La police colonisatrice raciste: ciblage des Noirs et des Autochtones

Tous les États capitalistes cherchent à se reproduire matériellement, ce qui affecte toutes les sphères de la vie quotidienne. L’État capitaliste et colonial canadien, s’étant fondé sur la suprématie blanche vis-à-vis des peuples autochtones, noirs et autres, assure la reproduction du capital directement par la violence. Le concept de terra nullius (territoire vide en latin) et d’autres idées racistes sur la propriété et l’accès à la terre ont justifié la formation de la GRC et des autres forces policières réactionnaires. Celles-ci protègent le capital, un capital qui est primordialement de propriété blanche, et s’attaquent à tout ce qui en menace la reproduction. Les meurtres de Regis Korchinski-Paquet, Rodney Levi, Chantal Moore, Eishia Hudson, Jake Samson, Morris Cardinal, D’Andre Campbell et de bien d’autres personnes autochtones et/ou noires aux mains de la police canadienne sont une illustration de ce fait.

Qu’il s’agisse de la réaction justifiée à l’invasion du territoire wet’suwet’en par l’État canadien, ou de la réponse au lynchage public de George Floyd aux États-Unis, il est évident qu’une partie importante des masses est de plus en plus frustrée par les réalités du capitalisme, de l’impérialisme et du colonialisme. Les statues de colonisateurs capitalistes reçoivent le vandalisme qu’elles méritent partout sur la planète, et même s’il s’agit d’actes spontanés, on peut y voir clairement le signal d’un changement politique qui doit être organisé de manière à éliminer les atrocités de l’ordre social actuel.

Le programme libéral visant à intégrer la population canadienne non-blanche au sein des forces policières pour «mieux refléter les communautés» doit être vu par les masses opprimées comme une tactique pour dissimuler le véritable objectif de protection et de reproduction du capital. Le racisme systémique et la chauvinisme national sont un cancer qui ne peut être guéri par l’inclusivité au sein de la police, mais par la révolte contre l’État colonial et capitaliste-impérialiste qui l’a mise en place. Toute tentative de l’État ou des municipalités pour adapter la police au goût du jour ne peut pas enlever la terreur et la méfiance ressenties au sein des communautés racisées. À l’image du combat d’Hercules contre l’hydre, la tactique pour empêcher ce monstre de régénérer ses multiples têtes est de les couper à leur base (le chauvinisme, l’idéalisme, etc.). On peut ainsi consolider la victoire en cautérisant les plaies: la lutte révolutionnaire vise à écraser l’État pour cette même raison. Tant dans les villes que dans les communautés rurales, le chauvinisme de colon continue de se faire ressentir: on peut par exemple se référer à la destruction d’Africville, une communauté noire appauvrie en Nouvelle-Écosse. Le prolétariat racisé et le lumpen-prolétariat se font trahir par la classe ouvrière colonisatrice qui défend les idées suprémacistes blanches sous-tendant le capitalisme. Il faut absolument rester sur le sentier de la révolution pour effacer toute trace de la suprématie blanche sur l’Île de la Tortue!

Q: Quels sont les exemples d’objectifs policiers colonialistes?

Pour comprendre la nature de la police au Canada, il est primordial de connaître le rôle joué par la police dans les États capitalistes et colonisateurs. Comme l’écrit Lénine dans L’État et la Révolution:

 «(…) l’État est un organisme de domination de classe, un organisme d’oppression d’une classe par une autre; c’est la création d’un « ordre » qui légalise et affermit cette oppression en modérant le conflit de classes.»

Il est donc logique, si l’État existe pour faciliter l’oppression et l’exploitation d’une classe par une autre, qu’il ait recours à un corps spécial d’individus armés qui sont entraînés pour imposer un certain niveau d’ordre. Cette formation d’individus armés, c’est ce qu’on appelle la police, et qui inclut aussi l’armée. C’est ainsi qu’on peut mieux comprendre la répression et la violence policière qui sont déployées de manière disproportionnée à l’endroit des autochtones, des noirs et des autres groupes composant le prolétariat racisé.

Bien que la réalité historique de l’esclavage de plantation prenne une place centrale dans les analyses sur les États-Unis, on parle beaucoup moins de ce sujet quand vient le temps de discuter du développement historique de l’État canadien. Pourtant, l’esclavage figure bel et bien au centre de cette histoire tachée de sang. Même si le projet colonial canadien ne comprenait pas les plantations à grande échelle qui ont défini l’image de nos voisins du sud, la brutalité et l’exploitation subies par les esclaves noirs et les autochtones étaient très similaires. Même avant la formation de la GRC, les colons britanniques et français ont imposé leurs modes de gendarmerie et leurs pratiques juridiques aux peuples colonisés. De fait, même sans l’existence des grandes plantations au Canada, les colons qui franchissaient le 49e parallèle pour s’y établir amenaient avec eux leurs esclaves domestiques, et la mise en esclavage de personnes autochtones était de même une pratique courante. Qui plus est, même quand l’esclavage a été formellement aboli au Haut-Canada (Ontario), le Canada a quand même continué à extrader vers les États-Unis les Africains qui y étaient accusés par leurs anciens maîtres d’avoir commis des crimes. Par exemple,

«Solomon Mosely, ou Moseby, esclave noir, a traversé la rivière Niagara depuis Buffalo pour rejoindre la province, après un périple de plusieurs jours depuis Louisville au Kentucky. Son maître le poursuivit et l’accusa du vol d’un horse, que Mosely avait pris pour faciliter sa fuite. Il n’y avait aucun doute qu’il avait pris ce cheval, et qu’il l’avait vendu après des jours en cavale. Il fut arrêté et détenu à la prison de Niagara. Un verdict prima facie fut établi et on ordonna son extradition.» (William Renwick Riddell, The Slave in Canada, pp. 85-86; notre traduction)

Soulignons par ailleurs que Mosely est parvenu à s’échapper grâce à l’héroïsme de certains membres de la communauté noire de Niagara. En manifestant contre l’arrestation de Mosely, deux hommes noirs (Herbert Holmes et un certain Green) ont réussi à enfoncer les rangs des policiers qui surveillaient son transfert de prison, ce qui a permis à Mosely de prendre la fuite. Malheureusement, ces deux hommes ont été tués par la police, dans une illustration parfaite de la nature colonialiste de la violence de l’État canadien qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Il est intéressant de noter aussi que c’est l’invention de l’égreneuse à coton qui a donné un souffle aux tentatives de rattraper les esclaves libérés. Cette machine permettait en effet de multiplier la valeur de la production des esclaves sur les plantations de coton, augmentant ainsi leur valeur comme esclave. C’est là un exemple parfait de comment le capitalisme n’a pas seulement été érigé par-dessus, mais aussi à travers l’esclavage et le colonialisme, surtout quand on considère que le coton a joué un rôle essentiel pour alimenter l’industrie textile britannique (et donc canadienne) pionnière du capitalisme. De même, l’industrie métallurgique britannique a joué un rôle fondamental dans la production des armes et des chaînes qui ont été utilisées pour réprimer les esclaves. Selon Eric Williams,

«L’intérêt du maître des forges dans la traite des esclaves s’est poursuivie tout au long du siècle. Quand est venu le temps de discuter de son abolition devant le Parlement, les manufacturiers et les vendeurs de fer, de cuivre, de bronze et de plomb de Liverpool présentèrent une requête contre le projet, qui aurait nui à l’emploi dans leur ville et jeté dans la nature des « milliers de vagabonds solitaires ». La même année, la ville de Birmingham déclara qu’elle dépendait du commerce des esclaves dans une large mesure pour les débouchés de ses manufactures. L’abolition aurait ruiné la ville et appauvri plusieurs de ses habitants.» (Eric Williams, Capitalism and Slavery, p.84; notre traduction)

Il n’est pas surprenant d’autre part que ces pratiques spoliatrices se soient adaptées et perdurent en cette époque néo-coloniale via l’exploitation des Africains, y compris des enfants, par les multinationales capitalistes.

Comme il a été dit plus tôt, la première raison d’être de la GRC et de la police en général est de protéger le capitalisme au sein de l’État canadien. Avant la promulgation de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, qui a jeté les bases de la confédération canadienne, la GRC était la troupe mercenaire de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH). La CBH «possédait» une bonne partie du territoire qui constitue aujourd’hui le Canada, l’ayant pris par la force des peuples autochtones pour faire avancer ses intérêts dans le commerce des fourrures et la pêche. Le déplacement forcé des Simpcw est un exemple parmi plusieurs de la violence exercée par les précurseurs de la GRC, la Police de Colombie-Britannique. Elle a aussi perpétré plusieurs actes de génocide, dont la distribution de couvertures infectées en 1892. Et environ une décennie plus tard, c’est un officier décoré de la GRC, Sam Stelle, qui allait mener l’unité de cavalerie Strathcona’s Horse lors de la seconde guerre des Boers, qui visait à étendre l’empire colonial britannique. Le Canada, désireux d’accomplir le sale boulot de la couronne dans les autres recoins du Commonwealth, n’a pas hésité à envoyer ses hommes armés massacrer des peuples autochtones ici ou en Afrique pour consolider la création d’un État-colonial.

Q: Quelles sont les preuves d’une pratique policière raciste au Canada?

Bien que les statistiques ne suffisent pas pour démontrer l’ampleur de la violence contre les personnes autochtones et noires au Canada, nous y avons recours ici pour résumer brièvement la situation:

«Alors que les Noirs ne formaient que 8,8% de la population de Toronto en 2016, le rapport illustre que cette population était impliquée dans sept cas sur dix de fusillades mortelles par la police au cours de cette période. Il illustre également que les Noirs (et plus spécifiquement les hommes noirs) étaient surreprésentés, tant dans les enquêtes sur usage de force et d’agressions sexuelle par la police, que d’accusations et de fouilles inappropriées ou injustifiées.» (Notre traduction)

Plus récemment, l’APTN a rapporté que les autochtones, déjà surreprésentés dans les pénitenciers, y avaient atteint un nombre record, et que 42% des femmes incarcérées dans les prisons fédérales sont autochtones. La sénatrice Pate a admis que la pauvreté est un facteur majeur dans l’emprisonnement des autochtones, et a proposé d’instaurer un revenu universel de base pour y remédier. Comme nous l’avons vu avec plusieurs États-Providence, surtout ceux qui suivent le «modèle scandinave» claironné par les révisionnistes et les social-démocrates en Amérique du Nord, le recours aux services de bien-être est un pansement aux problèmes capitalistes qui ne résout pas les enjeux sociaux à leur base. La solution, c’est la révolte. Par ailleurs, le réseau d’information de l’État canadien a rendu public une base de données sur les victimes de tueries policières au cours des années 2000-2017 qui démontre le racisme des pratiques policières au Canada. On y trouve que 37% des victimes de tueries policières à Toronto sont des hommes noirs, et qu’à l’échelle du Canada, plus de 15% sont autochtones, bien au-delà de la proportion de ces groupes dans la population générale.  Alors que l’État entretient la pauvreté des masses racisées pour assurer leur exploitation, il les condamne ensuite au meurtre par la police lorsqu’elles sont soupçonnées de commettre des crimes dans le simple but de survivre.

Le problème patent des meurtres et des disparitions de femmes et de filles autochtones est une autre illustration du colonialisme canadien. Le nombre effarant de ces meurtres et de ces disparitions, combiné à l’inaction des États fédéral et provinciaux, sont un signe clair de la nécessité d’un changement révolutionnaire. Réalistement, si c’était les femmes blanches qui couraient trois fois plus de chances d’être tuées par des étrangers, comme c’est le cas pour les femmes autochtones, on pourrait s’attendre à au moins trois fois plus d’indignation.

Wet’suwet’en

Un des exemples plus récents et évidents de la violence colonialiste canadienne est la tentative des compagnies Coastal GasLink et TransCanada (maintenant TC Energy) de construire un oléoduc à travers le territoire wet’suwet’en. Selon le Camp Unist’ot’en,

«L’oléoduc TransCanada Coastal GasLink traverserait 670 km du nord de la Colombie-Britannique. Il fait partie d’un projet récemment approuvé de LNG Canada d’une valeur de 40 milliards pour fracturer du gaz naturel, représentant le plus grand projet d’investissement privé de l’histoire du Canada. LNG Canada est une usine de transformation du gaz fracturé qui appartient à cinq compagnies, dont Royal Dutch Shell à une hauteur de 40%. Le gouvernement provincial du NPD a accordé des incitatifs fiscaux au projet, même si l’industrie du gaz naturel liquéfié s’enligne pour être le principal moteur du changement climatique de la province dans les décennies à venir.» (Notre traduction)

Parmi les autres compagnies impliquées dans le projet, on retrouve: Korea Gas Corporation, Mitsubishi Corporation, Petronas, et PetroChina Company Limited. Cette dernière est une branche de la compagnie d’État chinoise China National Petroleum Corporation. Ceci devrait susciter des interrogations parmi les révisionnistes qui veulent encore croire que la Chine est un État socialiste qui œuvre à la libération du prolétariat et des nations opprimées. Cela peut sembler hors sujet, mais il nous apparaît important de mettre l’accent sur le rôle de la classe capitaliste internationale dans l’invasion du territoire wet’suwet’en pour souligner la nécessité d’une solidarité mondiale pour assurer la libération des peuples autochtones et du prolétariat mondial.

Et quoique les tentatives d’empiètement de l’État et des capitalistes sur le territoire wet’suwet’en remontent à plusieurs décennies, nous focaliserons ici sur les événements plus récents.

Le 31 décembre 2019, la Cour Suprême de Colombie-Britannique accordait une injonction à Coastal GasLink «demandant l’élimination de tout obstacle, y compris des cabanes et des portes sur les routes, les ponts et autres sites de travail que la compagnie a été autorisée à utiliser.» Peu de temps après la publication de l’injonction, les chefs héréditaires des Wet’suwet’en se sont réuni avec l’État, mais les pourparlers ont échoué après deux jours. C’est ainsi que le 6 février 2020, la GRC a lancé une invasion du territoire wet’suwet’en pour faire avancer la construction de l’oléoduc. C’est à ce moment que de nombreux manifestant.es ont érigé à travers le pays des barricades en soutien aux Wet’suwet’en. La police, fidèle à son habitude, est débarquée avec du matériel militaire ultra-sophistiqué pour défendre les intérêts de la classe capitaliste mondiale. Malheureusement, étant donné le rapport de forces qui favorise les capitalistes et le fait que la police et l’armée maintiennent le monopole sur la violence, la compagnie Coastal GasLink a pu poursuivre la construction de son oléoduc sur le territoire wet’suwet’en.

En fin de compte, peu importe les appels de l’État à la «réconciliation» avec les nations autochtones et leur reconnaissance au sein d’un concept libéral de multiculturalisme, et en dépit des prétentions à combattre les changements climatiques, la nature de l’État canadien en tant que projet capitaliste et colonialiste est ce qui détermine ultimement les politiques et les actions qu’il met en œuvre.

Leçons et actions

Comme nous l’avons noté précédemment, la révolte des masses à l’échelle globale contre la violence policière et la répression étatique a pris une ampleur très importante. La connexion entre cette violence et les réalités du capitalisme, du colonialisme et de l’impérialisme n’a également pas manqué d’être soulignée par de nombreu(x)ses participant.es à cette révolte, comme on a pu le voir avec le renversement des statues coloniales, les émeutes et, plus tôt cette année, les barricades en soutien aux Wet’suwet’en. On a pu aussi observer à quel point de nombreux opportunistes, politiciens et même capitalistes, ont proclamé leur appui à ces mouvements à divers degrés. C’est donc à travers un enchevêtrement de mouvementisme et de spontanéité que les révolutionnaires maoïstes doivent trouver des manières d’exposer et d’isoler les opportunistes et les capitalistes de la section du prolétariat qui recherche un changement révolutionnaire concret.

En bout de ligne, que l’on parle de l’auto-détermination autochtone au «Canada» ou de la libération noire globalement, nous devons mettre l’accent sur le fait que l’État capitaliste continuera à nous écraser tant et aussi longtemps que nous nous en tenons à un style de travail et d’activisme à court terme. Tant que la bourgeoisie contrôlera l’appareil d’État et maintiendra son monopole sur la violence à travers la police et l’armée, nous ne pourrons pas nous élever au-dessus d’elle. Si le prolétariat et les nations opprimées ne s’éveillent pas à cette dure réalité, nos interventions vont demeurer futiles et réformistes. Par exemple, si on s’intéresse aux appels qui ont été portés récemment à réduire le financement ou même abolir police, ces demandes ont soit été purement réformistes (dans le cas du financement) ou essentiellement idéalistes (dans le cas de l’abolition).

En ce qui a trait au financement, il faut garder à l’esprit que l’autorité policière est fondamentale au maintien du capitalisme-colonial et l’impérialisme canadiens (via la police, l’armée et les firmes de sécurité privée). Il est tout simplement hors de question, pour la classe capitaliste, de se débarrasser complètement du système de prisons et de forces policières et militaires. Elle n’acceptera jamais d’éliminer ce qui lui permet de maintenir l’ordre nécessaire pour exploiter le travail humain et les terres autochtones. S’il n’avait pas été armé et organisé, l’État capitaliste n’aurait jamais été capable de coloniser et d’imposer l’exploitation du prolétariat et des nations autochtones.

Il faut souligner également que le capitalisme produit infailliblement l’inégalité et la pauvreté, ce qui mène des section du prolétariat à s’engager dans des activités qui nuisent aux capitalistes, et même au reste du prolétariat. Ces activités sont considérées comme des crimes aux yeux de l’État capitaliste, dans le sens qu’elles nuisent à la reproduction du capital. Le vol est l’exemple parfait qui sert à justifier la police sous l’État capitaliste. Si les capitalistes toléraient cette activité, c’est leurs profits à long terme qui seraient menacés. Ils ont donc besoin d’exercer un contrôle sur les masses appauvries qu’ils ont eux-mêmes conduit à la misère.

Nous devons aussi critiquer l’idée selon laquelle les travailleurs sociaux, et leur mode de fonctionnement sous le capitalisme, sont fondamentalement positifs, ou neutres face au projet capitaliste-colonial. Ainsi, si on s’attarde au fait que les enfants autochtones sont surreprésentés dans les Services de protection de la famille, on voit bien que la police n’est pas la seule à imposer le colonialisme canadien. Les pratiques racistes sous-tendent tous les aspects du Canada, alors le fait de remplacer des policiers par des travailleurs sociaux ne règlera pas le problème à sa source. Même si l’État bourgeois décidait de remplacer la police par une forme de police orientée vers le travail social (ce dont on peut se permettre de douter), on peut s’imaginer que les travailleurs sociaux – financés par ce même État capitaliste et colonial – auront recours à une certaine forme de coercition et reproduiront sa domination. Il est bien de souligner ici que des chercheurs comme Roxanne Dunbar-Ortiz, Patrick Wolfe et d’autres ont mis en évidence le rôle des milices coloniales non-officielles comme force armée qui a mené de l’avant l’expansion violente des États coloniaux.  Ces milices coloniales n’ont pas disparu, et leurs descendants suprémacistes blancs sont toujours aussi disposés à se rassembler pour complémenter violemment le «travail social» policier.

Pour revenir aux aspirations abolitionnistes, celles-ci ont le mérite de se rapprocher de l’objectif révolutionnaire – et nous devons donc appuyer le slogan pour «Abolir la police» issu du mouvement de la rue aux États-Unis, expression de la révolte des masses – mais l’idéalisme de ce mouvement tend à le faire reculer dans des pratiques réformistes. Cette idée tend à ignorer le fait que, pour pouvoir abolir les prisons et la police, il faudrait d’abord effectuer le virage vers un mode de production et d’échange complètement différent, vers le socialisme et le communisme, où les contradictions du capitalisme seraient éliminées ou au moins sévèrement mitigées. Et pour éliminer ces contradictions, il faudra bien plus qu’un mouvement spontané et une révolte de masse: il nous faut une organisation révolutionnaire d’avant-garde, unie dans la théorie, avec des racines profondes parmi les masses et qui est en mesure de canaliser la révolte vers un renversement de l’État bourgeois. Une telle organisation n’existe pas encore, ni au Canada ni aux États-Unis, mais plusieurs groupes, y compris le nôtre, cherchent à la développer.

La transition vers le communisme est aussi un facteur incontournable. Elle nécessite la répression des forces capitalistes, qui ne vont pas se laisser désarmer et disparaître dans la nature même après la défaite – ou disons, l’abolition – de l’État bourgeois et l’amorce du socialisme. Cette répression ne peut se faire qu’à travers une organisation systématique et programmée d’un mouvement masse avec un parti d’avant-garde, une armée populaire et un front uni. Ce sont là des leçons héritées des révolutions qui ont fait basculer le monde. L’histoire du mouvement communiste au cours du dernier siècle comporte en effet des leçons importantes, et l’une d’entre elles est que le capitalisme et ses suppôts ne disparaîtront pas simplement du jour au lendemain, même après une révolution. La contre-révolution demeure toujours une menace, et l’histoire de l’Union soviétique et de la Chine socialiste nous montre que la classe capitaliste peut se développer au sein même du parti prolétarien, d’où la nécessité de réprimer un tel mouvement, y compris avec la violence. L’histoire nous démontre que les forces réactionnaires sont toujours prêtes à utiliser le chantage, l’infiltration et le meurtre pour défaire les mouvements révolutionnaires anticapitalistes et leurs leaders.

En conséquence, l’idée voulant que les prisons et la police peuvent simplement être «abolies» a amené des révisionnistes tel Angela Davis à se faire critiquer avec justesse par plusieurs militant.es noir.es pour avoir suggéré que même les policiers réactionnaires ne devraient pas être jetés en prison pour la violence qu’ils ont commis envers les Noirs. Dans son ouvrage classique Are Prisons Obsolete?, qui comporte quand même des idées intéressantes, Davis avait également manqué de perspective critique dans son appréciation de la politique de décriminalisation adoptée par les Pays-Bas concernant le travail du sexe et la drogue. Nous ne soutenons pas que la décriminalisation de certaines activités n’aurait pas sa place dans le passage au socialisme et au communisme, ni qu’il y a rien à apprendre de cette politique. Il faut cependant analyser le rôle rempli par l’État néerlandais dans le système impérialiste mondial pour mieux comprendre ses politiques en tant que pays impérialiste. Comme nous l’avons mentionné précédemment, la compagnie Royal Dutch Shell, dont le siège est situé aux Pays-Bas, contrôle 40% des actions du projet LNG qui empiète le territoire wet’suwet’en. L’État néerlandais retire donc des bénéfices du pillage effectué par Shell, qui ne se limite bien évidemment pas au territoire wet’suwet’en, et a même fait l’objet d’une analyse de son rôle au sein du monopole capitaliste mondial dans l’ouvrage classique de Lénine[1]. De même, la décriminalisation du travail du sexe aux Pays-Bas n’a pas éliminé les atrocités liées aux industries du trafic humain et sexuel qui exploitent particulièrement les femmes et les enfants.

Bien que la gestion du «crime» soit une question qui méritera d’être étudiée sérieusement sous la transition socialiste, il faut d’abord établir une distinction ferme entre le crime général qui est commis au sein des masses, et les crimes qui sont liés à des tentatives de réinstaurer le capitalisme, l’impérialisme et le colonialisme. Les lignes de démarcation ne seront peut-être pas toujours bien nettes, mais il sera toujours important de les garder à l’esprit.

En prenant tout cela en compte, on peut en déduire que la manière la plus fructueuse pour les maoïstes et les autres révolutionnaires de combattre la police de façon concrète, c’est de trouver des moyens de renforcer les capacités des communautés les plus exploitées et opprimées à se défendre elles-mêmes. Les seules «réformes» qu’on devrait rechercher sont celles qui constituent les étapes préalables au développement de la révolution et de la guerre populaire prolongée, c’est-à-dire recourir aux réformes dans une perspective non-réformiste. Ce n’est pas assez de proclamer, comme maoïstes, qu’il «faut construire la révolution» en réplique aux politiques et aux pratiques réformistes, sans être partie prenante des alternatives concrètes orientées vers les masses. C’est pour cette raison que nous allons conclure cette intervention en encourageant les maoïstes et les autres révolutionnaires à rechercher des manières concrètes de mobiliser les masses opprimées pour défendre leurs communautés contre la violence policière. Voici quelques pistes possibles:

  1. Jeter les bases d’un programme d’entraînement physique et tactique nécessaire pour nos propres forces et aux membres de la communauté qui ont la capacité et la volonté de se défendre.
  2. Créer des types de «conseils populaires» en tant que moyens pour la communauté de décider collectivement (par exemple par l’élection de délégué.es) de l’accès policier dans différents secteurs.
  3. Tirer avantage des initiatives actuelles pour surveiller les activités policières.

Étant donné les différentes conditions qui ont cours à travers le pays, il en revient à la capacité de nos camarades d’étudier attentivement leur contexte avant de mettre en pratique l’une ou l’autre de ces recommandations. Les camarades se doivent de réfléchir soigneusement à leurs capacités et à celles des autres avant d’entreprendre de telles initiatives.

Conclusion

Les maoïstes et les révolutionnaires doivent accepter le fait que nos conditions ne sont pas en tout point identiques à celles des États-Unis. Même si le racisme anti-noir est important au Canada, il ne repose pas tout à fait sur la même base historique. La grande majorité des Noirs au Canada proviennent de l’immigration du continent africain ou des Caraïbes. Bien que les immigrants caribéens trouvent effectivement leur origine dans le commerce des esclaves, leurs racines en lien avec l’esclavage remontent à un système de plantation qui n’était pas situé au «Canada». On ne peut donc pas automatiquement importer les narratifs afro-américains issus de l’exploitation dans le système des plantations, avec l’exception notable des Noirs de la Nouvelle-Écosse, qui descendent directement d’esclaves des plantations liés à l’État canadien, mais encore là il nous faudrait développer plus profondément une analyse propre. Ceci dit, les camarades devraient tout de même essayer de rejoindre les prolétaires noirs en mettant l’accent sur le rôle joué par l’impérialisme canadien en Afrique et dans les Caraïbes et en faisant la connexion avec le racisme et le chauvinisme qui ont cours ici. Cette critique peut également être portée auprès des autres communautés immigrantes qui sont susceptibles à la mythologie entourant le complexe du sauveur canadien, qui passe sous silence le rôle joué par le pays dans le système capitaliste-impérialiste mondial.

La seule manière d’accomplir la destruction de l’État capitaliste-colonial et sa police, c’est d’élaborer une stratégie à long terme de guerre populaire. Une guerre populaire prolongée visant à établir le socialisme et le communisme est la seule alternative à la surestimation des forces capitalistes qui caractérise les réformistes et les révisionnistes, ainsi qu’à leur sous-estimation par les aventuristes qui ne prennent pas le soin d’élaborer une stratégie solide avant de lancer des actions militantes. Étant donné que la police et l’armée canadiennes sont extrêmement bien organisées pour protéger le capital, il est nécessaire pour nous de nous organiser tout aussi soigneusement afin de pouvoir détruire le capital et ses méthodes colonialistes et impérialistes.

Il est également essentiel que l’on reconnaisse et que l’on comprenne les raisons derrière l’échec historique des communistes au Canada à répondre correctement aux questions du colonialisme et de l’exploitation des autochtones. L’adoption d’une ligne juste sur la lutte pour mettre fin au colonialisme en prêtant main forte aux peuples autochtones ne constitue qu’une première étape, et ne se substitue nullement à un travail de masse efficace qui ouvrira la voie à cet objectif. Le chauvinisme et le racisme de tout type n’ont aucune place dans notre parti, et doivent être purgés par tous les moyens possibles. Nous n’atteindrons jamais le communisme sans lutter pour la libération et l’auto-détermination des peuples autochtones ni sans lutter contre le racisme anti-noir. Il en revient donc à nous de démêler les contradictions issues de cette histoire complexe.

[1] Voir L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme dans le chapitre intitulé «Le partage du monde entre les groupements capitalistes» pour son analyse sur les grands trusts pétroliers qui comprenaient Anglo-Dutch Shell.