Un débat sur la gauche et la révolution

En février dernier, le sociologue et philosophe Pierre Mouterde lançait son livre : La gauche en temps de crise aux éditions Liber. Voici un échange d’idées entre le camarade Luc Martineau et Pierre Mouterde à la suite de la publication de cet ouvrage. Cet échange s’est tenu par courriel pendant au début février. Nous le reproduisons […]

En février dernier, le sociologue et philosophe Pierre Mouterde lançait son livre : La gauche en temps de crise aux éditions Liber. Voici un échange d’idées entre le camarade Luc Martineau et Pierre Mouterde à la suite de la publication de cet ouvrage. Cet échange s’est tenu par courriel pendant au début février. Nous le reproduisons avec l’accord des protagonistes.


Salut Pierre,

J’ai eu le plaisir de lire ton dernier livre à deux reprises. J’ai retrouvé pour un instant la fièvre que je connus, adolescent de 16 ans habitant la ville de Hull et interpellé par L’Urgence de choisir de Vallières. C’est cet appel de Vallières qui lançait l’hypothèse que le PQ était le parti de la révolution qui m’amena à m’engager en 1972 dans un combat politique. Cet engagement m’a mené du PQ à En Lutte ! jusqu’au PCR aujourd’hui, en passant par l’UFP jusqu’à sa dissolution.

Dans ce livre, ton appel invite le lecteur à participer à un processus révolutionnaire tout en pointant Québec solidaire comme étant le parti qui pourra peut-être, si, après telles et telles transformations, porter les contre-stratégies envers le pouvoir, cette « hégémonie cuirassée de contrainte » (j’aime !). Car ce qui apparaît somme toute comme « le choix du moins pire » fait aujourd’hui partie du pire, de l’ordre mondain capitaliste mortifère. Et ton rêve d’un parti presque prêt à accueillir les aspirations révolutionnaires montantes se brise tous les jours devant son vide politique, devant cette absence de l’IDÉE, qui a fait que tant de désabusés ont quitté QS n’en pouvant plus de s’y ennuyer.

Pourquoi ne pas investir ton énergie à monter un collectif désireux d’allumer ici l’IDÉE en invitant, alors qu’il est toujours vivant, Alain Badiou pour un séminaire ? Voilà le rôle décisif, comme tu aimes l’appeler, que tu peux jouer. Je dis, presque en blague, laisse QS tranquille en cessant de lui demander d’être ce qu’il n’est pas et sois toi-même celui qui ouvre, grâce à tout ce que tu es aujourd’hui, le possible non pas pour demain, mais pour aujourd’hui.

Luc, le 2 février 2011

P.S. : Ton livre a l’avantage énorme de provoquer nombre de discussions et de prises de position. C’est sa principale qualité. Poser les bonnes questions qui portent sur : pourquoi un parti, sur le pouvoir, la stratégie et la contre-stratégie, les trois ingrédients à mettre dans cette « contre-stratégie ». Ton analyse du capitalisme est bonne, mais pourquoi ce silence sur la Chine ? La Chine d’aujourd’hui, la seconde puissance (impérialiste) du monde, pays de Mao, mais aussi de Jiang Qing, pays des billets de 100 yuans avec l’effigie du timonier, « miracle économique »… et les révolutions en marche au Népal, en Inde, aux Philippines et ces maos qui s’en inspirent pour leur pratique dans ce Québec et ce Canada pas « si tranquilles » depuis le 26 juin 2010. Et Toronto ! Autre silence de ton livre sur ce qui pour plusieurs a été un événement singulièrement important. Ce qui est, je crois, le « Oka » de la gauche canadienne, le 26 juin avec ses 1 100 arrestations, mais aussi la date d’une victoire populaire relative dans la rue.

Luc,

Merci en tout cas de prendre le temps de mettre sur papier tout ce que la lecture de mon livre a pu te faire penser. Il faudra bien sûr en discuter de vive voix et plus longuement, mais je ne suis pas sûr que l’on puisse comparer le PQ à Québec solidaire, ni non plus L’urgence de choisir à La gauche en temps de crise… les contextes me paraissent si différents, justement à cause de ce fameux basculement du monde sur lequel j’insiste tant dans le livre. Quant à la Chine, si je ne l’évoque pas directement, c’est qu’elle a appartenu à ce fameux camp « dit socialiste », avec toutes les promesses, mais aussi toutes les désillusions qu’il a pu « réellement » engendrer et qui est quelque part la part d’ombre – le revers – de ce formidable déploiement capitaliste contemporain. On ne peut donc passer à côté du formidable boomerang droitier qu’il a ainsi permis. C’est la raison pour laquelle, la question du rassemblement des forces me semble aujourd’hui si nécessaire : à quoi peut-il servir de se retrouver avec seulement quelques révolutionnaires patentés si on ne peut faire croître l’audience de leurs idées au-delà d’un petit cercle de convaincus ? Là encore, il me semble possible de combiner les choses, seul moyen d’aider au dépassement et à la transcroissance sinécessaire…

Bon, juste pour se donner le goût de discuter plus en profondeur.

Pierre, le 4 février

Pierre,

Comme à ton habitude, tu poses la bonne question, mais, à mon avis, tu n’arrives pas à la réponse souhaitée. Tu opposes la nécessaire question du rassemblement des forces au douloureux constat de la limite actuelle de la croissance du cercle de convaincus qui écoutent ou adhèrent à leurs idées. Oui, le capitalisme tue la terre, oui il se peut que l’enjeu maintenant soit la survie de l’homo sapiens, à qui il ne reste que peu de temps, ce qui constitue en gros le signal de l’urgence des 45 pages du chapitre Derrière la crise, la crise… 

Au chapitre deux, tu traites des « conditions pour un changement » : tu invites le lecteur à réfléchir sur la nécessité aujourd’hui du parti dirigeant qui est aussi « un organisateur collectif pluriel » évoluant « à la manière d’un chef d’orchestre totalement à l’écoute des musiciens dont il rythme le jeu ». Tu défends l’idée d’une contre-stratégie avec la construction du camp du peuple ici à partir d’une rupture doublée d’une action sociopolitique unificatrice. Jusqu’ici, la table est mise pour un échange vivifiant.

Là où ça se gâte, c’est lorsque de cette urgence tu déduis qu’il faut absolument choisir (et tu insistes !) Québec solidaire, malgré tous les défauts que tu nommes correctement d’ailleurs. Ouf ! Tu y perçois un possible que nous sommes nombreux à ne pas saisir. Convenons qu’il y a urgence d’agir. Ainsi aux révolutionnaires du Canada anglais, le 11 décembre dernier 2010 à Toronto, il a été proposé des comités d’action politique axés sur seulement deux « actions sociopolitiques unificatrices » et non pas de se joindre à un « Québec solidaire » ontarien. De faire alliance et non pas de divorcer avec comme résultat deux premier mai comme ce fut le cas à Toronto en 2010 !

Donc, il y a urgence d’agir (et pas encore de choisir) : organisons la discussion autour des questions « brûlantes » soulevées par La gauche en temps de crise. Pour « reconstruire un contre-pouvoir véritablement émancipateur » (page 77).

Luc, le 4 février

Luc,

En fait, je crois que tu opposes ce qui ne devrait pas l’être nécessairement : l’urgence d’agir ne s’oppose pas nécessairement à l’urgence de choisir, comme tu le dis. D’ailleurs, il y avait des militants de Québec solidaire à Toronto, lors du G20 (et qui se sont fait arrêter, etc.), ce qui met en évidence qu’on peut – ou en tout cas qu’on pourrait – tout à fait combiner l’action dans la rue et celle pour les urnes. Sans doute y a-t-il bien des courants différents à Québec solidaire, et la seule chose qu’on puisse regretter, c’est que ceux et celles qui privilégient cette perspective au sein de QS ne parviennent pas pour l’instant à la faire vraiment partager par l’ensemble.

Comme si la gauche plus critique et non sociale-démocrate – véritable cheville ouvrière organisationnelle – ne croyait pas suffisamment en elle, et ne s’imaginait pas capable de jouer aussi un rôle politique déterminant dans l’orientation de ce parti – sinon en restant à la marge, comme seconds violons. Ce qui m’amène à penser que c’est moins parce que tout est joué à Québec solidaire (celui-ci reste vraiment un parti processus, non encore totalement défini, ouvert sur de multiples possibles), que parce que « la gauche de la gauche » n’arrive pas en son sein à se faire suffisamment entendre. D’où l’importance que s’y retrouvent des révolutionnaires pour y militer, non seulement pour vouloir influer abstraitement le cours des choses, mais aussi pour apprendre à le faire de manière concrète, en partant de la réalité telle qu’elle est, et empêcher ainsi que QS ne dérive comme le fit le PQ.

Il y a eu d’ailleurs toute une tradition dans le mouvement communiste international qui permettait de combiner sur le mode démocratique – à travers l’idée du droit de tendance – l’appartenance à des ensembles organisationnels plus larges et plus flous, et en même temps la défense d’idées plus claires et radicales. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui ouvre la possibilité de faciliter les processus de transition si nécessaires aujourd’hui ? En ce sens, la « diversité des tactiques » des anarchistes me semble s’approcher plus de ce qui serait nécessaire : au moins laisse-t-elle formellement le champ ouvert à la coexistence de différentes tendances, indispensable point de départ pour faire aujourd’hui avancer les choses. Je sais que cela paraît ainsi bien plus complexe : il n’y a plus du blanc d’un côté et du noir de l’autre (ou rouge !)… mais ce n’est qu’en reconnaissant cette complexité qu’on se donnera les chances d’avoir un peu plus prise sur le réel. À bien y penser, n’est-ce pas ce que tu as fait quand tu as organisé cette rencontre à Wendake, et n’est-ce pas ce qui l’a rendue si vivante ?

À bientôt,

Pierre, le 5 février

Pierre,

Dans la bataille pour l’idée communiste, la clarté affirmative sur certaines questions est une condition sine qua non pour qu’il y ait vie, évolution…

Oui Mao a fait partie du Guomindang (l’équivalent de QS en 2011 ?) en 1925. Tu proposes que les maos et autres révolutionnaires d’ici fassent de même dans ton bouquin avec QS. Ta proposition qui se veut la suite d’une longue réflexion critique sur la gauche d’ici : Repenser la gauche, Pour une politique de l’émancipation et La gauche en temps de crise, mérite une réponse argumentée. Pour l’instant, je ne crois pas que le fait d’avoir été membre d’un des collectifs de QS me ferait bénéficier de suffisamment de tolérance pour me permettre de faire circuler librement Le Drapeau rouge exprimant autant d’opinions « claires » sur autant de « questions brûlantes ». Je me trompe ?

Perplexe,

Luc, le 5 février