Été 1990 : La légitime révolte de la nation mohawk

This cartoon was published in September 1990 in Socialisme Maintenant! newspaper. The then national leader of the Parti Québécois, Jacques Parizeau was the first political figure to demand the interventon of the Canadian Army to crush the Mohawks.

Le 11 juillet 1990, les troupes de la Sûreté du Québec prennent d’assaut la pinède attenante au cimetière traditionnel de la nation mohawk à Kanesatake, près de Montréal, pour y déloger les résidentes et résidents qui s’opposent depuis des mois au projet d’agrandissement d’un club de golf piloté par un entrepreneur véreux avec l’appui du maire de la municipalité voisine d’Oka. L’opération de la police provinciale s’avère catastrophique alors qu’un officier de la SQ meurt, sans que l’on n’ait jamais réussi à déterminer de quelle arme provenait la balle qui l’a achevé. C’est le début d’un siège qui durera deux mois et demi.

Le gouvernement libéral alors au pouvoir à Québec invoque la Loi des mesures de guerre et fait appel à l’armée canadienne pour encercler les résistantes et résistants, qui défendent vaillamment leur territoire. Après avoir été délogées le 26 septembre, une cinquantaine de Mohawks sont arrêtées et poursuivront le combat sur le front judiciaire – dont la plupart sortiront victorieux. Quant au projet d’agrandissement du terrain de golf, ses promoteurs finiront par l’abandonner…

L’été de résistance de la nation mohawk aura marqué durablement les rapports entre les nations autochtones et l’État impérialiste canadien ; globalement, la « crise d’Oka », comme les médias bourgeois l’ont appelée, a introduit une nouvelle période dans l’histoire du développement du capitalisme au Canada, marquée par l’aiguisement des contradictions entre la grande bourgeoisie et son État – dont le pouvoir repose sur l’accaparement des territoires autochtones – et les nations autochtones, qui aspirent à leur libération.

Pour le petit noyau de révolutionnaires alors regroupées avec le groupe Action socialiste, l’été 1990 aura été l’occasion d’un large travail de solidarité avec la résistance mohawk, qui a fortement contribué à définir les contours de la ligne qui caractérisera ensuite le PCR sur la question nationale et la voie de la révolution au Canada.

Sous la rubrique « Notre histoire », Le Drapeau rouge présentera régulièrement des textes et documents d’époque pour permettre aux militantes et militants d’aujourd’hui de se replonger dans l’histoire du mouvement communiste canadien et international. À l’occasion du 25e anniversaire du soulèvement de Kanesatake, c’est avec plaisir que nous vous présentons quelques extraits des articles parus en septembre et octobre 1990 dans les pages du journal Socialisme Maintenant !, alors publié par Action socialiste. La position adoptée par Action socialiste se démarquait du discours qui dominait dans la gauche québécoise et canadienne. Si, de nos jours, la plupart des militantes, militants et organisations reconnaissent la nature colonialiste de l’État canadien et admettent que le Québec se situe à cet égard du côté des dominants, c’était loin d’être le cas au tournant des années 1990, particulièrement au Québec. Le fait qu’une organisation radicale basée au Québec ait appuyé ouvertement et inconditionnellement le droit à l’autodétermination des peuples autochtones et qu’elle ait commencé à dénoncer le lien entre le nationalisme québécois contemporain et le racisme colonialiste représenta une avancée considérable pour la gauche canadienne.

La rédaction

Des blindés s’avancent, 2 000 soldats prennent position ; l’histoire d’oppression des nations autochtones du Canada se poursuit.

La bourgeoisie canadienne ne reconnaît aucune existence à la nation mohawk. Elle considère les autochtones comme des citoyennes et citoyens ordinaires, sans plus. Les journaux bourgeois, loin de reconnaître les nations amérindiennes, présentent les autochtones comme des gens vivant aux dépens de la société blanche, des gens qui veulent tout avoir sans jamais rien faire…

Pourtant, mais cela on n’insiste pas là-dessus, les nations amérindiennes ont vécu sur le continent, sans le « secours » des blanches et des blancs, durant plusieurs milliers d’années. Pendant des milliers d’années, elles et ils ont vécu des ressources naturelles, ont développé des outils et des techniques de chasse et de culture, ont développé des institutions politiques et sociales remarquables, etc.

Une histoire d’oppression

L’histoire des peuples amérindiens du Canada depuis la colonisation française est une suite sanglante de rapines, d’escroquerie et d’oppression. Les colonisatrices et colonisateurs ont pris les meilleures terres, refoulant toujours plus loin les nations autochtones. Les capitalistes ont envahi les forêts, rasant sans retenue des milliers de kilomètres carrés. Pour des barrages hydro-électriques, pour des puits de pétrole, pour des mines, elles et ils n’ont cessé de chasser de leurs territoires souvent millénaires des dizaines de milliers de femmes et d’hommes.

Depuis le tout début de l’implantation blanche, les traités signés avec les populations autochtones n’ont été que fourberies. Aujourd’hui, les autochtones se retrouvent sur les terres les moins riches, pousséEs sans cesse plus loin, au fil des découvertes des richesses naturelles à exploiter…

Les Mohawks font partie d’une confédération de six nations iroquoises, avec les Seneca, les Oneida, les Cayuga, les Onondaga et les Tuscarora. Tout au long de l’histoire, les nations iroquoises ont dû faire face à plusieurs reprises aux attaques des pouvoirs blancs.

La seigneurie des Sulpiciens, contrairement à la seigneurie des Jésuites à Kahnawake qui fut transformée en réserve, fut dès le début le théâtre d’attaques contre les Mohawks. Au milieu du XIXe siècle, les Mohawks demandent aux Sulpiciens de participer à l’exploitation des ressources économiques de la seigneurie : ceux-ci refusent catégoriquement.

À la fin du XIXe siècle, les Sulpiciens, qui font la sourde oreille aux revendications des Mohawks, se lancent dans une vente massive de terrains à des colons blancs catholiques et attaquent les institutions autochtones. Celles et ceux qui s’étaient opposées aux projets de l’oppresseur se firent emprisonner. D’autres durent s’exiler, refoulées sur d’autres terres.

À partir de la moitié du XIXe siècle, les Mohawks entreprennent une longue bataille pour la reconnaissance de leurs droits. Jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, elles et ils multiplieront les démarches politiques, les pétitions, le recours aux tribunaux, etc. Mais toujours, à chaque fois, les portes se sont fermées avec fracas dès qu’elles et ils réclament ne serait-ce que l’ombre d’un droit.

Lors de la construction du golf d’Oka (les neuf premiers trous) en 1959, les Mohawks se sont opposées. Plusieurs démarches ont été entreprises, en vain. Les gouvernements et les médias de l’époque ont rejeté en bloc les demandes des Mohawks, les ridiculisant et les dénigrant. Un minable terrain de golf était à leurs yeux plus important que les droits ancestraux d’une nation amérindienne.

[Cet] été, en pleine « crise amérindienne », le gouvernement et les médias bourgeois se sont égosillés à répéter que les Mohawks ne voulaient pas négocier, qu’elles et ils n’étaient pas de bonne foi ! Pourtant, plusieurs fois par le passé les Mohawks ont tenté de négocier des ententes et à chaque fois, les gouvernements se sont moqués d’eux.

Les Mohawks luttent pour leur survie. Elles et ils revendiquent un territoire, un droit aux ressources qui s’y trouvent, et la reconnaissance de leur statut de nation, dénié par les gouvernements. Mais parce que ces revendications entrent en contradiction avec le libre développement de l’exploitation capitaliste qui veut s’assurer un accès à toutes les ressources naturelles, les gouvernements font la sourde oreille et maintiennent l’oppression des autochtones.

Maintenant, après des siècles d’oppression, alors que les Mohawks recourent aux armes, les gouvernements et les médias bourgeois viennent pleurnicher sur la violence dont seraient coupables les « méchants » Warriors. Quelle hypocrisie !

Le visage hideux du nationalisme québécois

Un des plus importants mérites de la « crise amérindienne » aura finalement été de montrer que la question nationale au Canada ne se limite pas, tant s’en faut, à la domination de la nation québécoise par le Canada anglais, mais que le Québec constitue lui-même une nation dominante, à l’intérieur de cette forteresse impérialiste qu’est le Canada.

Dès le début des événements qui ont marqué « l’été indien », et avant même que le nazillon Poitras ait fait surface et pris la tête des manifestations racistes qui se sont succédé, le président du Parti québécois du comté de Châteauguay, un dénommé Luc Trottier, dénonçait par le biais d’une lettre ouverte que les grands quotidiens se sont d’ailleurs empressés de publier, les « terroristes armés et fanatiques », qui avaient pris selon lui la population de la Rive-Sud de Montréal en otage.

Quelques jours plus tard, c’était au tour du chef du PQ lui-même [Jacques Parizeau] de prendre le relais pour dénoncer la lutte des Mohawks, ainsi que la « mollesse » du gouvernement Bourassa, qui « osait » entreprendre des pourparlers avec les représentantes et les représentants autochtones. Jacques Parizeau devait par la suite multiplier les interventions publiques, que ce soit pour appuyer les manifestations racistes à Châteauguay, et même pour exiger l’intervention de l’armée canadienne pour mettre fin à la « crise » !

Les prises de position réactionnaires de Parizeau et des principaux porte-étendard du nationalisme – notamment Lucien Bouchard – qui l’ont appuyé, doublées du silence complice de la plupart de celles et de ceux (artistes, syndicalistes, politiciennes et politiciens « de gauche » comme Gilles Duceppe) qui s’étaient associées à lui lors du déferlement d’hystérie collective qui s’est emparé des nationalistes autour des fêtes du 24 juin, ont en quelque sorte donné le feu vert aux petites organisations fascisantes et d’extrême-droite, comme SOS Génocide et même le Ku Klux Klan, qui sont ensuite passés à l’attaque contre les Mohawks.

Le fait qu’une bonne partie des manifestations et des rassemblements racistes auxquels on a pu assister aient été tenus sous les mêmes mots d’ordre et le même drapeau que le défilé de la Saint-Jean – « Le Québec aux Québécois ! », pour un État fort et musclé, etc. – a évidemment fait réfléchir plusieurs militantes et militants progressistes qui avaient vu de manière positive la remontée du nationalisme québécois. Les événements des dernières semaines, loin d’être une erreur de parcours, ont fait apparaître plus clairement que jamais que le nationalisme québécois n’est pas un facteur de progrès social, bien au contraire.

« Les barricades de notre solidarité ne tomberont jamais ! »

Malgré un capital de sympathie important parmi de nombreuses couches de la population à l’endroit de la lutte des Mohawks (un sondage réalisé pour le compte du quotidien La Presse au lendemain de l’intervention ratée de la Sûreté du Québec à Kanesatake révélait que 57 % de la population montréalaise approuvait l’action des Mohawks, et seulement 18 % celle de la police et des forces de l’ordre), la mobilisation populaire en appui à la lutte des Mohawks aura été loin d’être à la hauteur des enjeux qu’elle a posés.

L’absence quasi complète du mouvement ouvrier dans le travail de solidarité avec les Mohawks tranchait nettement avec les énergies considérables que ses organisations avaient investies, quelques semaines avant le début de la « crise autochtone », pour mobiliser les travailleuses et les travailleurs derrière le drapeau de la bourgeoisie québécoise et son projet d’autonomie politique, autour des fêtes du 24 Juin et suite à l’échec de l’accord du lac Meech.

Et alors que la majorité des organisations syndicales, et aussi des organisations populaires et démocratiques, restaient silencieuses ou se terraient, la droite et l’extrême-droite ont occupé tout le terrain et monopolisé toutes les tribunes.

Avec l’arrestation au soir du 26 septembre des Mohawks retranchées dans le centre de désintoxication d’Oka et le début de la répression judiciaire contre les Warriors et les dizaines d’autres Mohawks arrêtées à cette occasion ou au cours des semaines précédentes, c’est en fait une étape – une bataille – dans la courageuse lutte du peuple mohawk qui se termine. À n’en pas douter, cette lutte va se poursuivre et progresser encore, franche et déterminée, jusqu’à la libération et la justice enfin acquises.

La lutte des Mohawks ces derniers mois a permis que se constitue au Québec un mouvement de solidarité important, qui a dû par contre, à mesure qu’il se faisait entendre, défricher pour ainsi dire la jungle épaisse des préjugés, du racisme et de l’intolérance à l’égard des autochtones, attitudes qui furent par trop présentes durant tout l’été, y compris dans plusieurs milieux progressistes.

L’étape qui s’amorce maintenant pose de nouvelles exigences. Un peu partout, à la radio (les micros des stations AM sont aux mains des fascistes), dans les journaux, sur les tribunes des partis bourgeois, la réaction va continuer à nier la légitimité des revendications des Mohawks en prétendant qu’ils constituent un « peuple venu de l’extérieur du Québec » qui n’a de droit sur aucune parcelle de « notre territoire national ». La bourgeoisie va continuer à hoqueter ses bêtises et à salir les Warriors en criminalisant à outrance par d’abjects mensonges les prisonniers politiques mohawks.

Notre solidarité doit barrer la route à tous ceux et à toutes celles qui veulent revenir en arrière. Il faudra lever les incompréhensions et gagner toute la population à la justesse des revendications autochtones. Il faut que le mouvement d’appui soit aussi un mouvement d’éducation chargé de débarrasser une fois pour toutes la population des mensonges racistes et nationalistes.

Surtout, il faudra soutenir sans défaillir les prisonniers politiques mohawks tout au long de leur procès pour exiger leur acquittement et leur libération…

Action socialiste appelle à poursuivre et à étendre la lutte de solidarité avec les Mohawks dans tous les milieux et par tous les moyens dont disposent le droit, la vérité et la justice pour se faire entendre.

Vive la lutte du peuple mohawk !

Liberté pour ses prisonniers politiques !