Construire le camp de la révolution

Si les idées dominantes dans une société donnée sont toujours celles de la classe dominante – y compris parmi les masses ayant des positions et des perspectives de classe aux antipodes de celles de la classe dominante – comment les communistes peuvent-ils organiser les masses en une classe pour soi, en fonction de leurs propres idées et de leurs propres intérêts ? Comment pouvons-nous maintenir un niveau d’unité supérieur avec des gens avec qui nous n’avons souvent été en mesure de nous rassembler que sur des enjeux limités et immédiats ? Inversement, comment pouvons-nous faire en sorte que nos campagnes proposent des activités et mots d’ordre pertinents pour de larges couches de la population sans pour autant diluer nos perspectives communistes ? Peut-on faire en sorte que la résolution d’un de ces problèmes nous aide à en résoudre un autre ?

Ce qu’on appelle la ligne de masse, c’est la méthode que les communistes ont développée historiquement pour répondre à ces questions.

On résume généralement la ligne de masse à deux formules : partir des masses pour retourner aux masses et unir les éléments avancés, rallier les éléments intermédiaires et isoler (ou neutraliser) les éléments arriérés. En tant que principes généraux, ces formules sont simples et directes, mais leur application peut s’avérer plus complexe, en particulier quand notre activité politique atteint des niveaux plus élevés.

On pourrait consacrer un article complet à la façon dont les communistes doivent mener leur enquête ; disons pour les fins de cet article que l’application de la ligne de masse requiert que l’on ait une bonne compréhension du contexte dans lequel nous travaillons. Nous devons savoir à quel type de personnes on s’adresse, quelle est leur conception du monde, ce qui fait sens pour elles, comment elles entrent en relation les unes avec les autres à la fois individuellement et au plan organisationnel, et quels aspects de leur réalité les mettent en contradiction de la manière la plus aiguë avec le système capitaliste. Ces contradictions vont donner lieu à un éventail d’idées, dont la plupart seront par nature bourgeoise, quoique certaines s’avéreront plus ou moins correctes.

Une fois cette enquête réalisée, il faut comprendre que les idées justes existent déjà parmi les masses, même si c’est seulement sous une forme incohérente et dispersée. Ce n’est pas une tâche facile, et ça peut donner lieu à un certain nombre de difficultés. À travers ce processus, nous finirons par comprendre les « lois du mouvement » du contexte social dans lequel nous souhaitons organiser les masses. Ce processus correspond au volet partir des masses de la ligne de masse. Il est alors possible de prendre ces idées et de les utiliser pour élaborer nos slogans, nos campagnes, les revendications que nous mettrons de l’avant, etc. Cela devrait toujours être fait de manière à ce que la contradiction entre les masses et le système capitaliste apparaisse le plus clairement possible, ce qui créera un point d’appui pour gagner les masses à une plus grande unité avec nous. Ça, c’est le volet retourner aux masses de la formule précitée. Si nous réussissons à mettre en œuvre la ligne de masse, les gens vont se rapprocher de nous idéologiquement, politiquement et au plan organisationnel ; de là, il nous sera possible de consolider ces gains et de recommencer le processus en étant plus forts et mieux informés que la fois précédente.

Mais la ligne de masse, c’est plus que de simplement gagner des sections des masses aux idées que nous avons déjà. Cela fait bien sûr partie de la ligne de masse, mais si on la réduit à ça et qu’on écarte la contrepartie, on risque de développer une pratique rigide et une organisation monolithique. La ligne de masse exige que l’on détermine quelles sont les idées justes à travers nos interactions avec les masses et avec leurs luttes.

Si, par ailleurs, on ne met en œuvre que ce seul aspect, le problème inverse se posera : on aboutira à une politique et une pratique éclectiques, disjointes et incohérentes. Il faut savoir distinguer entre les idées correctes et incorrectes parmi les masses ; une approche qui se limite à apposer une couche de peinture rouge sur tout ce que les masses pensent ou font serait tout aussi improductive.

L’interpénétration des deux facettes de la ligne de masse est fondamentale ; la première alimente la seconde, et vice-versa. C’est ce qui permet à nos perspectives, notre travail politique et nos organisations de faire un bond en avant, puis de se consolider et de faire un autre bond en avant. Cela peut se traduire par le ralliement de nouvelles personnes à des points de vue théoriques précis, la création de nouvelles organisations, l’adhésion à des organisations existantes, une intégration de plus en plus poussée parmi les masses, etc.

Dans toute situation, il y a nécessairement des forces – organisations ou individus – plus avancées quant aux perspectives qu’elles mettent de l’avant et aux luttes qu’elles mènent, alors que d’autres le seront moins ou seront même carrément réactionnaires. En appliquant la ligne de masse, les communistes doivent identifier qui est qui et élaborer un comportement approprié à chacune d’elles. D’une manière générale, on peut caractériser les personnes comme étant avancées, arriérées ou entre les deux (intermédiaires).

Ces caractérisations sont fortement dépendantes du contexte donné. Une personne peut être considérée comme « avancée » dans le cadre d’une grève si elle comprend que l’entreprise est notre ennemie et qu’elle pense que la base du syndicat doit avoir le contrôle sur la stratégie de négociation ; mais cette même personne peut tout aussi bien être considérée comme « intermédiaire » sur la question du renversement du système capitaliste par la voie révolutionnaire.

Les communistes cherchent à unir les éléments avancés – autour d’une perspective précise, d’une série de revendications ou d’une organisation donnée ; cela, toujours dans l’idée de les rapprocher du point de vue communiste et d’en faire des militantes et militants plus efficaces au combat. Cela peut se traduire par la mise sur pied d’un groupe ouvertement communiste, mais pas nécessairement dans tous les cas, dépendant du contexte.

Les éléments intermédiaires sont ceux qui ne sont pas hostiles aux perspectives mises de l’avant par les plus avancés, mais qui n’en sont pas pleinement convaincus ou ne sont pas tout à fait prêts à faire le saut. À travers la lutte, les perspectives plus avancées s’imposeront auprès de certains, que ce soit par le débat politique, l’efficacité de notre pratique ou l’action des forces ennemies. Les conditions pourraient alors être réunies pour que les éléments intermédiaires soient gagnés à des perspectives plus avancées.

Quant aux éléments arriérés, on peut les regrouper en deux grandes catégories : ceux avec lesquels les contradictions ne sont pas nécessairement antagoniques, et ceux avec lesquels elles le sont.

À l’occasion d’une lutte particulière, certains éléments arriérés peuvent se trouver à nos côtés, même s’ils sont en total désaccord avec nos perspectives, nos exigences et notre organisation. On pense ici à des gens qui, bien qu’hostiles au communisme et à la lutte de classe, s’identifient néanmoins à la cause du peuple. Il est possible de débattre vigoureusement avec ce type de personnes, dans la mesure où elles sont de bonne foi. Les contradictions de ce genre peuvent parfois être traitées de manière non antagoniste ; un peu comme dans le cas des éléments intermédiaires, il s’agira alors de leur démontrer la justesse de notre ligne à travers le débat et la pratique, de sorte à les unir à nous. Le cas échéant, on aura réussi à les neutraliser, et peut-être mieux encore.

Parfois cependant, les contradictions avec les éléments arriérés seront de nature antagoniste, soit parce qu’ils sont manipulés ou en raison de la nature des forces en présence. Dans les situations où l’activité des éléments arriérés s’avère nocive pour les masses en lutte, les communistes doivent privilégier les intérêts des masses et isoler les éléments réactionnaires. La manière d’y arriver peut varier, mais de manière générale, l’objectif doit être de les isoler eux, et non de nous isoler nous-mêmes ! C’est donc dire que l’on doit préserver l’unité des éléments avancés et l’alliance avec les éléments intermédiaires.

S’ils sont honnêtes, les éléments intermédiaires seront généralement capables de comprendre pourquoi les éléments arriérés nuisent à la lutte et doivent être isolés ; mais encore faut-il que l’on s’en explique clairement. Au fur et à mesure où ces démarcations et réalignements se produisent, les camps sont appelés à devenir plus clairs et la lutte entre la ligne prolétarienne et la ligne bourgeoise plus affirmée. Nous devrons alors apparaître comme les plus fervents défenseurs de la ligne prolétarienne, tandis que les éléments rétrogrades seront identifiés à la ligne bourgeoise. La lutte de lignes permettra d’isoler les réactionnaires et de renforcer la ligne prolétarienne et notre propre unité avec les masses. C’est ainsi que nous isolerons les éléments arriérés.

La ligne de masse est un processus qui est à la fois scientifique et politique.

Elle est scientifique en ce qu’elle nous oblige à constamment évaluer et réévaluer notre compréhension d’une situation donnée à la lumière des résultats matériels d’une pratique concrète. Nous devons en outre nous appuyer sur l’expérience déjà acquise de manière générale dans la lutte de classe – c’est la théorie révolutionnaire – et plus spécifiquement dans notre propre environnement, c’est-à-dire en comptant sur nos propres forces et notre propre organisation, de façon à évaluer de la meilleure façon possible ce qu’il est possible et ce que l’on doit faire pour faire avancer le mouvement. Ce faisant, nous allons inévitablement constater que nous avons eu raison sur certaines choses et tort sur d’autres, ce qui nous forcera à écarter, modifier ou confirmer des aspects de la théorie sur laquelle nous nous appuyons et de la compréhension que nous avons de l’environnement dans lequel nous œuvrons. En ce sens, la ligne de masse est elle-même une méthode pour générer de nouvelles connaissances et développer la théorie révolutionnaire. Si nous voulons pratiquer la ligne de masse, nous ne pouvons tenir pour acquis que ce que nous pensons déjà au sujet du contexte d’un quartier, d’une école, d’un lieu de travail ou d’une grève est nécessairement juste et nous accrocher à cette hypothèse, quand l’enquête ou la pratique nous démontrent le contraire. Nous avons besoin de rigueur et devons avoir l’audace de faire notre propre évaluation, puis de la mettre en œuvre dans la pratique, tout en ayant l’humilité d’identifier et d’admettre ce que nous avons mal fait afin de corriger notre pratique.

Elle est politique en ce que son but n’est pas l’accumulation éparse et stérile de connaissances sur le monde qui nous entoure et comment il fonctionne, mais son changement – plus précisément, c’est la révolution communiste ! Sur quoi devons-nous nous baser pour évaluer si une action, un slogan ou une campagne étaient corrects ? Il ne s’agit pas d’évaluer si le résultat est conforme à ce qu’on avait anticipé, si on a eu du plaisir, combien de personnes nous avons ralliées ou encore, si nous avons gagné telle ou telle revendication. La mesure de sa justesse, c’est de savoir si notre action a contribué à propulser la lutte de classe vers l’avant, ou pour être plus précis, si elle a fait avancer la lutte de classe autant qu’il fut possible de le faire. Notre action nous a-t-elle permis de nous rapprocher de notre objectif communiste ? Les facteurs évoqués plus haut peuvent certes contribuer à répondre à cette question, mais ils ne sont pas déterminants en soi. Répondre à cette question est difficile ; cela requiert une bonne compréhension de la situation spécifique dans laquelle on se trouve, ainsi que de l’état de la lutte de classe en général. Avant de conclure à savoir si notre approche fut correcte ou pas, il est possible que nous devions enquêter encore plus profondément sur notre environnement.

L’approche scientifique permet de mieux intervenir politiquement ; cette intervention génère à son tour de nouvelles connaissances qui pourront par la suite être utilisées pour réévaluer et élaborer nos interventions politiques, et ainsi de suite. Pour que les aspects scientifiques et politiques de la ligne de masse soient pleinement efficaces, ils doivent être interpénétrés en pratique.

Il est souvent tentant d’utiliser la croissance organisationnelle comme référence pour évaluer si notre travail a été correct, mais ce n’est pas nécessairement le meilleur indice. On peut facilement concevoir une situation où notre engagement dans une lutte immédiate nous aura permis de gagner quelques nouveaux camarades, alors que par ailleurs, notre façon de faire aura contribué à nous aliéner les masses. Rallier de nouveaux camarades dans un tel contexte serait en soi une bonne chose, mais cela ne signifierait pas pour autant que notre activité générale ait été correcte.

De même, une campagne qui permette de développer l’action indépendante et le leadership des masses, qui les rapproche du parti et les amène à nous voir comme des combattantes et combattants dévoués et courageux pourrait être jugée correcte même si en fin de compte, nous n’avons pas recruté un seul nouveau membre. Une telle campagne pourrait nous avoir appris beaucoup de choses, notamment sur notre capacité future de ralliement, et nous avoir fourni d’importantes munitions pour les prochains combats.

Une intervention couronnée de succès dans la lutte de classe, suite à laquelle on dira que notre travail a été généralement correct, est vraisemblablement celle qui donnera un résultat se situant quelque part entre les deux cas de figure ci-dessus.

Comme communistes, nous nous battons pour l’unité du prolétariat, mais pas pour une unité dans l’abstrait : une unité sur une base politique correcte. Bâtir cette unité et découvrir quelle est cette base politique correcte sont des processus qui s’alimentent l’un l’autre. Ils doivent être développés en tandem ; telle est, en dernière analyse, la mission historique du prolétariat. En utilisant la ligne de masse, les communistes favorisent l’avancement de ce processus et donnent à l’histoire la poussée qu’elle requiert.

Un camarade