Faire parler la classe ouvrière, pour agir et combattre !

Le 25 mai dernier à Montréal, des militantes et militants du PCR ont organisé une première assemblée publique du Mouvement révolutionnaire ouvrier (MRO), une grande initiative d’enquête, de rassemblement et d’organisation des forces ouvrières qui se déploiera au cours des mois et années à venir. À cette occasion, l’appel a été lancé à toutes les […]

Le 25 mai dernier à Montréal, des militantes et militants du PCR ont organisé une première assemblée publique du Mouvement révolutionnaire ouvrier (MRO), une grande initiative d’enquête, de rassemblement et d’organisation des forces ouvrières qui se déploiera au cours des mois et années à venir. À cette occasion, l’appel a été lancé à toutes les travailleurs, travailleuses, ouvriers, ouvrières, employées, qui chaque jour subissent l’exploitation capitaliste, de joindre les rangs du MRO et de participer à développer une perspective révolutionnaire dans l’ensemble du mouvement ouvrier. Pour mener à bien cet ambitieux projet, les camarades du MRO entament une vaste enquête révolutionnaire d’une durée d’un an et qui n’a qu’un but : tout apprendre de la réalité de la classe ouvrière aujourd’hui, ici même au Canada. Pour organiser la classe ouvrière, il faut rappeler à tous ceux qui nient son existence qu’elle existe bel et bien et que c’est elle qui pourra nous défaire du capitalisme. Cette enquête permettra au MRO de lancer un manifeste sous forme de propositions à la classe ouvrière et qui sera ensuite diffusé massivement. Un organisateur du MRO nous en parle.

Lors de l’assemblée du 25 mai, l’expression « enquête révolutionnaire » revenait constamment, présentée comme une première étape indispensable dans l’organisation du mouvement. Mais pourquoi une telle enquête ?

Dans le document discuté à l’assemblée, on nous rappelait avec raison que la société bourgeoise actuelle, basée sur la généralisation du travail salarié au profit du capital, est parvenue à faire pratiquement « disparaître » du domaine politique l’existence de la classe ouvrière. « C’est comme si le prolétariat était entièrement consommé (épuisé) dans le travail et dans la production de la richesse sociale, et qu’au-delà de ça il cessait d’exister », de résumer William Locas, un militant du MRO, ouvrier dans une usine de fabrication. « C’est comme si le capitalisme d’aujourd’hui l’avait rendu invisible. Ou mieux encore, qu’il le dissimulait de mille et une manières dès qu’il n’était plus dans l’usine, sur le chantier, dans l’entrepôt, le restaurant, le magasin, l’atelier ou le bureau. La conséquence de cela, c’est bien évidemment que le prolétariat ne parle pas, qu’il ne s’exprime pas. À cela s’ajoute le fait que les représentants officiels de la classe ouvrière dans notre société – le mouvement syndical, quelques partis ou étiquettes politiques confuses, quelques organismes de recherche, des publications, etc. – ont pratiquement acquis à 100 % un caractère bourgeois. Leur caractère de classe est plus souvent qu’autrement une illusion. Le rôle de l’enquête révolutionnaire, c’est justement de franchir cette barrière, d’aller derrière l’absence de parole, et d’aller voir sous le mouvement ouvrier-bourgeois, dans la classe elle-même. »

Une fois qu’on comprend mieux le rôle de l’enquête, en quoi consiste-t-elle exactement ? « Ce qu’on entend par enquête révolutionnaire, c’est l’essentiel de la réalité, c’est la vérité des faits. Ce qu’on vise avec l’enquête révolutionnaire, c’est de discerner ce qui relève des faits de ce qui provient de l’idéologie dominante. Il faut aller dans les milieux de travail, parler avec les ouvriers et faire entendre leurs témoignages directs ; savoir ce qu’ils pensent, comment ils vivent. Le MRO veut entrer en dialogue direct avec la classe ouvrière, sans le filtre des études, des préjugés bourgeois et des intérêts corporatistes. Les livres, les statistiques, les opinions, les sites Internet des organismes progressistes sont utiles et doivent être étudiés… mais c’est loin d’être suffisant ! Trop souvent, on s’en tient à une perception et des idées qu’on nous transmet à coups de slogans en provenance de spécialistes ou sociologues du travail qui pour la plupart n’ont jamais travaillé en usine. Et dans les syndicats, on a souvent affaire à des thèses ou recherches tronquées, qui ont pour but de justifier la collaboration ou les compromis, plutôt que de refléter les intérêts réels des travailleurs et travailleuses. »

L’enquête révolutionnaire permettra aussi de faire le répertoire des actions et des exemples de combativité ouvrière. Comment les ouvriers et ouvrières se défendent-ils / elles ? Comment résistent-ils / elles aux attaques, aux coupures de salaire, aux mises à pied ? Y a-t-il une différence dans notre capacité de lutter quand on est syndiquée, ou est-ce au contraire dans certains cas, un frein à la combativité ? « En s’intéressant à ces questions, en se donnant un an, on va pouvoir organiser et agir en lien direct avec les ouvriers, ouvrières et travailleurs. Et parce qu’on s’y intéresse aussi en dehors de toute structure ou institution et plutôt vers les usines, on vise à être l’organisation politique au Québec qui est connectée directement, sans aucun filtre. En réalisant cette connexion, on pourra construire un mouvement véritablement indépendant des réformistes, de la collaboration de classe, qui plutôt que de défendre les intérêts et d’exprimer les besoins de la classe ouvrière, tiennent trop souvent compte des “contraintes” et des besoins des capitalistes. »

Quinze questions sur les classes sociales et les syndicats

Les camarades ne partent pas à zéro et ont déjà établi une méthode pour rassembler les informations, les témoignages, les statistiques, les études et les faits et qui permettra de dresser le portrait réel de la classe ouvrière, à travers 15 grandes questions sur les classes sociales et les syndicats. « Ces questions sont, comme s’il s’agissait d’une géographie, l’équivalent des régions de la réalité sociale et de la lutte des classes. Ce sont des ensembles complexes qui ne s’appréhendent pas en un instant. Chacune de ces questions entraîne à sa suite un grand nombre d’autres. Si, pour chacune d’elles on ouvrait un cahier, on n’y verrait pas que des pages blanches. On dispose déjà d’une vaste matière scientifique et théorique, de faits empiriques aussi, d’exemples, d’expériences historiques, etc. Mais de manière générale, il faudra pouvoir ajouter, vérifier, confronter, formuler, exprimer, illustrer au plus près de la vérité ce que sont ces “régions” de la lutte des classes. Il faudra que notre enquête soit vraie et percutante ; percutante parce que vraie ! »

Il s’agira donc de regarder la réalité ouvrière en termes de besoins, d’organisations, de représentation des forces, d’intérêts défendus, de conditions ouvrières d’existence et d’exploitation. Voici les questions auxquelles les camarades du MRO tenteront de répondre au cours des mois à venir :

1. Dans l’économie capitaliste actuelle, comment et à partir de quelles déterminations se fondent et se reproduisent les classes sociales ? Il s’agit de comprendre comment fonctionne le système capitaliste, non pas simplement à partir des théories et modèles économiques bourgeois (comme l’offre et la demande, les critères de croissance, etc.) mais à partir des réalités de chaque classe sociale, de leurs intérêts et de leur rôle dans la production des biens et services.

2. Quelle est la structure actuelle des classes sociales au Canada en général et au Québec en particulier ? Bien que la grande contradiction réside entre la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat, chaque pays comporte ses propres spécificités en termes de répartition des classes sociales et en leur sein, de l’importance de certains sous-groupes. En lisant les journaux, on nous dit que le Québec est le pays des PME ; que l’entrepreneurship y est florissant. On a aussi l’impression que tout le monde au Québec travaille dans le secteur des services et que l’industrie primaire est marginale. Qu’en est-il exactement ? Est-ce vrai ? Et qu’est-ce que cela nous dit sur les travailleurs et travailleuses dans ces secteurs ?

3. Dans notre économie, où est produite la plus-value ? Où va-t-elle ? Entre qui est-elle répartie ? Qui dirige cette répartition ?

4. Quelle importance ont les gouvernements dans la répartition de la plus-value ? Comment se servent-ils de l’impôt sur le revenu et des taxes à la consommation ?

5. Quels sont les grands secteurs – les grands groupes – au sein du prolétariat ? Comment vivent-ils ? Quel salaire touchent-ils ? Comment et avec quels résultats reproduisent-ils leur force de travail ?

6. Qui est syndiqué au Canada et au Québec ? Quels secteurs du prolétariat sont syndiqués et à quel niveau ? Pour la plupart des gens, le mouvement ouvrier ce sont les syndicats. Or, il appert que des groupes importants de syndiquées, et particulièrement ceux qui souvent déterminent les stratégies générales, loin de refléter les besoins des couches les plus exploitées des travailleurs et travailleuses, se situent au contraire dans la couche supérieure et parfois même dans ce qu’on appelle la petite bourgeoisie. À l’inverse, on peut soupçonner que les ouvriers / ouvrières, employées non qualifiées qui figurent au plus bas des conditions de salaire et de travail, sont bien souvent inorganisées et oubliées des syndicats. L’enquête permettra de mieux saisir la réalité du mouvement syndical, et de comprendre pourquoi ses stratégies de collaboration, loin d’aider le mouvement ouvrier, reflètent peut-être finalement les intérêts d’un groupe fort restreint de travailleurs et travailleuses. Cette question et les deux suivantes sont essentielles pour comprendre la politique ouvrière et syndicale qui domine actuellement le paysage.

7. Y-a-t-il d’autres classes que le prolétariat dans le mouvement syndical ? Si oui, lesquelles ? Dans quelles proportions ? Quelle influence exercent-elles ?

8. Depuis 25 ans, et aujourd’hui, comment les syndicats luttent-ils pour le salaire des ouvriers et des ouvrières ?

9. Pour contrer la concurrence des ouvriers et ouvrières entre eux et elles, est-ce que les syndicats font avancer l’union de notre classe ?

10. Quels sont les liens de la direction des syndicats avec le capital financier ? Il s’agira, par exemple, de révéler le fonctionnement et le rôle joué par les différents fonds d’investissement mis sur pied par les grandes centrales. Pourquoi une centrale comme la FTQ veut-elle investir dans la Bourse de Toronto ? En quoi, ce faisant, sert-elle les travailleurs et travailleuses qu’elle est supposée représenter ? Quelles conséquences cela a-t-il sur les ouvriers, ouvrières et sur leur défense par les syndicats ?

11. Quels sont les liens de la direction des syndicats avec l’État ? On a vu à travers l’histoire, et particulièrement au Québec, un lien étroit se développer entre les grandes organisations syndicales et l’État. Des grands sommets économiques aux tables de concertation, des commissions parlementaires – comme celle sur la réforme du Code du travail – à la présence de dirigeants syndicaux dans les grands conseils d’administration du type Caisse de dépôt et placement ou même Hydro-Québec : quels sont ces liens ? En quoi servent-ils les besoins des travailleurs et travailleuses ? Quels sont le portrait et l’impact de cette participation aujourd’hui ?

12. Est-ce que les syndicats combattent ou acceptent l’idée que le capitalisme serait le système le plus favorable pour le travail ? Défendent-ils les intérêts de la classe ouvrière ou défendent-ils le bon fonctionnement de l’économie capitaliste ? Dans le mouvement syndical actuel, on est loin aujourd’hui des slogans des années 1970 tels que « Le capitalisme, rouage de notre exploitation »… Qu’est-ce qui a donc changé ? Comment voient-ils aujourd’hui le rôle du capitalisme ?

13. Y-a-t-il des courants contestataires dans les syndicats ? Comment les définir ? Que proposent-ils ? Existe-t-il une lutte pour le socialisme à l’intérieur des syndicats ?

14. Quelle doit être l’attitude des révolutionnaires sur la question des syndicats ? Les communistes doivent-ils absolutiser ou relativiser la lutte syndicale ? Comment illustrer l’une et l’autre attitude ? À cet égard par contre, les circonstances changent-elles la ligne des révolutionnaires ?

15. Pour construire un nouveau mouvement ouvrier, de quelles organisations a-t-on besoin d’abord ? Quels changements viendront en premier ? Les gains des révolutionnaires dans la lutte politique vont-ils transformer le mouvement syndical ? Ou est-ce les gains des révolutionnaires dans les syndicats qui vont transformer la lutte politique ? Quelles propositions doivent découler de notre enquête ?

Les deux dernières questions posées par l’enquête révolutionnaire permettront plus particulièrement d’élaborer la ligne communiste à proposer. Elles le feront à partir de tentatives passées, pour mieux s’en démarquer ou les actualiser dans certains cas, mais aussi en cherchant à inventer et à créer, à partir d’exemples de combats et de résistances actuels, une perspective communiste révolutionnaire renouvelée, dans les syndicats et partout dans le mouvement ouvrier.

Enquêter… pour intervenir, agir et combattre !

Au fur et à mesure que va progresser l’enquête révolutionnaire du MRO, celui-ci va aussi chercher à développer sa notoriété parmi les prolétaires et les travailleurs et travailleuses : « Cela va se faire par des interventions qui prendront le rythme de la progression des inscriptions au MRO. Sous cette expression d’intervention dans la conjoncture, nous entendons l’équivalent d’un premier plan d’action du MRO, modeste, mais axé à chacune de ses étapes sur un aspect de la situation prolétarienne qui aura été saisi par notre enquête et qui sera lié à la conjoncture du moment. »

On peut formuler cette intervention du MRO de la manière suivante : on commence par développer le noyau de départ du MRO, et éventuellement un comité du MRO, en tenant une permanence le mercredi de chaque semaine, de 18h00 à 19h30, à la Maison Norman Bethune (1918, rue Frontenac, à Montréal). Cette permanence a déjà commencé et l’ensemble des travailleurs, travailleuses et sans-travail intéressées par le MRO pourront prendre contact avec lui à cette occasion et se familiariser avec son activité. Lors de ces permanences, on verra la progression des tâches de l’enquête révolutionnaire. Celles-ci comprennent notamment de l’affichage et de la diffusion devant les usines, les entrepôts et les palissades de chantiers, les écoles professionnelles, les parcs industriels et les quartiers populaires. Des activités de financement seront également prévues dans le but d’amasser un fonds qui permettra dans un an de publier à une large échelle la plate-forme du MRO.

Une discussion s’organisera aussi autour des matériaux recueillis dans l’enquête (faits, analyses, infos diverses, lectures, échanges avec des groupes de travailleurs et travailleuses, etc.). On discutera aussi de correspondances et de reportages à publier dans le journal Partisan et dans les bulletins du MRO qui seront diffusés périodiquement.

« Quand on atteindra 100 inscrits au MRO, on lancera notre première manifestation en se servant de l’actualité des luttes ouvrières ou de l’exploitation. Il ne s’agira donc pas de marcher d’un parc vers un autre sans but particulier, mais plutôt de viser une compagnie ou une institution de la bourgeoisie ou encore un groupe de compagnies qui viennent de porter un coup au prolétariat, ce qui fera de notre manif une forme de riposte », d’expliquer Locas.

« Dans un deuxième temps, lorsqu’on aura doublé ce membership, on lancera notre première campagne de revendications. Il s’agira, sur une période plus ou moins longue (par exemple trois semaines) de former quelques dizaines de groupes de propagandes “surprise” pour propager des revendications populaires liées à un aspect de la conjoncture. Et au fur et à mesure que notre mouvement grossira, nous pourrons envisager d’accroître nos actions, tant en importance que par les cibles visées. Nous pourrons alors lancer un appel à construire un nouveau mouvement ouvrier, fondé sur ces nouvelles expériences. »