Une artiste palestinienne choque l’ambassadeur israélien à Ottawa

À la fin mai, une installation politiquement chargée de l’artiste Rehab Nazzal a causé toute une controverse à Ottawa. Intitulée «Invisible» et présentée dans une galerie reliée à l’hôtel de ville, l’installation mettait en vedette des photos de prisonniers politiques et martyrs palestiniens – des «traces», dans les mots de l’artiste, de ce que vivent les Palestiniennes et Palestiniens sous l’occupation israélienne. L’installation ayant été présentée dans un lieu officiel de l’administration publique, l’ambassadeur de l’État d’Israël a immédiatement exigé de la ville d’Ottawa qu’elle censure l’exposition, sur la base qu’elle faisait l’apologie du «terrorisme». Les groupes de pression réactionnaires habituels ont appuyé cette exigence, à laquelle les libéraux ont répondu sans surprise que la liberté d’expression est valable pour tout le monde, que la censure est toujours mal, et que Rehab Nazzal a bien le droit de s’exprimer.

Ce qui nous intéresse quant à nous, ce n’est pas tant le débat habituel sur le droit des artistes à la liberté d’expression – et encore moins l’indignation nationaliste qu’ont affichée certains face à l’ingérence d’un État étranger dans les affaires canadiennes – mais le contenu même de l’installation qui a tant offensé l’ambassadeur. Ce dernier s’est dit particulièrement horrifié par deux photos: l’une d’une militante de l’OLP, Dalal Mughrabi, décédée en 1978 lors d’une fusillade avec les forces de sécurité israéliennes après le détournement d’un bus; la deuxième d’un militant du FDLP (le Front démocratique pour la libération de la Palestine, une organisation marxiste-léniniste), Khaled Nazzal – le propre frère de l’artiste, assassiné lui aussi par Israël en 1986. Aux yeux de l’État d’Israël, ces militants ne sont que des «terroristes» responsables de «massacres» commis dans le cadre de la résistance à l’occupation israélienne.

On comprend très bien que l’ambassadeur israélien ait été offensé. Sans doute le Canada réagirait-il de la même façon si l’hôtel de ville de Tel-Aviv présentait une exposition sur l’attitude colonialiste de l’État canadien face aux peuples autochtones… L’ambassadeur a probablement jugé que «ça ne se fait pas» et que ses amis dans le camp impérialiste auraient dû avoir au moins la décence de renvoyer cette œuvre dans une galerie obscure plutôt que dans un édifice gouvernemental. Dans ce cas-ci, l’art a temporairement enfreint les règles du «bon goût»; si l’œuvre avait été présentée ailleurs, on aurait pu simplement l’ignorer et le digne ambassadeur en eût été satisfait.

Le fait qu’une œuvre aussi clairement politique et controversée ait été présentée dans un édifice public ressemble plus à un coup de chance qu’à une décision délibérée de la part des bureaucrates qui l’ont autorisée. Ceux-ci ne feront sans doute plus la même erreur à l’avenir; ils s’arrangeront pour censurer en douce les prochains artistes anti-impérialistes qui leur soumettront leur projets et les libéraux bon chic bon genre n’en sauront rien. Pour le moment, cependant, on peut certes se réjouir du fait qu’une telle exposition ait pu se tenir dans un endroit où elle a attiré l’attention et suscité le débat, ainsi que du fait que l’artiste ait refusé de s’excuser d’avoir célébré des révolutionnaires qui ont donné leur vie pour lutter contre le colonialisme et le capitalisme.