Au vent les illusions, préparons le combat!

En cette période d’élection fédérale, on peut observer que la montée du fascisme et l’élection de plusieurs politiciens réactionnaires au niveau provincial ont mené la gauche politique à recentrer sa attention sur le seul projet néolibéral. En agitant la menace de politiciens comme Doug Ford, Jason Kenney et François Legault, la gauche réformiste proclame à nouveau qu’il est immoral de boycotter ou de s’abstenir des élections, en s’appuyant sur la peur légitime du fascisme. Cette fois c’est le conservateur Andrew Scheer, avec sa complaisance affichée auprès des nationaliste blancs et sa plateforme anti-populaire, qui est désigné comme le grand méchant à abattre au bureau de vote. Quoique le «parti populaire» de Maxime Bernier soit plus explicitement détestable que les conservateurs, la différence entre les deux est superficielle. Scheer comme Bernier sont des réactionnaires qui partagent un programme répugnant. On peut s’attendre à ce qu’un gouvernement fédéral conservateur, associé à la violence exercée déjà par les conservateurs au niveau provincial, ait un effet incitatif sur les forces fascistes en pleine émergence.

On n’a pas encore atteint le stade auquel le discours soi-disant de gauche prône le ralliement des forces progressistes derrière le Parti Libéral, en criant gare à une division du vote qui favoriserait les conservateurs. La gauche réformiste soutient encore largement l’idée du ralliement de la gauche derrière le NPD parce que celui-ci serait encore un parti social-démocrate, contrairement aux Libéraux de Trudeau qui conservent un trait néo-libéral. Cette gauche réformiste comprend non seulement des social-démocrates engagés et militants pour le NPD, mais aussi une majorité des organisations de la gauche anti-capitaliste – y compris des groupes qui s’affichent comme étant marxistes, anarchistes et autres socialistes – une faction que nous appellerons néo-réformiste.

Peut-être allons-nous encore atteindre ce stade, alors que la campagne s’achève, qui verra la gauche néo-réformiste appeler à voter libéral au lieu du NPD pour barrer la route à Scheer. Ce serait en fait la conclusion logique pour les personnes qui font de l’élection un enjeu moral et qui affectent d’être dégouté par le rejet du système électoral. Si l’objectif de la gauche est de battre Andrew Scheer, alors la logique serait de s’unir derrière les libéraux, excepté dans les quelques comtés où le NPD ou le Bloc Québécois gagnent traditionnellement. Cela reflèterait l’argument utilisé pour justifier l’appui aux démocrates d’Hillary Clinton lors de la dernière campagne américaine. Même si cette stratégie n’a pu empêcher la victoire de Donald Trump, elle continue d’être déployée au sein du parti démocrate pour sa campagne de nomination. Cela ne surprendrait pas de voir cette option prendre le dessus pour l’élection fédérale canadienne, quoique la présence du parti populaire a l’effet de diviser le vote réactionnaire lui aussi (ce que les libéraux espéraient sans doute lorsqu’ils ont accepté sa présence au débat des leaders). À cela, il faut aussi prendre en considération la montée du Parti Vert d’Elizabeth May qui pourrait diviser le vote de la gauche libérale et néo-réformiste, et, au Québec, la présence du Bloc Québécois qui continue de se présenter comme une prétendue alternative à un gouvernement fédéral réactionnaire.

Ce qui est important de noter ici est la contradiction entre, d’une part, l’argumentaire moral et culpabilisateur qui enjoint la gauche à appuyer le système électoral bourgeois pour contrer la menace conservatrice, avec d’autre part la promotion du NPD en tant qu’alternative; la justification pratique ne tient alors plus la route. Mais si cette gauche appelait plutôt à voter libéral, alors c’est sa prétention à être de gauche qui serait encore plus fragilisée. En défendant le système électoral bourgeois et en appelant à voter NPD (et peut-être aussi Vert), cette gauche ne fait que réclamer le beurre et l’argent du beurre. Elle va ainsi justifier la nécessité de l’action électorale pour battre le méchant Scheer, tout en préservant une posture gauchiste avec un appui au parti qui a un historique social-démocrate. La majorité des groupes qui forment cette gauche ne vont pas jusqu’à dire que le NPD va mettre fin au capitalisme, mais se contentent de revendiquer leur statut comme étant à la gauche du NPD (certains s’imaginent même à «l’extrême» gauche du NPD), c’est pourquoi d’ailleurs quelques-uns aiment se référer à l’apologie du travail au sein du système électoral bourgeois qu’a fait Lénine dans son essai La maladie infantile du communisme.

Mais ce courant dogmato-électoraliste ne tarde pas à afficher son dédain envers les masses. La réalité demeure inchangée, comme nous l’avons souligné depuis notre fondation comme parti: un très grand pourcentage de l’électorat éligible ne vote pas, et ce pourcentage a tendance à augmenter à chaque élection. Ces non-votants constituent en grande partie les segments les plus exploités et opprimés de la population. Nous avons déjà référé à ce phénomène comme étant un boycott non-organisé mais bien réel. Si c’est l’«apathie» qui explique ce manque de participation électorale (selon les termes de la presse bourgeoise) – un argument qui n’est pas basé sur une recherche soutenue – cela signifie quand même que les masses ne voient aucun future avec les partis électoraux. L’establishment bourgeois s’inquiète de cette non-participation parce qu’elle représente potentiellement une crise constitutionnelle; comment en effet le Canada peut-il prétendre être un pays démocratique si le nombre de personnes qui ne votent pas dépasse le nombre de personnes qui votent? C’est pourquoi on assiste au triste spectacle de campagnes centrées sur la simple apparence formelle de démocratie: il faut juste aller voter; peu importe pour qui on vote, tant qu’on va voter! Le dogmatisme électoral de gauche semble se préoccuper tout autant de la crise constitutionnelle que l’establishment national: elle fait comme si c’était dégoûtant de s’abstenir, et encore plus horrible de boycotter, comme si voter était un devoir moral obligatoire pour tous les citoyens et citoyennes. Ces dogmatistes vont jusqu’à traiter de «privilégié» les personnes qui admettent ne pas voter, même quand il s’agit de prolétaire opprimés et/ou exploités. C’est la même réaction que les personnes qui dénigrent toute critique envers le système: «Tu te plains parce que tu ne sais pas apprécier ce que tu as! » Cette attitude cache en fait une menace:«Voudrais-tu que ça empire? »

Ce discours dominant repose sur le fait que c’est la bourgeoisie qui fixe les termes du débat. Le capitalisme est en crise, comme il l’est de manière perpétuelle, et l’état de sa «démocratie» en est la preuve. Nous assistons en fait à une bataille entre d’une part les factions néo-libérales et fascistes du capitalisme et d’autre part la faction bourgeoise social-démocrate, qui se fait entraîner de plus en plus à droite. Les élections des deux dernières décennies au Canada nous donnent la preuve de ce déplacement vers la droite, alors que le capitalisme s’enligne pour détruire la planète, et que les gens sont de plus en plus conscient de l’approche d’un cataclysme. Le capitalisme cherche à garder le dessus sans remettre en question son droit à exploiter. Le NPD a abandonné la lutte au néolibéralisme il y a longtemps déjà; sa social-démocratie n’est qu’une façade. Si on s’intéresse aux trois caractéristiques principales de la formation sociale canadienne – le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme – les partis électoraux défendent ce statu quo à l’unisson. Dans cette optique, la prétention du NPD, des Verts ou des Libéraux à être le rempart contre le fascisme des Conservateurs et du Parti Populaire, commence à se fissurer quand on s’aperçoit que ces partis ont fièrement soutenu les fondements de la suprématie blanche: le colonialisme et l’impérialisme.

Notre ligne de démarcation: la Révolution, pas la Réforme

Il faut rappeler dans ce contexte quelle est la ligne de démarcation que doivent suivre les anti-capitalistes, et plus particulièrement les marxistes: la révolution de classe, donc la lutte armée. Ce courant de la gauche anti-capitaliste qui appelle à voter NPD à chaque élection a souvent une prétention à croire en la révolution, et est même prêt à admettre que le capitalisme ne sera pas défait via les urnes. Mais jamais il ne met de l’avant une alternative aux actions réformistes et à l’élection du NPD. Ce courant prétend que l’amélioration du sort de la classe ouvrière constitue une tactique, alors qu’il s’agit en fait de sa stratégie au complet. Au mieux, il fera allusion à des insurrections spontanées dans l’avenir. La révolution n’est qu’une rêverie pour ces personnes, un mot qui peut être balancé sans avoir à réfléchir à sa mise en pratique.

La révolution est impossible sans la lutte armée, c’est un fait historique. Cette propension à s’orienter autour des élections et à chercher des moyens de faire la «révolution» sans bâtir un mouvement révolutionnaire – ce qui implique, encore une fois, la lutte armée – c’est là un trait caractéristique du néo-réformisme. Pire encore, nous avons atteint un stade auquel ce qui était autrefois considéré comme le pilier de la transformation révolutionnaire, est maintenant considéré comme un idéal abstrait, et toute tentative pour la réaliser comme de l’«ultra-gauchisme». Il suffit parfois de relever la nécessité de mener la guerre à l’État capitaliste, et la nécessité de bâtir un mouvement capable de réaliser cet objectif, pour se faire traiter par les néo-réformistes d’ultra-gauche en train d’halluciner. Ces gens vous traiteront même d’agent provocateur simplement pour avoir parlé de violence révolutionnaire. Soyons clair: les agents provocateurs existent, et ont recours à l’incitation à la violence prématurée pour faire leur travail; mais il existe aussi des agents dont le travail consiste à déradicaliser les mouvements et à saboter la violence anti-étatique grâce à des tactiques comme les fausses accusations. Il y a de bonnes et de mauvaises manières de parler de et d’encourager la violence, et la violence révolutionnaire en tant que telle n’est pas une affaire d’agent provocateur, ni un fantasme, ni de l’ultra-gauchisme (même si elle peut prendre ces formes aussi).

Nous réaffirmons la nécessité pour la gauche anti-capitaliste de comprendre que la lutte armée est la seule manière de renverser le capitalisme. C’est un fait attesté par l’histoire, et sur lequel tous les grands révolutionnaires n’ont laissé aucun doute. Et cette compréhension se doit d’être pratique, pas seulement abstraite: les groupes de gauche ne peuvent se permettre de simplement imaginer une lointaine insurrection future tout en poursuivant innocemment leur stratégie ancrée dans l’électoralisme bourgeois. La politique électorale bourgeoise, et la pratique centrée sur le réformisme, doivent être rejetése. Bien qu’il ait pu y avoir des moments dans l’histoire où la participation aux élections bourgeoises a été utile, nous nous trouvons maintenant dans une période où les termes de ce débat ne sont plus pertinents. La gauche se doit maintenant de garder à l’esprit ce que ça veut dire que d’être opposé au capitalisme, ce qui signifie de comprendre l’importance de la lutte armée et de la stratégie militaire. Cela n’a rien à voir avec l’adoption d’une ligne aventuriste, avec le recours immédiat aux armes et le déclenchement de quelque chose de similaire aux guérillas urbaines des années 60 en Europe (exemple certes héroïque, mais tragique). L’important ici est de comprendre que le capitalisme ne tombera pas sans l’action d’un mouvement révolutionnaire actif – ce qui a toujours voulu dire, la lutte armée – et pour prendre cette affirmation au sérieux, il faut être prêt à rompre avec la légalité bourgeoise. Le cirque électoral est un aspect prééminent et facile à reconnaître de cette légalité bourgeoise, d’autant plus qu’il sert à justifier le système bourgeois.

C’est pourquoi la majorité de la gauche anti-capitaliste s’apparente malheureusement à

un néo-réformisme: elle aime parler hypothétiquement du renversement révolutionnaire du capitalisme, mais suit en réalité un programme réformiste, notamment l’élection du NPD. Elle s’en prend à tous les projets qui font la promotion de la lutte armée, les étiquetant d’«ultra-gauchiste»; elle cède le terrain aux fascistes; et elle se morfond dans la respectabilité politique. Depuis presque trois décennies maintenant, cette «stratégie» comportant un programme minimal d’amélioration de la classe ouvrière et un programme maximal d’insurrection imaginaire n’a fait que privilégier la mise en pratique du programme minimal, au détriment d’un programme maximal réduit à l’état de slogan et de fantasme. Durant la même période, la bourgeoisie a consolidée sa position, en rapprochant son aile social-démocrate de son aile néo-libérale alors que tous ses partis légaux se sont déplacés vers la droite. Durant cette période, le fascisme, qui trouve un terreau fertile dans la société coloniale canadienne, a relevé son abominable tête des poubelles. Le fait que nous devons maintenant composer avec le pleurnichage des libéraux et des social-démocrates à propos de la liberté d’expression des nationalistes blancs, et que leurs médias soi-disant de gauche s’en prennent à la «violence des antifas», illustre à quel point cette stratégie néo-réformiste est inutile. Quand nous avons créé notre parti, c’était justement dans le but de rompre avec cette approche apathique et non-révolutionnaire de la politique. Mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir. Nous mettons encore beaucoup d’énergie à briser les chaînes imposées à la classe ouvrière pour faire ressortir une stratégie commune de révolution armée, et pour mettre en mouvement une lutte capable de mettre un terme au capitalisme.

Quelques fissures

Prenons le temps de bien identifier les différentes tendances politiques de la gauche anti-capitaliste canadienne pour démarquer la ligne révolutionnaire de la confusion créée par les différentes prétentions «radicales» à déterminer ce que la gauche devrait faire dans la conjoncture actuelle. Certaines de ces tendances s’entrecoupent, surtout à cause de la nébuleuse mouvementiste qui nous afflige encore, mais on peut quand même les séparer en groupes distincts pour donner un aperçu de la gauche canadienne et de sa crise prolongée.

1. Les social-démocrates «de gauche». Ce sont les gauchistes qui croient sincèrement que l’appui au NPD nous approchera d’une société socialiste. Bien que ces personnes soient pour la plupart bien conscientes de la tendance actuelle du NPD à s’éloigner de ses racines social-démocrates (ce qui les différencie des partisan.es du NPD qui ne se préoccupent pas de cet éloignement et qui sont donc consciemment dans le camp adverse), elles aspirent à un renouvellement du parti, à un retour vers l’époque pré-Layton. Quelques-unes ont peut-être même opté pour le Parti Vert d’Elizabeth May, mais elles aussi espèrent transformer un projet éclectique en quelque chose qui ressemblerait à leur version idéalisée du NPD. Encouragées par le succès de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni à renverser la phase blairiste au sein du Parti Travailliste, et inspirées par des élu.es social-démocrates aux États-Unis comme Bernie Sanders et Alexandra Ocasio-Cortez, elles veulent engendrer le même changement au NPD. Ces personnes tendent aussi à voir le NPD et la gauche comme étant synonymes, et sont donc incapables de concevoir une gauche extra-parlementaire comme autre chose qu’une aberration, ou une distraction de leurs engagements électoraux. Dans l’ensemble, cette faction se révèle inutile parce que même si elle parvenait à redresser le NPD et à restaurer son passé social-démocrate, elle demeurerait ancrée dans le projet bourgeois. Un capitalisme social-démocrate est toujours capitalisme; pire encore, ce capitalisme social-démocrate dépend de la super-exploitation impérialiste pour préserver son système de filets sociaux. Un Canada mené par le NPD demeurerait colonialiste et impérialiste, et maintiendrait en place cette prison des peuples au prix du suprématisme blanc. Le NPD veut maintenir en place le Canada coûte que coûte; il ne se préoccupe pas réellement de la décolonisation pour les nations autochtones parce que, tout comme les Libéraux, il perçoit la question de la souveraineté autochtone comme un problème de droits civils, plutôt que de l’auto-détermination nationale. Enfin, en tant que parti bourgeois légal, le NPD, si jamais il est élu, ne changerait pas les règles de la «démocratie» bourgeoise de manière à empêcher les réactionnaires de gagner la prochaine élection.

2. Le milieu mouvementiste élargi. Un ramassis hétérogène de groupes anti-capitalistes suiveux de tailles différentes et d’individus qui en rentrent et qui en sortent. On y trouve une diversité de perspectives politiques – anarchistes, autonomistes, marxistes-trotskistes etc. – mais leur unité se fait surtout autour de la perspective de faire n’importe quoi, sans stratégie d’ensemble, qui pourrait engendrer la masse critique qui mettra fin au capitalisme. L’opportunisme identitaire et de vagues évocations à la auto-détermination autochtone, au racisme et aux politiques anti-oppressives renforcent l’apparence d’une activité politique radicale. Ces personnes cherchent à éviter de se cadrer dans un programme politique, puisque elles s’intéressent seulement à un mouvement général et élargi de rejet, et proclament fièrement leur «anti-sectarisme» et leur «anti-dogmatisme» – exception faite de leur propre sectarisme et des fois où leur perspective œcuménique est remise en question. On peut les retrouver mêlées aux différentes tendances énumérées ci-bas, excepté la septième et la neuvième, et elles sont donc orientées vers la politique électorale. Dans leur cas, elles ne s’imaginent pas que le NPD va instaurer le socialisme, mais simplement qu’une victoire du NPD représentera un coup porté de plus contre le capitalisme. Certains de ces éléments peuvent être gagnés à la ligne révolutionnaire, mais d’autres, parce qu’elles sont trop attachées à la nature hétéroclite et indisciplinée du mouvementisme, vont demeuré convaincu que ce style politique, qui a été érigé comme une vertu en soi avec le mouvement alter-mondialiste des années fin-90 et début-2000, est toujours valable, en dépit de son échec avéré.

3. Les entristes. Ces marxistes et socialistes auto-proclamés qui s’imaginent que le NPD est le parti de la classe ouvrière et qu’on peut l’infiltrer, en prendre le contrôle et le transformer en machine pour faire la révolution. La Tendance Internationale Marxiste (dont la branche canadienne se prénomme «La Riposte»,«Fightback»), d’obédience trotskiste, est le groupe le plus emblématique de ce courant. En prétendant que le NPD est représentatif de la classe ouvrière, les entristes évitent d’entreprendre le difficile travail d’enquête social et d’organisation au sein de la classe ouvrière en s’immisçant tout simplement dans le NPD pour avoir accès directement à cette classe ouvrière «authentique». Mais si ces personnes avaient fait un travail d’enquête sérieux, elles se seraient rendu compte que le NPD n’est pas représentatif de la classe ouvrière, surtout pas de l’avant-garde prolétarienne consciente, et que leur approche n’est qu’une manifestation de politique de respectabilité. En s’adonnant à tracer un territoire stratégique au sein d’un parti bourgeois qu’ils ont redéfini comme étant prolétarien (une redéfinition tout à fait fictive), les groupes entristes peuvent prétendre faire du travail de masse sans avoir à être en contact avec les masses. Non seulement les entristes vont illes se faire manger tout cru par la machine du parti bourgeois, mais illes continueront de faire résonner la propagande faisant valoir le mérite du processus électoral bourgeois et du réformisme. Notons aussi que les entristes expriment souvent une aversion au militantisme ouvrier, et s’efforcent à démontrer que ce militantisme, supposément implanté par des agitateurs externes, nuirait aux intérêts de la classe ouvrière. Dans cette optique, les entristes ne font que reproduire l’opinion de la bourgeoisie, et en ce sens on doit les considérer comme des ennemis de classe.

4. Les économiste de gauche. Le courant économiste consiste à travailler principalement dans les syndicats établis en espérant que les luttes ouvrières légales vont engendrer un mouvement anti-capitaliste robuste. Bien qu’on peut compter sur ces militant.es pour défendre, dans chacune de ces luttes, la position la plus radicale, leur vision est restreinte par les limites historiques du mouvement syndical ouvrier. Ce courant envisage un retour au syndicalisme social du passé, avant le compromis historique qui a été établi entre le Travail et la Capital, et il dirige donc toute son énergie à redonner vie au mouvement syndical. Ces militant.es misent leurs espoirs sur ce retour en force pour amener la fin du capitalisme, comme si la plupart des syndicats social-démocrates allaient, à travers leurs revendications économiques libérées des dictats du syndicalisme d’affaires, faire le pont entre ce que Lénine appelait la «conscience syndicale» et la «conscience révolutionnaire». Ce faisant, ce courant ne prend pas assez au sérieux le problème de l’économisme qui sous-tend sa perspective, mais aussi, malgré son appui aux expressions les plus radicales du mouvement, il tend à s’enligner sur les appels des syndicats à voter pour le NPD et donc associer les éléments les plus radicaux du mouvement syndical à l’officialisme social-démocrate. Une frange un peu plus radical au sein de ce mouvement aspire à recréer le parti révolutionnaire à travers un retour aux usines pour enraciner un syndicalisme rouge, à partir duquel un parti pourrait naître. Cette tendance ouvriériste a trouvé sa meilleure expression dans le «socialisme par en bas» de Hal Draper, et n’a jamais abouti à quelque chose. C’est vrai qu’un parti révolutionnaire doit s’organiser dans les usines et autres lieux de travail, mais il ne peut le faire avec une réelle orientation révolutionnaire que s’il a déjà acquis une force comme parti, capable de se déployer selon une perspective d’avant-garde (avec un programme et avec un noyau d’éléments les plus avancés). Autrement, cette variation radicale de l’économisme aboutira encore dans le même cul-de-sac, comme un courant syndicaliste social mais avec des drapeaux rouges.

5. Les vieux révisionnistes. Le Parti Communiste du Canada (PCC) et le Parti Communiste du Canada Marxiste-Léniniste (PCC-ML) participent tous deux aux élections avec leur front électoral respectif. Bien que le PCC-ML soit apparu historiquement comme une faction anti-révisionniste, il a rapidement dégénéré pour devenir un des groupes les plus haïs du mouvement communiste canadien, notamment à cause du culte étrange autour de son fondateur, feu Hardial Bains. On peut s’attendre à ce que les «Bainsites» poursuivent leur triste rituel lors de cette campagne électorale en ignorant les appels à se rallier au NPD et en défendant leur propre foutaise électorale. Le PCC, quand à lui, est un peu différent. En tant que parti communiste «originel», et ayant succombé au révisionnisme avant Khrouchtchev (en s’étant soumis à un processus de pacification demandé par l’Internationale Communiste aux partis communistes des pays impérialistes), le PCC a tendance à s’enligner sur l’idéologie social-démocrate tout en parvenant à attirer de jeunes cadres révolutionnaires grâce au prestige associé à son nom. Il est fort possible que le PCC, tout en ayant sa propre présence électorale, encourage ses membres à voter NPD, comme il l’a déjà fait par le passé. Les cadres plus jeunes organisés par le PCC dans la Ligue des Jeunes Communistes méritent plus ample attention. Plusieurs de ces militant.es ont tendance à exprimer des lignes politiques que le PCC n’appuie pas, comme l’auto-détermination autochtone ou la dénonciation du Canada comme puissance impérialiste, et on leur permet d’exprimer ces affirmations simplement pour les garder dans l’orbite du PCC. Cet opportunisme ne se limite pas à l’aile jeunesse du parti, et même plusieurs de leurs jeunes membres et candidats électoraux vont exprimer des positions similaires. Celles-ci font apparaître une perspective révolutionnaire plus avancée que celle du PCC, mais elles ne font pourtant pas l’objet d’un débat politique, alors que la propre ligne du PCC n’est pas adéquatement propagée parmi ses membres, une manière opportuniste d’éviter la contradiction avec la ligne officielle. Le parti se présente en effet de manière vague et superficielle, dans le style d’un parti bourgeois qui souhaite plaire à un tas de monde sans être lié par un programme cohérent. Cette approche malhonnête néglige le combat, et pousse ses membres à mettre de l’avant tous les idéaux mais aucune ferveur matérielle du communisme.

Il n’y a rien de surprenant là étant donné que l’opportunisme du PCC est bien connu depuis au moins les années 60. Ce qui surprend davantage, c’est de voir des militant.es qui rejettent ouvertement le colonialisme et l’impérialisme canadiens, mais qui demeurent dans les rangs du PCC alors que celui-ci affiche pourtant clairement, dans son programme, qu’il ne reconnaît pas cette réalité au Canada. Le jeu d’équilibre de ces jeunes cadres à dénoncer le colonialisme et l’impérialisme canadiens d’un côté, et à défendre publiquement les mots d’ordre du PCC d’autre part, est voué à l’échec. On ne peut tout simplement pas adhérer au PCC, tout en appuyant l’auto-détermination des peuples autochtones et en dénonçant l’impérialisme canadien au Honduras, aux Philippines et ailleurs. La force de ces vieux partis révisionnistes ne réside en fait que dans leur nom. Et si on considère que ce nom n’a été associé à quasiment rien d’utile pour la lutte des classes au Canada depuis près d’un siècle, à quoi bon continuer plus loin avec ce bazou révisionniste? Tandis que le PCC-ML demeure une clique centrée sur la déification de Hardial Bains, le PCC est un club social glorifié qui lève le drapeau rouge pour ne faire rien d’autre que mélanger de potentiels révolutionnaires.

6. Les trotskistes classiques. Représentée par des groupes comme la Ligue Communiste Internationale (LCI, alias les «Spartakistes») et la Tendance Bolchévique Internationale (TBI), ce courant se définit par un purisme aux allures de culte. Bien que les trotskistes classiques ne travaillent pas avec les courants réformistes, et ne sont certainement pas mouvementistes, leur sectarisme poussé à l’extrême les éloigne à des années-lumière des luttes de la classe ouvrière. Les Spartakistes sont le pire de ces deux groupes, car leur pratique consiste à faire irruption dans les manifs organisées par d’autres groupes pour se quereller avec tout le monde et essayer de vendre leurs journaux. Le TBI, une scission des spartakistes, n’est pas aussi dogmatique, mais limite lui aussi sa pratique à vendre ses journaux et à débattre pour la pureté du marxisme. Cette tendance ne mérite guère qu’on y prête attention, parce qu’elle s’est trouvée largement incapable d’organiser quoi que ce soit par elle-même et ne sert qu’à embêter les groupes et les individus qui font du vrai travail. Au mieux, les trotskistes classiques, qui représentent bien les erreurs de Trotski, peuvent servir d’illustration des dérives d’une organisation non-mouvementiste. Autrement, nous prenons soin de mentionner ce courant parce qu’il partage certains traits avec les mouvementistes et entristes trotskistes, comme son habitude d’essayer d’infiltrer les mouvements ouvriers et progressistes émergents, mais d’une manière aliénante envers les masses. Cela leur permet de conserver une certaine longévité: ces groupes survivent en effet à la plupart des mouvements sociaux, parce que leur pratique est entièrement vouée à la reproduction des bases de leur existence, sans oser lutter ni gagner. Rappelons ici comment les Spartakistes ont célébré l’effondrement du Nouveau Mouvement Communiste au Canada – soit la dissolution du Parti Communiste Ouvrier et du groupe En Lutte! – comme si leur survie en tant que petite secte insignifiante représentait une victoire. Ces sectes pourraient aussi bien survivre à travers le prochain apocalypse capitaliste, sans avoir essayé de faire quoi que ce soit pour y mettre fin: ces groupes ne sont vraiment bons que pour assurer leur survie dans le temps sans prendre aucun risque.

7. Les anarchistes. On peut certes compter beaucoup d’anarchistes «auto-proclamés» qui se logent dans les deuxième et quatrième catégories décrites plus haut, mais il existe un courant anarchiste conscient et militant qui s’est toujours opposé au mouvementisme vague et inefficace. Depuis l’époque du mouvement altermondialiste, les anarchistes qui ont rejeté le mouvementisme se sont distingué par leur militantisme anti-État. Plusieurs se trouvent maintenant impliqués dans le combat anti-fasciste. Notre différent avec ce courant n’est pas leur manque de dévouement à mettre fin au capitalisme, car nous avons remarqué et nous saluons leur résistance contre ces courants qui essayent, et qui réussissent parfois, à les ramener dans les rangs du néo-réformisme. Notre critique vise plutôt leurs manquements théoriques qui les empêchent de pouvoir mener à bien rigoureusement la lutte contre le capitalisme. Cette faiblesse vient de leur rejet d’un projet totalisant et démocratique réunissant les ouvriers armés, dans une organisation disciplinée de l’avant-garde du prolétariat. Cette carence pousse malheureusement beaucoup d’anarchistes à se faire absorber, à terme, dans le marécage mouvementiste. La perspective mouvementiste est en effet capable, en étant pilotée par des forces social-démocrates et économistes de gauche, d’attirer dans son sein des militant.es non initiés à la théorie révolutionnaire. Quoiqu’il en soit, ces anarchistes sont des alliés au sein de notre mouvement élargi, et il vaut la peine de lutter avec ces militant.es dans le cadre de coalitions et de fronts unis. Enfin, même si les anarchistes ne partagent pas notre perspective stratégique de la Guerre populaire prolongée, illes reconnaissent que la violence et la lutte armée sont nécessaires.

8. Les souverainistes québécois de «gauche». Mis à part le Bloc Québécois, qui représente la première catégorie de nationalistes québécois mentionnée précédemment, il existe aussi un courant d’apparence plus progressiste du souverainisme québécois. Les membres de ce courant voient généralement la séparation du Québec comme une chose progressiste en soi, et certains (comme les révisionnistes et trotskistes mentionnés plus haut) vont jusqu’à dire que le Québec est une nation opprimée. Dans cette mouvance, on retrouve aussi le courant mené par le parti provincial Québec Solidaire. À la différence des vieux partis souverainistes (PQ et Bloc) qui se sont englués dans le néolibéralisme et dans l’identitarisme raciste, QS s’est constitué autour d’une base social-démocrate qui croit que la social-démocratie fait intrinsèquement partie de la culture québécoise, et qui a réussi aussi à attirer des anarchistes et autres radicaux francophones dans son orbite. Le problème avec ce courant demeure qu’il met de côté la politique de classe et un anti-colonialisme conséquent (en faisant de l’appui d’une nation colonisatrice perdant une option «progressiste»). Ce courant ne fait qu’apposer une devanture progressiste à un projet politique raciste et réactionnaire. De plus, alors qu’illes prennent au nom du nationalisme québécois une posture radicale pour s’opposer à des projets colonialistes comme les grands oléoducs, une fois au pouvoir, ces nationalistes n’hésitent pas à appuyer des projets similaires. Le chef du Bloc lui-même a appuyé de tels politiques lorsqu’il était ministre de l’environnement au niveau provincial en 2013-2014. Si QS peut prétendre faire mieux que les dérives néolibérales du PQ et du Bloc, il demeure quand même empêtré dans la même logique nationaliste qui sème la confusion dans la gauche québécoise en négligeant toutes les contradictions sociales majeures au profit de la division coloniale entre «Canada anglais» et «Québec français».

9. Les maoïstes. Le PCR-RCP, parti maoïste, s’est formé dans les années 2000 et a mis sur la table la question de la lutte armée, selon la conception de la guerre populaire. Dans Comment nous entendons combattre, un de nos documents fondateurs, nous avons jeté les bases d’une démarcation par rapport aux tendances énumérées ci-haut, particulièrement par rapport au mouvementisme qui fait office de norme, et nous avons depuis continué de développer une logique d’organisation marxiste-léniniste-maoïste. Cela signifie notamment de rejeter la politique électorale bourgeoise, l’économisme, le révisionnisme, et bien entendu le trotskisme. Peu de temps après notre formation toutefois, un autre groupe maoïste a vu le jour: l’Initiative Révolutionnaire (IR). IR partage notre rejet des tendances réformistes et adhère au MLM, mais a développé une perspective quelque peu différente de la nôtre. Nous espérons atteindre l’unité avec ce groupe dans un avenir rapproché, un objectif auquel nous aspirons depuis nos débuts. Au cours des dernières années cependant, le PCR-RCP a eu l’expérience d’une scission menée par certains des membres fondateurs, qui ont rompu avec le parti faute d’avoir accepté le centralisme démocratique, de ne pas avoir voulu rectifier leur travail de masse et de dénoncer le chauvinisme transphobe. Cette scission du PCR-RCP, qui cherche à conserver le nom du parti tout en ne constituant qu’une seule branche locale (basée à Montréal), est dorénavant connue sous le nom de «Continuateurs». Les Continuateurs partagent encore la plupart des lignes fondamentales du parti, et conservent donc une conception maoïste générale de la réalité, mais depuis leur départ, caractérisé par l’absence de principes, cette faction s’est transformée en un groupuscule qui prétend mener une sorte de lutte armée à coup de photo-ops et de fanfaronnades en public. Certains de leurs sympathisant.es ont même quitter leurs rangs dans les années qui ont suivi la scission, pour les mêmes raisons qui avaient été identifiées à l’époque. Idéalement, les Continuateurs pourraient reconnaître leurs erreurs, formuler une auto-critique, et rechercher à s’unir avec le mouvement qu’illes ont contribué à lancer – mais nous ne nous faisons pas d’illusion à ce stade-ci. Mais si la tendance maoïste poursuit son chemin et en vient à diriger la lutte qu’elle a été seule jusqu’à présent à promouvoir comme une nécessité stratégique, alors elle doit accomplir l’unité le plus tôt possible. Cela a été rendu plus difficile au cours des derniers mois suite au départ de cadres parmi nos rangs qui, après avoir correctement identifié des erreurs, ont adopté une perspective liquidationniste et post-maoïste, et faisant ainsi reculer notre travail. La perspective des liquidationnistes n’a rien d’original ou de spécial, elle représente en fait une nouvelle manifestation d’incapacité à affronter les enjeux pratiques qui viennent avec la tâche ardue de développer une avant-garde révolutionnaire. Nous voyons le départ de ces cadres comme une autre mauvaise approche aux défis lancés par le développement d’une lutte révolutionnaire, et plus particulièrement un manque d’intérêt à corriger efficacement les contradictions internes au sein du mouvement maoïste.

Parmi les tendances décrites ci-haut, seulement la septième et la neuvième ne sont pas parmi les néo-réformistes; et seulement la neuvième a pu réunir sa volonté révolutionnaire à une théorie et une pratique qui sont capables de renverser l’État capitaliste et colonialiste qui se fait appeler «Canada». Mais puisque cet adversaire est justement capitaliste et colonialiste, il reste encore une tendance très importante à aborder…

10. Le milieu autochtone radical. Ce groupe comprend plusieurs organisations et individus provenant des nations colonisées qui se sont engagées dans la lutte pour la souveraineté et l’auto-détermination (i.e. les sociétés de Warriors, le American Indian Movement, des militant.es associés à Idle No More, etc.). Ces militant.es cherchent à mettre en pratique la décolonisation dans son sens le plus strict, pour assurer la survie de leur peuple – on ne parle pas ici de métaphore, à la manière que les néo-réformistes aiment utiliser ce terme. Il peut arriver que des militant.es de cette tendance rejoignent des coalitions ou des événements promus par les néo-réformistes, comme ça peut être le cas aussi pour des maoïstes et des anarchistes. Mais la ligne politique qui définit cette tendance est l’engagement à renverser le colonialisme pour rétablir l’auto-détermination nationale, ce qui met ces militant.es automatiquement en position antagonique face aux éléments compradors de leurs communautés. Ces éléments compradors quant à eux, vont plutôt avoir tendance à s’associer à la mouvance néo-réformiste, voire même directement aux cercles bourgeois colonialistes, vu que leur existence est basée sur le maintien du système colonialiste. Le mouvement radical autochtone comprend donc que le colonialisme ne peut pas être réformé. De plus, il comprend des éléments révolutionnaires qui comprennent que la lutte armée est le facteur clé pour déterminer le changement social, et que les plus grands moments de lutte (de la rébellion de la rivière rouge à Oka) ont été des moments de rébellion armée.

L’unité entre nos tendances est d’une importance primordiale pour mettre à exécution la stratégie de Guerre populaire prolongée au Canada. L’unité de ces tendances avec le courant anarchiste est également important, quoique secondaire, parce qu’un front uni doit être basé sur un militantisme élargi face au capitalisme et au colonialisme canadiens. La question qu’il nous reste à résoudre, c’est comment forger correctement cette unité entre les révolutionnaires autochtones et les révolutionnaires non-autochtones, comment faire en sorte que le déploiement de l’auto-détermination national des peuples autochtones avance côte-à-côte avec un mouvement communiste révolutionnaire qui cherche à établir le socialisme, dans une société coloniale. C’est pour cette raison qu’il est élémentaire d’établir des liens organiques entre ces différents courants.

La menace fasciste

On ne peut plus nier la menace fasciste. La remontée des groupes fascistes traditionnels, ou sous des formats différents – par exemple la soi-disant «alt-right», l’activisme masculiniste, le nationalisme culturel européen, etc. – démontre que le capitalisme n’a jamais laissé derrière lui son fantôme nazi. Des politiciens tel que Faith Goldy, Paul Fromm et d’autres rassemblent de nouveaux supporters, qui sont encouragés par les conservateurs traditionnels qui courtisent leur appui électoral sans admettre ouvertement être nationaliste blanc. Certains de ces politiciens conservateurs – Doug Ford, Jason Kenney, Scott Moe, François Legault – sont au pouvoir, et continuent d’exciter les fascistes à pousser plus loin. Maxime Bernier et son Parti Populaire du Canada incarne bien cette normalisation des politiques fascistes au niveau national; et les partis traditionnels n’ont rien trouvé de mieux que de l’inviter aux débats officiels de l’élection!

Mais nous ne croyons pas que la tactique de chantage électoral de la gauche qui essaye d’organiser les travailleurs et travailleuses à voter contre le Parti Conservateur aboutira à quoi que ce soit de concret. Premièrement, nous ne croyons pas que la montée du fascisme dépend de la politique électorale; elle est apparue à travers le pays même dans les régions gouvernées par les libéraux ou le NPD. Deuxièmement, nous ne croyons pas que le système électoral puisse offrir une alternative capable de combattre le fascisme émergent: ce courant politique n’est pas issu du vote, et il ne sera pas défait par le vote.

La remontée du fascisme est due à deux facteurs interreliés: a) la série de crises économiques remontant jusqu’à aujourd’hui et l’incapacité du faible système social-démocrate canadien à contenir ces crises; b) le système colonialiste canadien, et le fait que le Canada a été bâti comme un État ethnique blanc. Derrière la façade du multiculturalisme canadien, se cache en effet la réalité d’un colonialisme toujours en marche et d’un passé colonial qui n’est jamais allé bien loin. Le vieil hymne de taverne «White Canada Forever» résonnait d’ailleurs bien fort dans les tavernes du Canada anglais jusque dans les années 30, et illustrait la mentalité de garnison nationaliste blanche qui n’a été que temporairement écartée au profit de politiques multiculturelles après la Deuxième Guerre mondiale et la rivalité parfois intense entre les nations anglophones et francophones de la société coloniale. Il y a toujours un courant nationaliste blanc continu dans la société canadienne, relié au fait que le pays a été érigé sur de terres volées aux autochtones. C’est pour cette raison qu’une fasciste comme Faith Goldy se permet de parodier les reconnaissances de territoire autochtone dans ses discours – en parlant des «terres traditionnelles» de tel groupe colonisateur européen – et recevoir des applaudissements de sa base de supporters.

Durant les périodes de crise économique, ces courants nationalistes blancs refont surface parce que les solutions cosmétiques du multiculturalisme sont une cible facile pour les idéologues fascistes qui essayent de convaincre un certain segment de la population blanche canadienne que son appauvrissement est la faute des immigrant.es et même de ceux et celles qui critiquent le colonialisme. Il est important de mentionner ici aussi que le multiculturalisme de façade visait intentionnellement à isoler et séparer l’une de l’autre les classes ouvrières non-blanches et aussi par rapport à la classe ouvrière blanche. Tout comme les relations entre une réserve autochtone et une communauté coloniale avoisinante tendent à s’effondrer lorsque la communauté autochtone défend sont auto-détermination (e.g. la réponse d’Oka à Kahnesatake, la réponse de Caledonia aux Six Nations, etc.), de même les relations entre des segments de la classe ouvrière blanche et les prolétaires non-blancs peuvent s’effriter en temps de crise lorsque ce courant suprématiste blanc fait son apparition.

Plus précisément, et pour ne pas jeter tout le blâme sur la classe ouvrière blanche, ce sont bien les échelons supérieurs de la structure de classe qui sont grandement affectés par ce courant: les soi-disant classes moyennes sont en fait bien plus empêtrées dans le racisme, et c’est pour cette raison que les «intellectuels publics» comme Jordan Peterson s’adressent particulièrement à elles, en les réconfortant sur leur «supériorité» face aux immigrant.es et à la classe ouvrière. Il y en aurait encore beaucoup à dire ici sur la composition de classe de la mouvance nationaliste blanche soi-disant «populiste», qui est en fait principalement constituée d’éléments identifiés à la «classe moyenne» plutôt que de travailleurs et travailleuses blancs pauvres comme aiment se l’imaginer les élites libérales. Sans vouloir nier que le système colonialiste a produit une politique identitaire blanche qui cherche à générer une alliance de classe des colons, il est important de reconnaître le caractère anti-masse de tenir la classe ouvrière blanche et son «ignorance» pour la montée du suprématisme blanc. Les Jordan Peterson, Lindsay Shepherd, Faith Goldy et Maxime Bernier de ce monde sont issus principalement de la petite-bourgeoisie et parlent la langue de cette classe.

Dans ce contexte, il est absurde d’imaginer que le fascisme puisse être battu via la politique électorale. Si le nationalisme blanc est intrinsèque à la société canadienne, alors le fait de travailler dans les limites circonscrites par son système et de voter pour l’un ou l’autre de ses représentant.es ne mènera à rien, si ce n’est au mieux tempérer brièvement le monstre fasciste. Analysons concrètement cette affirmation: voyons voir comment les alternatives au Parti Conservateur prévoient tacler le fascisme. Bien que les Libéraux et le NPD critiquent les Conservateurs pour leur ouverture aux nationalistes blancs, on ne trouve rien dans leur programme qui constitue une solution à ce problème. Aucun des deux partis ne veut mettre fin au colonialisme de peuplement, qui constitue le pilier du fascisme, et aucun des deux partis n’a appuyé les actions anti-fascistes qui ont été organisées contre les groupes fascistes qui se rassemblent maintenant derrière des politiciens conservateurs. Beaucoup de libéraux tombent dans le panneau d’associer antifascisme et fascisme, et ne montrent aucun intérêt à s’attaquer aux fondements colonialistes du fascisme canadien, comme en témoigne leur appui aux projet d’oléoduc sur des territoires autochtones. Le NPD quant à lui, aime se comparer favorablement face aux Libéraux, mais il n’a montré aucun intérêt concret à affronter le mouvement fasciste canadien, mis à part de proclamer qu’il a des valeurs différentes. Ni le Parti Libéral, ni le NPD n’ont énoncé leur appui à la confrontation directe contre les fascistes canadiens: ils n’envoient pas leurs membres prendre part aux combats contre les Nazis, et prétendent plutôt qu’ils peuvent combattre le fascisme en face-à-face dans un débat public. Ces deux partis croient qu’on peut éliminer le fascisme avec le vote et le raisonnement, et il n’y a donc aucun espoir qu’ils puissent repousser la vague fasciste. Leur chantage électoral n’y fera rien.

La montée du fascisme est un phénomène majoritairement extra-parlementaire, et le virage à droite des partis bourgeois n’est qu’un symptôme de cette pression venant de l’extérieur du parlement. Aussi longtemps qu’ils pourront se déployer sans opposition, et aussi longtemps que leurs idées politiques trouveront des adhérents dans les classes sociales courtisées par les partis électoraux, les fascistes constitueront une partie du «public» visé par ces partis. Alors que les Conservateurs les courtisent de plus en plus ouvertement, les Libéraux et le NPD essayent quant à eux de les convaincre que leurs «vrais» intérêts seront mieux servis en votant contre les Conservateurs et en faisant référence à de supposées valeurs canadiennes «authentiques» qui ont en fait toujours été un écran idéologique (la générosité, l’inclusion, le multiculturalisme, etc.); ce faisant, les Libéraux et le NPD permettent aux courants réactionnaires de déterminer les termes du débat public. Et certains éléments de la gauche néo-réformiste ont été entraînés dans ce virage à droite, en soutenant par exemple que la gauche devrait laisser tomber son appui à un monde sans frontières, pour ne pas s’aliéner la classe ouvrière blanche1. Dans le contexte québécois, le Bloc a lui aussi été aspiré dans ce virage à droite avec notamment son appui aux agressions impérialistes et ses positions anti-immigration.

On connaît déjà les preuves de l’échec qui attend la stratégie visant à convaincre le public canadien que ses «vrais» intérêts sont en opposition aux politiques conservatrices, et en s’adressant tactiquement à certains sentiments fascistes dans l’espoir de démontrer à long terme sa faillite morale. Il suffit de jeter un coup d’œil au gouvernement de Doug Ford en Ontario. Même si ses réformes sur l’assurance-santé et son obsession envers Toronto, pour ne citer que deux exemples, vont à l’encontre des intérêts de sa base de supporters ruraux et âgés de 50 ans et plus, Ford a quand même pu compter sur leurs votes grâce au courant colonialiste qui donne naissance au fascisme. Même si beaucoup de ces personnes se plaignent maintenant du fait que Ford coupe dans leurs services ou qu’il dépense trop d’argent sur Toronto, elles ont quand même voté pour lui à cause de leur haine des valeurs progressistes. Malgré ces critiques, qui reviennent chaque fois qu’un gouvernement conservateur est au pouvoir, ce segment de la population votera à nouveau pour Ford si celui-ci continue de s’opposer à l’immigration, à la réforme environnementale, à l’avortement, et aux droits des personnes LGBT. Essayer de gagner ces personnes mobilisées par une idéologie réactionnaire, et ce à travers un processus politique qui est lui-même poussé vers la logique de la résurgence fasciste, c’est essayer de jouer à un jeu dont les règles sont déterminés par l’adversaire qu’on veut combattre.

Ce qui est important à comprendre ici c’est que la teneur des débats politiques électoraux est de plus en plus déterminée par un enchaînement politique non-électoral, engendré par la classe dirigeante qui doit serrer les rangs face à la crise du capitalisme et consolider sa position à l’aide de la logique qui est au cœur du Canada: le colonialisme patriotique. Si le fascisme présent dans l’arène électorale est issu d’une pression extra-parlementaire, alors il ne peut être confronté qu’à l’extérieur de cette arène électorale. On ne pourra pas le battre au travers du vote, pas plus qu’on ne pourra vaincre le colonialisme canadien dans son ensemble au travers du vote.

Le fait que les fascistes ont connu plus de succès que la gauche anti-capitaliste à organiser un mouvement extra-parlementaire, alors que nous avons bien plus à offrir aux masses, illustre l’échec actuel de la gauche en général. Cela illustre aussi la force relative du colonialisme et de l’impérialisme, puisque le nationalisme blanc est engendré par ces aspects de la société canadienne. Dans ce contexte, l’opposition au chantage électoral est nécessaire comme outil pour s’organiser: il nous met en lien avec ces éléments du prolétariat qui n’ont pas été entraînés dans le virage fasciste, et qui n’ont aucun intérêt envers cette machine qui a été truquée par les pressions du colonialisme et de l’impérialisme.

Ceux et celles qui croient encore que le «Canada» mérite d’être sauvé et qu’il est lui-même manipulé par les forces malfaisantes du fascisme, n’offrent aucune solution réellement antifasciste. Même si ces personnes admettent que leur approche est basée sur le «moindre mal», et donc que voter stratégiquement contre les conservateurs n’est qu’une mesure palliative, elles se trompent monumentalement dès qu’elles accordent une once de légitimité à l’idée qu’il puisse y avoir un Canada juste et authentique, voire même un «Canada socialiste» (terme utilisé par certains révisionnistes); cette gaffe révèle leur incapacité à confronter le déferlement du fascisme. Les personnes qui croient que le fascisme ne serait qu’une aberration, plutôt qu’une intensification de germes qui ont toujours été portés par cet État colonialiste, n’ont tout simplement pas une perspective politique apte à affronter le fascisme. Le retour à des valeurs libérales, que ce soit avec une victoire des Libéraux ou du NPD, n’est qu’un retour au même Canada qui continue d’engendrer des forces fascistes… Nous avons déjà exposé la nature de ce pays dans notre document Le Canada, c’est quoi?; nous y avons fait le diagnostic de sa maladie bourgeoise, une maladie qui n’arrêtera jamais d’engendrer des pulsions fascistes. Et ce n’est pas un Québec indépendant comme celui promis par le Bloc (ou même par QS) qui offrira d’alternative à cette condition: en étant basé sur le nationalisme du colonisateur perdant, il est destiné lui aussi à engendrer des courants fascistes, comme le font toutes les sociétés capitalistes coloniales, et comme le prouve la tournure anti-immigration et islamophobe prise par les partis souverainistes.

Depuis nos tous débuts comme parti, nous avons poussé pour une rupture avec la politique bourgeoise, un pas nécessaire à franchir pour le mouvement communiste. Dans le contexte du Canada, cela veut dire non seulement se détacher de l’orbite du cirque électoral et rejoindre ainsi les prolétaires qui l’ont fait spontanément avant nous, mais il s’agit aussi de bâtir un mouvement qui oppose directement le colonialisme et l’impérialisme qu’on trouve au sein du système capitaliste canadien. En formant ce que nous appelons un parti d’avant-garde combattant, qui peut concentrer et étendre notre sphère d’opération pour mener la guerre à ces aspects néfastes de la société canadienne, nous lancerons par la même occasion la plus grande opération de combat contre le fascisme, puisque celui-ci est animé par le colonialisme canadien. C’est dans cet esprit que nous lançons l’invitation à toutes les organisations et individus anti-fascistes et communistes de nous rejoindre et…«jeter au vent les illusions et préparer le combat! »

1 Voir, par exemple, le texte de Sam Gindin, “Building a Mass Socialist Party” publié dans la revue américaine Jacobin en 2016. Cette tentative de faire passer le social-fascisme comme une critique progressiste du néolibéralisme, tout en prétendant bizarrement qu’il serait mieux pour les immigrant.es et réfugié.es de laisser tomber le militantisme pro-immigrant et pro-réfugié, est un exemple frappant d’une position superficiellement de gauche mais essentiellement de droite. Le titre de cet article fait également sourire, lorsqu’on sait que Gindin (qui a été un bureaucrate de l’aristocratie ouvrière et professeur d’université grâce à ses connections à un camarade de son groupe Socialist Project) a pris part à une tentative infructueuse, il y a plus d’une décennie, de bâtir un «parti socialiste de masse» autour de la «Greater Toronto Workers’ Assembly». Cette organisation s’est révélée être une autre expérience de chapiteau socialiste réunissant étudiant.es, universitaires et des éléments de l’aristocratie ouvrière autour d’une programme vague et sans visée révolutionnaire