autres personnalités encore, parlent et agissent comme s’il fallait administrer une cure de jouvence au nationalisme québécois. Sans doute constatent-ils et constatent-elles que l’idée indépendantiste est bien mal en point entre les mains de la droite péquiste. Trente ans après la création par René Lévesque et ses amis libéraux du Mouvement souveraineté association (le MSA, précurseur du PQ), les indépendantistes de gauche sont encore profondément englués dans ce qui semble être chez eux un éternel tiraillement entre d’une part la dénonciation du PQ comme étant un parti étranger à l’idée d’indépendance, un parti de compromis soumis à «l’establishment», et d’autre part la perspective récurrente de futures victoires électorales ou référendaires, perspective que nourrit le PQ et qui constitue encore un attrait tout puissant, même chez des gens dits «de gauche».

Il est certain que pour cette «fraction décolonisatrice» du mouvement nationaliste, nostalgique des années 60 et du discours à la Parti-pris, qui va de L’Aut’journal à Falardeau en passant par le MLNQ de Villeneuve, le fait que la lutte souverainiste soit dirigée par des politiciens de droite comme Lucien Bouchard et son fidèle saint-bernard Landry, le bon toutou des compagnies, n’a rien de bien réjouissant. Le PQ n’agit aucunement comme un libérateur. Or ces indépendantistes radicaux parlent de libération nationale. Il y a donc un os quelque part !

Il faut alors se demander : il est où l’os ? Du côté du PQ, parti de droite, hésitant, qui dessert plus qu’il ne sert la cause de l’indépendance ? Alors il faut constituer une alternative politique au PQ, plus indépendantiste et plus à gauche. C’est ce que veulent faire présentement L’Aut’journal et le PDS. C’est ce qu’ont voulu faire dans le passé toutes les «alternatives» et il y en a eu plus d’une : le MS, le RPS, le NPD-Québec, le Parti indépendantiste, le RDI et tutti quanti.

Mais l’os ne serait-il pas plutôt du côté de la «libération nationale» ? C’est-à-dire de cette idée saugrenue, et tout à fait erronée, de lier libération nationale et État-nation impérialiste. N’y a-t-il pas quelque chose de profondément antinomique – et donc aussi de profondément manipulateur – dans cette perspective qui voudrait que la libération nationale soit devant nous, qu’elle soit encore à faire, alors que l’État québécois, les institutions dites «nationales», le réseau financier québécois, les grands monopoles, la moyenne bourgeoisie, les grands appareils idéologiques, les capitalistes à la dent longue dans les PME, partagent les attributs, les caractéristiques et même les aspirations de l’impérialisme, du capitalisme dominateur et réactionnaire ?

Quand le folkloriste Falardeau dit à la télé française (et tant d’autres fois ailleurs) : «… On a été conquis, écrasé, on est colonisé par les angla’s [sic]…», il passe peut-être pour un rebelle. En réalité, il dit des conneries. Il réinvente une cause qui n’existe plus.

Les rénovateurs de l’indépendantisme, les collectionneurs d’alternatives, n’ont qu’une seule utilité, celle de cautionner la domination du nationalisme bourgeois sur la classe ouvrière. Ils entretiennent le feu. Ils rallument fois après fois la petite bougie de la «libération nationale». Ce qui fait que dans le grand candélabre que les nationalistes se passent de génération en génération, beaucoup des travailleurs et de travailleuses ne voient briller que la petite bougie de la «libération nationale»

Ce manège ne cessera pas de sitôt – le nationalisme bourgeois se fraie toujours un chemin même dans les pays indépendants depuis longtemps – à moins de lutter de manière absolue contre son emprise politique sur la classe ouvrière. Il se répète, et tourne et retourne, parce que la «gauche» québécoise a sacralisé le mouvement national, qu’elle n’en a fait aucun bilan, qu’elle est a-critique, et qu’elle place les idées avant les faits.

La lutte pour la libération nationale est quelque chose de tellement évanescent, et son contenu positif (libérateur, démocratique, égalitaire) est tellement insaisissable, que, depuis le référendum de 1995 (que les nationalistes sont venus bien près de gagner), et alors qu’on devrait avoir les deux pieds bien plantés dans la période la plus déterminante de notre histoire, les masses québécoises ne sont interpellées par les dirigeants nationalistes à la tête de leur gouvernement que pour broder de la dentelle : célébrer la mémoire du général de Gaulle ; contester la Cour suprême ; former une coalition – pratiquement morte-née – «Démocratie-Québec», dont la recrue la plus spectaculaire sera peut-être le sénateur bourassiste-conservateur Jean-Claude Rivest ; et, dernière broderie en date, célébrer dans un grand élan national le drapeau québécois, cette mixture cléricalo-royaliste.

Pendant qu’il sert de son mieux et avec zèle les intérêts supérieurs de la bourgeoisie et de l’économie capitaliste dans la période actuelle, le PQ se contente de symboles pour alimenter le projet souverainiste : symbole de l’ennemi (la Cour suprême, qui pourtant est très loin d’être le cheval de Troie du Canada contre le Québec) ; symbole de l’enthousiasme des premiers moments (le général de Gaulle) ; symbole de l’unité nationale (la fête du drapeau québécois).

Pour comprendre cette marche à la souveraineté sans contenu positif, sans libération, il faut renverser la perspective traditionnelle dans la gauche, qui fut et qui reste essentiellement nationaliste. Il faut comprendre et appliquer la thèse de Lénine sur l’époque impérialiste à l’effet que la soumission des différentes fractions de la bourgeoisie au noyau dominant constitué par le capital financier conduit à ce que «…les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l’impérialisme». Il faut cesser de voir le mouvement social et le mouvement national comme deux forces qui s’accompagnent et se nourrissent mutuellement (tel est le point de vue nationaliste-trotskiste), mais plutôt comme deux mouvements concurrents. On ne comprendra jamais rien si on se refuse à regarder bien en face la lutte entre ces mouvements.

Il faut aussi, cela va de soi, mettre en examen la question de l’oppression nationale et de l’État au Québec. Si les concepts politiques ont un sens, celui de l’oppression nationale ne peut être réduit à une addition statistique. Il s’agit essentiellement de la contrainte politique qui pèse sur un peuple pour l’empêcher de se constituer en État-nation. On ne peut donc pas séparer l’oppression nationale des attributs de l’État québécois d’aujourd’hui.

Le mouvement vers un État fort

Nous parlons du mouvement national québécois des 30 dernières années comme d’un mouvement vers un État fort. Dans le sens où nous l’employons, l’État fort n’est pas une mesure du degré d’intervention de l’État dans l’économie, dans les politiques sociales ou dans la société civile en général. Un État qui nationalise n’est pas nécessairement un État fort, et un État qui privatise n’est pas non plus automatiquement un État qui s’affaiblit. Comme c’est le cas dans la période actuelle, l’État peut réduire son intervention, privatiser des services, atténuer sa présence dans tel ou tel secteur, ou encore couper dans les programmes sociaux, et rester en même temps un État fort.

L’État est fort eu égard à la contestation des intérêts de classe qu’il matérialise et protège. Il est fort quand cette contestation est faible. Faible, soit parce qu’elle a été circonscrite à très peu de choses par le contrôle policier et répressif, soit parce qu’elle se trouve étouffée, asphyxiée idéologiquement par les contraintes de l’idéologie nationale et du pacte social. L’État, quand il est perçu largement comme l’émanation légitime et normale d’une communauté nationale, met à l’abri, couve, protège la bourgeoisie qui y est à l’œuvre.

Au Québec, tout comme ce fut le cas à l’échelle du monde impérialiste, la fin des années cinquante et les années soixante voient croître la contestation sociale. La classe ouvrière est alors plus nombreuse et plus concentrée que par le passé. À la fin des années 50, environ 33 % de la population active du Québec est employé dans l’industrie. De 1939 à 1950, la classe ouvrière avait doublé au Québec. Cette progression en onze ans seulement était égale à celle de tout le siècle écoulé de 1839 à 1939.

Dans une étude célèbre, les économistes Faucher et Lamontagne écrivaient :

«Durant cette même période [de la guerre aux années 50, NDLR], le taux d’industrialisation dans le Québec a dépassé celui du Canada. Depuis 1939, les produits manufacturés ont augmenté en volume, de 92 % pour le Québec et de 88 % pour le Canada ; les nouveaux capitaux dans les industries manufacturières ont augmenté de 181 % dans le Québec et de 154 % au Canada.»

(cité dans Le Québec en textes, Boréal express, 1980)

Durant cette période, le mouvement ouvrier a conduit de nombreuses grèves, souvent très dures, qui marqueront l’histoire de la classe ouvrière : Ayers à Lachute, Asbestos, Louiseville, Rouyn-Noranda, Murdochville, etc. Dans les faits, les années 50 constituent une période d’apprentissage et d’expérience pour la classe ouvrière, en même temps qu’une période de dépérissement et de crise pour les appareils idéologiques de la bourgeoisie.

Période de crise car en dépit du fait que le régime réactionnaire de Duplessis réussit à briser la majorité des grèves et à réprimer les militants-es ouvriers, dans les faits, c’est Duplessis qui est le vrai perdant. La classe ouvrière se radicalise jusqu’à un certain point, à tout le moins jusqu’à devenir de plus en plus l’adversaire du contrôle social réactionnaire opéré jusque là par l’Église, par l’Union nationale et par les élites nationalistes conservatrices. Sans vouloir trop simplifier cette période, on peut quand même reconnaître qu’on assiste alors au mouvement ascendant d’une classe qui s’affirme et au déclin d’un appareil de domination bourgeois. Cela est-il suffisant alors pour engendrer un face à face brutal, une crise véritable ? Non, loin de là. La politisation prolétarienne de la classe ouvrière et la conscience de classe sont alors encore trop limitées pour que la bourgeoisie ait beaucoup à craindre. Par contre, et même si cela est encore limité, se pose pour la bourgeoisie un problème. Le même problème qui se pose presque universellement, d’époque en époque et de crise en crise, un problème qu’on peut résumer ainsi : et si la classe ouvrière échappait à la bourgeoisie ? …et si elle avançait dans une autre direction ?

La revue nationaliste Point de Mire, très proche du PQ, qui se voyait elle-même comme «le miroir de tous les partisans de l’indépendance», avait traité rétrospectivement de cette période dans un article de 1971 où on pouvait lire des considérations fort intéressantes :

«À l’époque des grandes luttes ouvrières que l’on peut situer en gros entre les années 1945 et 1960, la question nationale préoccupait fort peu le mouvement syndical – de la base au sommet. Les travailleurs se battaient alors pour obtenir ou consolider le droit d’association, pour se protéger contre une exploitation économique qui s’exerçait dans l’arbitraire le plus total. Si, déjà à cette époque les ouvriers étaient aux prises avec un patron anglo-saxon, celui-ci trouvait un appui non déguisé dans un gouvernement socialement conservateur qui affichait d’autre part des positions autonomistes vis-à-vis d’un gouvernement central moins réactionnaire. […] Dans ces conditions, les travailleurs, à la fois exploités et trompés, avaient trop à faire pour se défendre contre les conditions qui leurs étaient faites dans l’industrie pour chercher un sens dans des luttes nationalistes qui ne menaient à rien.»

(Vol. 2, n° 17, 28/05/1971)

Ce commentaire tend à affirmer que la classe ouvrière était trop prise par la lutte contre l’exploitation pour participer à la lutte nationale. Il tend à dire que la classe ouvrière était finalement peu politisée, cantonnée dans l’économique. Bien que réducteur, ce commentaire est néanmoins beaucoup plus près de la vérité que ce que développeront à la fin des années 70 les pseudo-marxistes-indépendantistes du Centre de formation populaire (CFP) pour lesquels il ne faisait pas de doute que la conquête de l’indépendance nationale avait été, à travers toute l’histoire des mouvements nationalistes, l’objectif du peuple québécois.

Pour gagner le référendum de 1980, et pour supplanter dans la classe ouvrière avancée les groupes marxistes-léninistes, les indépendantistes radicaux ont inventé la thèse voulant que l’indépendance nationale soit l’objectif naturel du peuple québécois. Cette thèse accommodait tout le monde et son père à la fois. Les plus opportunistes pouvaient se ranger derrière le PQ (comme la classe est pour l’indépendance, allons-y, on s’occupera du socialisme après), les autres pouvaient attaquer le PQ sur la base qu’il n’était pas véritablement indépendantiste, et lancer alors la longue, la très longue litanie des appels adressés à la classe ouvrière pour qu’elle prenne la tête de la lutte nationale et qu’elle construise sa propre alternative indépendantiste. Nous avons déjà critiqué ailleurs le résultat de toute cette politique : soit d’avoir établi profondément le nationalisme au sein du mouvement ouvrier… sans construire l’ombre de quelque alternative que ce soit.

Pourtant, la réalité de la fin des années 50 et au début des années 60, n’est pas celle d’une classe ouvrière ancrée dans l’indépendantisme. Au contraire même, le nationalisme est contesté parmi les ouvriers, parce qu’il protège le pouvoir des compagnies et des patrons en limitant et en réprimant l’action ouvrière. Rappelons que c’est en 1953-54 que Duplessis fait adopter les lois 19 et 20 qui permettent la désaccréditation de tout syndicat qui tolère des communistes dans ses rangs (loi 19) ou qui fait la grève dans les services publics, les municipalités et l’enseignement (loi 20).

Au début des années 60, les diverses organisations nationalistes qui s’avancent sur le terrain de l’action politique – l’Ordre de Jacques Cartier, les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, la Ligue d’action nationale, l’Alliance laurentienne, l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec (ASIQ) et le RIN (fondé en 1960) – n’ont aucun lien particulier avec la classe ouvrière. Même l’ASIQ de Raoul Roy, qui porte le nom de socialiste, n’est pas tournée spécifiquement vers la classe ouvrière. Ces organisations, qui vont de la droite traditionnelle à la petite-bourgeoisie intellectuelle, sont alors actives principalement sur la question de la francisation et de l’unilinguisme. Pendant les années 60, elles vont servir de vivoir, de milieu d’émergence, de tremplin pour des courants indépendantistes plus affirmés qui vont chercher à rejoindre la classe ouvrière dans ses luttes et ses organisations.

Si l’après guerre et les années 50 ont été des années de renforcement relatif pour la classe ouvrière, au niveau de ses effectifs, de son expérience et de ses organisations (essentiellement syndicales il est vrai), suffisamment en tout cas pour poser problème à l’État et pour contester le vieux régime réactionnaire du duplessisme, les années 60 obligeront la bourgeoisie à réformer ses propres appareils de domination.

Avec la révolution tranquille, la bourgeoisie québécoise prend acte de ce que le régime duplessiste, malgré la répression des luttes, malgré la censure intellectuelle et idéologique, s’était transformé en son contraire, i.e en un État faible contesté et désavoué par les classes dominées. La bourgeoisie va chercher à inverser le mouvement. Elle a besoin d’un État fort qui puisse faire barrage à la contestation sociale et politique qui traverse tous les pays impérialistes et se prépare à éclater en 1968-73.

Il ne fait pas de doute que dans la situation du Québec, le nationalisme québécois francophone, la promotion et la défense des intérêts du Québec face au gouvernement fédéral, la mise en valeur d’institutions nationales, sur un mode aussi bien défensif qu’offensif, selon les circonstances, constituent un corpus assez fort pour agir comme matériau premier sur lequel asseoir à l’avenir la domination de l’État bourgeois.

Cela ne se fera pas en un seul tour de piste, bien entendu. C’est plutôt sur une longue période que le nationalisme nouvelle manière, va parvenir à redresser la «cote» de l’État. Ce sera en grande partie l’œuvre du PQ et des souverainistes, même s’il faut faire attention de ne pas mésestimer la participation de la bourgeoisie québécoise fédéraliste à cette généralisation du nationalisme, et conséquemment, à l’expansion de 1960 à 1990 de ce que Marx avait nommé «la croyance servile dans l’État».

Beaucoup d’organisations ont occupé la scène politique pendant les années 60 (RIN, PSQ, FLQ, Parti-pris, MLP, FLP, les premiers groupes trotskistes, et plusieurs revues intellectuelles s’adressant aux militants syndicaux et politiques, etc.). Dans les années 70, les organisations prolétariennes et marxistes-léninistes sont venues et ont renversé, quoique temporairement, la perspective nationaliste.

Dans les faits, il y a eu deux mouvements principaux, deux directions différentes, deux développements politiques majeurs, l’espace de chacun étant occupé par plusieurs groupes et par différentes tendances.

Le premier mouvement est essentiellement nationaliste. Il couvre toute la période des années 60, jusqu’en 1969-70. Il s’appuie sur des positions théoriques éclectiques et approximatives qui favorisent la dominante nationale sur les divisions de classes. Il en est ainsi de l’ASIQ de Raoul Roy et du concept de nation prolétaire. C’est aussi la thèse des sociologues Dofny et Rioux en 1962 sur la classe-ethnique. La revue Parti-pris reprendra cette idée, qui se traduit tactiquement par l’appui à la bourgeoisie nationale. Le manifeste de 1964-65 élaboré par la direction de Parti-pris n’affirmait-il pas que

«…nous sommes malgré nous les alliés objectifs de la bourgeoisie nationale quant à cette première phase de la lutte [i.e. la lutte pour l’indépendance nationale, NDLR] ; et nous nous devons de la soutenir et de la pousser de l’avant dans son entreprise réformiste. […] La lutte contre la bourgeoisie nationale ne pourra commencer vraiment que lorsque cette bourgeoisie aura elle-même acquis la souveraineté de l’État dans lequel elle s’incarne, nous battre contre elle à l’heure actuelle ce serait attaquer le pantin sans voir la main qui l’agite : l’indépendance, victoire contre l’impérialisme colonial est un préalable à la révolution socialiste chez nous.»

Malgré les aléas des organisations de cette époque, cet extrait du manifeste de Parti-pris résume parfaitement le premier mouvement profond mentionné ci-haut. Il s’agit d’une véritable ligne de force persistante et récurrente dans le mouvement indépendantiste, qui consiste à nourrir la bourgeoisie nationaliste et à satisfaire en particulier la soif d’hégémonie du PQ, par d’innombrables appuis tactiques et par moult ralliements collectifs ou individuels : de Parti-pris au RIN, du MLP au RIN, du RIN au PQ, du FLQ au PQ, de l’UGEQ et du mouvement étudiant au PQ, des syndicats et des milieux populaires au PQ, etc.

On peut nommer cette option l’option Parti-pris, ou encore l’option socialisme et indépendance. En pratique, elle fut l’option majoritaire et largement dominante des indépendantistes de gauche agissant dans la classe ouvrière et dans les milieux populaires. C’est aussi, l’option reine des années 90, la justificatrice du scénario dit «des trois périodes» (l’élection du Bloc à la Chambre des communes, la victoire du PQ et le référendum de 95). L’État fort et la paix sociale des années actuelles, sont aussi en partie la progéniture de ce courant au bilan fondamentalement négatif.

Ce qui explique essentiellement cet aboutissement, et ce pourquoi on doit durement critiquer ceux et celles qui font la même chose aujourd’hui, c’est la volonté de définir une politique ouvrière, un projet socialiste pour la classe ouvrière, non pas à partir d’une analyse objective, matérialiste des contradictions et des classes dans la société québécoise, mais plutôt à partir d’une conception rigoureusement nationaliste. Donnons un seul exemple. Celui de l’unilinguisme militant et ravageur des premiers trotskistes québécois. Pour ces soi-disant marxistes révolutionnaires qui ont été de tous les combats nationalistes, l’unilinguisme était un facteur central pour le changement social. Denis Lambert écrivait ainsi dans La Jeune garde, journal de la LJS en août 1969 :

«L’ampleur que prend actuellement le mouvement pour l’unilinguisme au Québec est sans contredit un facteur crucial de changement social ; il reflète la conscience de l’entité nationale et le besoin de protéger sa langue car celle-ci est la pierre angulaire de la nation.»

Appuyé par des «marxistes révolutionnaires» (!) de cette trempe, on comprend pourquoi le nationalisme s’est si bien porté au cours des 30 dernières années.

Le second développement politique majeur aura été de 1969 à 1979, le développement d’un mouvement politique prolétarien et d’organisations marxistes-léninistes. Un article du numéro 2 de Socialisme Maintenant! retraçait les grandes lignes de ce développement lié à la question nationale québécoise (voir

«Recension des positions d’En Lutte ! et de la LC(ML)C sur la question nationale«, Christophe Jacobson). À partir d’expériences politiques diverses au sein de la classe ouvrière, et à travers des débats de lignes successifs, s’est édifiée une position prolétarienne sur la question nationale, certes incomplète et inégale, mais néanmoins beaucoup plus conséquente avec l’analyse de classes de la société et avec la nature de l’État au Québec.

La critique, même inachevée et inégale du nationalisme québécois et du chauvinisme canadien par les marxistes-léninistes, était la voie qu’il fallait développer et enrichir. C’était là seulement où pouvait résider une option de lutte de classes contre la bourgeoisie, et contre toute la bourgeoisie «passée en bloc dans le camp de l’impérialisme».

C’était aussi la seule option qui n’entravait pas la voie de la révolution prolétarienne au Canada et au Québec, et qui ce faisant pouvait impulser immensément plus de dynamisme et d’énergie dans une perspective de libération et d’émancipation que tous les calculs tactiques des nationalistes actifs dans le mouvement ouvrier.

Ces derniers ont compris les dangers que représentait le marxisme-léninisme comme possibilité de rupture dans la société. Au sein des syndicats, dans les organisations populaires, ils se sont fait les adversaires acharnés du «M-Lisme». Après une période où il a dû reconnaître avoir été supplanté par les groupes M-L, le courant socialisme et indépendance se reporte à l’offensive en 1979, en prévision du premier référendum sur la souveraineté du Québec. Les indépendantistes feront alors campagne à 95 % soit pour le oui, soit pour le oui critique, ce qui l’un dans l’autre revient au même. Une fraction d’entre eux et d’entre elles proposeront aussi l’appui au PQ lors des élections de 1981 qui ont suivi la défaite référendaire de 1980.

Pendant toutes les années 80, bien que le PQ se soit largement discrédité auprès des travailleurs et des travailleuses, et même s’il est passé par une période de déchirements internes sur des questions stratégiques, son hégémonie est restée intacte, et les luttes sociales et ouvrières n’ont pas connu un nouvel envol. Le «mouvement national» est resté à peu de choses près sur les mêmes positions. Il s’est déplacé sur le même échiquier, en attendant que les cartes soient redistribuées pour permettre un deuxième épisode.

Il nous semble évident que des années 60 aux années 90 et à aujourd’hui, la centralité de la question nationale dans les débats politiques de la classe ouvrière, n’a profité qu’au PQ, à l’État du Québec et à la bourgeoisie québécoise qui a marqué une progression stupéfiante pendant cette période. La centralité de la question nationale et de la dominante nationaliste dans la politique ouvrière sont synonymes d’asphyxie, d’étouffement, d’attrition des luttes ouvrières et populaires. Il ne s’agit donc pas de changer la direction du mouvement national pour lui donner un caractère ouvrier. Il faut remettre en question radicalement cette centralité de la lutte nationale au Québec.

Pourquoi préserver une politique erronée ?

En 1977, dans le journal Le Jour, Bernard Landry déclarait :

«Nous mettrons en route un mécanisme qui pourrait se révéler fondamental pour l’avenir de notre collectivité […] Je parle ici de la concertation. Il s’agit de commencer à secouer les vieilles idées comme les vieilles rancœurs afin d’établir au Québec un climat de paix sociale

[souligné par nous, NDLR] Cela fait 20 ans. Depuis, des centaines, voire même des milliers d’acteurs sociaux et politiques ont redit la même chose de toutes les manières et dans toutes les occasions. Et ça continue encore comme on a pu le constater au sommet économique d’octobre 1996.

Pendant toute cette période, la bourgeoisie québécoise a atteint le niveau des grands monopoles. Les plus puissants des capitalistes québécois, non seulement vendent-ils des produits partout dans le monde, mais ils exportent des capitaux, investissent à l’étranger et acquièrent des entreprises aux quatre coins du monde.

Les deux tiers des entreprises au Québec sont la propriété de francophones. Et ce n’est pas seulement le poids des petites entreprises et des PME qui gonfle cette proportion. En 1976, 13 % des entreprises de 1 000 employés-es et plus au Québec appartenaient à des francophones ; en 1990, cette proportion était de 41 %.

Avec les années 80, le capital financier québécois a renversé la domination anglophone traditionnelle sur ce secteur de l’économie. En 1989, 57 % des actifs des institutions financières appartenaient à des francophones. Le capital financier québécois est aussi important par les actifs internationaux dont il dispose. En 1994, l’Inspecteur général des institutions financières du Québec affirmait ceci :

«À la fin de 1993, les actifs mondiaux détenus par les institutions financières à charte du Québec s’élevaient à 78,2 milliards de $, comparativement à 42,8 milliards de $ pour les institutions à charte de l’Ontario. Et c’est au Québec que la croissance des institutions a été la plus forte. En effet, au cours des dix dernières années, elle a augmenté au rythme annuel moyen de 10,5 %, contre 9,1 % pour les institutions fédérales, 3,8 % pour celles des autres provinces, et 7,6 % pour celles des pays étrangers.»

(revue Forces, n° 107, 1994)

La structure industrielle du Québec s’est rapprochée de 1970 à 1990 de celle de l’Ontario. Pendant cette période, le secteur des technologies de pointe à forte valeur ajoutée a vu sa part de l’emploi augmenter au Québec de 2,17 % et de seulement 0,10 % en Ontario. Le secteur de l’industrie lourde a augmenté de 1,37 % au Québec alors qu’il a diminué de 0,18 % en Ontario. Le secteur à forte intensité de main-d’œuvre (où le coût de la force de travail est moins élevé) a baissé de 8,6 % au Québec alors qu’il diminuait de 2,4 % en Ontario. (Structural Change in the Canadian Manufacturing Sector 70-90, J. Baldwin et M. Rafiquzzaman, Statistique Canada, 1994)

Le revenu personnel au Québec était en 1990 l’équivalent de 93 % de celui du reste du Canada. Dans le secteur public, les salaires au Québec étaient de 12 % inférieurs à ceux de l’Ontario en 1966. Ils avaient atteint la parité en 1979 (Pierre Fortin, Commission Bélanger-Campeau, 1991). Pendant la même période, les salaires payés dans l’industrie de la construction au Québec auraient dépassé de 7 % leurs équivalents en Ontario (Ibidem). Toujours selon Fortin (qui s’appuie sur les données de Statistique Canada), le salaire hebdomadaire moyen au Québec fluctue de 0,925 % à 1,015 % de celui payé en Ontario.

Le Parti québécois, dans sa propre publicité lors des élections de 1994 (publicité dont le thème était «Pour s’enrichir d’un pays»), faisait valoir, sans doute avec un brin d’exagération, que le PIB du Québec le plaçait hypothétiquement au troisième rang des pays de l’OCDE !

Dans son rapport soumis à la ministre Beaudoin, le Comité interministériel sur la situation de la langue française (Le français langue commune ; enjeu de la société québécoise, 1996) fournissait les données suivantes. Dans la région de Montréal, de 1971 à 1991, la proportion de francophones chez les administrateurs est passée de 41 % à 67 %, chez les professionnels de 45 % à 67 %, chez les techniciens de 53 % à 69 %.

Toujours selon le même rapport, en 1970, un-e anglophone unilingue ou bilingue gagnait 8 % de plus qu’un-e francophone bilingue et 16 % de plus qu’un-e francophone unilingue. En 1990, un-e francophone bilingue gagnait 4 % de plus qu’un-e anglophone bilingue ou unilingue.

En 1990, les jeunes anglophones et francophones unilingues gagnaient les mêmes revenus. Par ailleurs, depuis 1976-77, l’effectif scolaire étudiant anglophone a baissé de 53 %, soit de 125 122 élèves.

L’État du Québec est doté d’une des plus anciennes assemblées législatives du monde occidental. Depuis la formation de la confédération, le territoire du Québec a été étendu à deux reprises : jusqu’à la rivière Eastmain en 1898 et en 1912, suite à une loi fédérale, jusqu’à la Baie d’Ungava. Même si le gouvernement du Québec ne s’est intéressé au grand nord québécois qu’à partir des années 1950, il n’en revendique pas moins, sur la base des lois fédérales, son droit à assurer et à préserver l’intégrité de tout ce territoire, même si cela devait l’opposer un jour au droit à l’autodétermination des nations autochtones.

Le gouvernement du Québec perçoit son propre impôt sur le revenu. Il dispose de son code civil et a adopté sa propre charte des droits et libertés. Avec les ententes Cullen-Couture en 1978 et surtout McDougall-Gagnon-Tremblay en 1991, le Québec sélectionne les immigrants-es et est responsable de leur intégration. Depuis l’année dernière, il est responsable de tous les programmes de formation de la main-d’œuvre.

Depuis les années 70, l’Assemblée nationale à Québec a été dominée la moitié du temps par une majorité politique appartenant à un parti souverainiste. Lors de deux élections fédérales, les Québécois-es ont élu une majorité de députés-es souverainistes à la Chambre des communes à Ottawa. Trois référendums constitutionnels ont eu lieu au cours des 20 dernières années, dans des conditions qui s’apparentent ou équivalent à celles qui sont en vigueur dans la plupart des démocraties bourgeoises.

Comment peut-on dans ces circonstances poser comme immuable, comme étant incontournable, la centralité de la lutte nationale au Québec, alors que l’État du Québec et la bourgeoisie dont il matérialise le pouvoir et l’ascendant sur toute la société sont clairement intégrés dans la chaîne des pays impérialistes ?

Comment peut-on concevoir sérieusement que les empoignades périodiques entre des partis bourgeois de droite, comme les libéraux, les conservateurs ou les péquistes, auraient comme enjeu le maintien ou l’abolition de l’oppression nationale du Québec ?

Il est moins évident que jamais, que les prochaines étapes du débat constitutionnel vont avoir comme objet la double question de l’oppression nationale et/ou de la libération nationale. Ce n’était déjà pas évident en 1980, ça ne l’était pas plus en 1995, et ça le sera encore moins la prochaine fois. Pourtant, les forces indépendantistes dites «de gauche» dans les syndicats et les groupes populaires continuent encore à faire comme s’il y avait quelque importance pour l’avenir à préserver l’idée d’une lutte qui n’existe plus en tant que lutte depuis longtemps.

Il faut lutter de manière absolue et sans défaillance contre le nationalisme et contre la collaboration de classes au Canada et au Québec. C’est la seule façon de mener la lutte contre l’État-fort, contre l’État du pacte social. Et c’est là la meilleure occasion offerte à toutes les forces dans la société qui en ont marre de l’exploitation et de l’oppression d’aller vers leur libération !

À bas le nationalisme bourgeois !
Il faut en finir avec le mouvement souverainiste !
Vive la révolution prolétarienne !