À la croisée des siècles : un texte inédit de Charles Gagnon

En mars dernier, la maison d’édition progressiste Écosociété surprenait en publiant À la croisée des siècles, un texte inédit du militant révolutionnaire Charles Gagnon. Réalisé de concert et avec l’accord de la Fondation Charles-Gagnon, l’ouvrage présente en fait un manuscrit inachevé de l’ex-dirigeant de l’Organisation marxiste-léniniste du Canada EN LUTTE ! La version publiée est donc le résultat d’un important travail d’édition qui pour autant qu’on puisse en juger, apparaît respectueux des points de vue de l’auteur – du moins ceux qu’il exprimait à l’époque où ces notes ont été écrites, de 1997 à 2004. L’éditeur a par ailleurs demandé à un militant et une militante de la jeune génération – Jonathan Durand Folco, un partisan de la voie électorale et de Québec solidaire, et l’ex-co-porte-parole de la CLASSE durant la grève étudiante de 2012, Jeanne Reynolds – de réagir au texte de Gagnon : leurs propos complètent ainsi l’ouvrage, qui totalise quelque 270 pages.

Décédé en 2005 à l’âge de 66 ans, Charles Gagnon a été un acteur clé des bouleversements que la gauche québécoise a connus au cours des années 1960 et 1970. Figure de proue du Front de libération du Québec, Gagnon a rompu avec le nationalisme bourgeois du PQ au lendemain de la crise d’octobre et s’est retrouvé à la tête du groupe EN LUTTE ! et du journal du même nom. EN LUTTE ! est disparu en 1982, quelques mois avant la liquidation de l’autre grande organisation partie du nouveau mouvement marxiste-léniniste, le Parti communiste ouvrier.

Avant même la fin d’EN LUTTE !, Charles Gagnon avait déjà commencé à remettre en question le marxisme-léninisme. Pour autant – et contrairement à tant d’autres militantes et militants qui ont fait la pluie et le beau temps dans le mouvement m-l des années 1970 (dont certains, Péladeau et Duceppe, sont aujourd’hui à la tête des deux principaux partis nationalistes bourgeois au Québec !) – Gagnon ne s’est jamais repenti et il est toujours demeuré attaché à l’idée d’un changement social global, qui permettrait aux classes populaires d’exercer le pouvoir. Il est aussi toujours resté critique à l’endroit du nationalisme bourgeois, ce qui lui a d’ailleurs fermé de nombreuses portes dans les milieux académiques ou militants institutionnalisés.

Observateur critique de la gauche des années 1990 et du début du millénaire – tant de sa composante réformiste que des courants plus radicaux – Gagnon a longuement réfléchi, sans par ailleurs aboutir à une conclusion achevée, sur le cadre idéologique d’un nouveau projet qui eut été susceptible « d’orienter la lutte dans la voie du dépassement de l’ordre social actuel, en même temps que de fournir des réponses cohérentes à tous ceux pour qui le sens fait encore sens » [p. 198] – ce qu’il a appelé un « nouvel humanisme ».

Les points de vue échevelés que l’on retrouve dans la vingtaine de chapitres présentés dans l’ouvrage témoignent de cette recherche, mais aussi de l’incapacité de leur auteur d’en arriver à une synthèse cohérente. Lui-même issu d’un milieu populaire, Charles Gagnon avait conservé, avant que la maladie l’emporte, un parti pris certain pour les « petites gens ». Il exécrait la bourgeoisie et continuait de voir dans la société capitaliste un système qui détruit les hommes et les femmes des classes populaires. Même s’il avait fini par rejeter le marxisme-léninisme et qu’il n’avait jamais vraiment saisi l’apport de la révolution chinoise et des avancées qu’elle a produites sur les plans théorique et stratégique, Gagnon se démarquait des courants qui se disent anticapitalistes tout en rejetant tout projet « globalisant » ; il cherchait une voie de sortie politique.

Les pages d’À la croisée des siècles sont remplies de formules acérées contre ceux qui « sont passés dans le camp adverse du jour au lendemain » [p. 24] et qui préfèrent mettre de l’avant « des solutions plus que douteuses, comme cette forme de petit capitalisme que serait l’économie sociale » [p. 37].

Gagnon s’y désole du fait que l’intégration sociale au capitalisme l’ait emporté sur sa contestation, du fait de « l’acceptation du syndicalisme par la grande entreprise » [p. 56] qui cohabitent « par comités multiples, conseils d’administration paritaires et sommets économiques interposés » [p. 59]. Il voyait dans l’affaiblissement de l’analyse critique du capital et son remplacement par un discours axé sur la promotion des droits un résultat du même phénomène débilitant. Pour autant, il y était lui-même perméable.

Critique du nationalisme bourgeois et des centrales syndicales qui « mettent la souveraineté du Québec au premier plan de leurs préoccupations » [p. 117], Gagnon n’en a pas moins fini par appuyer cette option en 1995 à l’occasion du référendum du PQ. Dénonciateur des nombreuses renonciations des sociaux-démocrates, il rêvait d’un projet politique qui sache proposer, dans le cadre du système électoral et politique bourgeois, « une redistribution véritablement équitable de la richesse » [p. 130]. Méprisant les partisans d’un « capitalisme social », il dénonçait ceux et celles qui prennent « leurs rêves pour la réalité » et affirment « que la révolution est toujours à l’ordre du jour » [p. 193]. Manifestement, les contradictions de la gauche québécoise, éloquemment exposées par Gagnon, étaient aussi les siennes.

L’ouvrage comporte une vingtaine de pages dans lesquelles Gagnon tente de régler ses comptes avec le maoïsme, dont il souhaitait « crever l’abcès ». Ceux et celles qui l’ont connu à l’époque d’EN LUTTE ! savent que Gagnon a toujours eu du mal à assumer le fait que le groupe qu’il dirigeait ait été associé au courant maoïste. Le fait qu’il réduise la critique des pays soviétiques faite par le maoïsme « à une simple question de dérive révisionniste de la part des dirigeants des partis concernés » [p. 145] démontre qu’il ne s’est jamais sérieusement frotté à cette critique. Au contraire, l’essence même de la lutte antirévisionniste et de la révolution culturelle fut de démontrer que la restauration du capitalisme dans les pays dits socialistes n’était pas qu’une question d’individus, mais qu’elle tenait à la persistance du droit bourgeois et des inégalités dans les rapports sociaux. On comprend mieux, à la lecture de ces pages, le rôle dommageable que Gagnon a joué dans le processus ayant mené à la dissolution d’EN LUTTE !, même s’il s’y est opposé.

On ne se surprendra donc pas que Jonathan Durand Folco ait vu dans le texte de Gagnon une critique par anticipation du courant contre lequel lui-même se bat depuis quelques années, savoir « l’anticapitalisme dogmatique d’une jeunesse qui semble répéter l’enthousiasme du marxisme-léninisme d’autrefois » (sic) [p. 239]. Tout en ayant l’impression de créer du nouveau, Durand Folco propose de s’inspirer de l’ambiguïté de Gagnon pour esquisser une « conception du monde qui pourrait surmonter l’opposition rigide entre l’intransigeance révolutionnaire et le réformisme pépère » [p. 246] ; cela, dans un monde qui appelle pourtant de toute urgence à plus d’intransigeance révolutionnaire et dans lequel il n’y a manifestement plus de marge de manœuvre pour que le réformisme – pépère ou pas – puisse faire œuvre utile en distribuant quelques miettes.

Jeanne Reynolds, quant à elle, s’avère beaucoup plus audacieuse en s’attardant notamment à l’évolution de la question nationale québécoise et « l’émergence d’une bourgeoisie nationale-francophone » [p. 254] et en proposant de « laisser place à de nouvelles formes de subjectivité militante qui ne mettent pas en opposition des communautés culturelles, mais plutôt des classes, au sens marxiste » [p. 255]. Critiquant à raison le cul-de-sac devant lequel se trouve le parti Québec solidaire, dont la stratégie électoraliste le mènera inévitablement à devoir s’affirmer de plus en plus comme un gestionnaire du capital, Reynolds a malheureusement peu à proposer – tout comme le collectif dont elle fait désormais partie, le Front d’action socialiste – sinon que de « réformer le syndicalisme au Québec et […] créer une organisation militante ouverte qui, contrairement à QS, assumerait le caractère révolutionnaire de son projet social » [p. 262].

Néanmoins, son appel à « débattre ouvertement du projet révolutionnaire » [p. 263] est on ne peut plus pertinent, et nul doute qu’elle a une contribution autrement plus grande et positive à y apporter que son ex-camarade porte-parole de la CLASSE en 2012, chouchouté par les médias et désormais réduit au rôle de pleureuse sur la tombe des leaders nationalistes disparus. Là-dessus, nous en sommes et à plusieurs égards, les réflexions et hésitations de Charles Gagnon font partie de ce débat.

Serge Gélinas