Québec solidaire et l’économie

Les derniers mois ont donné des espoirs aux militants et militantes de Québec solidaire (QS). Leur député Amir Khadir s’est habilement fait remarquer et parfois assez justement démarqué des autres partis bourgeois à l’Assemblée nationale. Il donne à son parti une tribune inédite. Certains sondages ont parfois donné jusqu’à 15 % des intentions de vote à […]

Les derniers mois ont donné des espoirs aux militants et militantes de Québec solidaire (QS). Leur député Amir Khadir s’est habilement fait remarquer et parfois assez justement démarqué des autres partis bourgeois à l’Assemblée nationale. Il donne à son parti une tribune inédite. Certains sondages ont parfois donné jusqu’à 15 % des intentions de vote à QS, un potentiel de croissance considérable, bien qu’il ne soit pas encore consolidé, comme le démontrent les plus récents sondages. Le résultat des élections fédérales au Québec suggère aussi qu’un parti étiqueté « à gauche » pourrait profiter de l’humeur changeante de l’électorat et d’un vote de mécontentement massif à l’égard des vieux partis, malgré la faiblesse de son organisation. Bref, dans les rangs de QS, on se prend peut-être à rêver aux choses sérieuses.

Y a-t-il de quoi rêver également pour les classes populaires ? Ce qui est de plus en plus clair, c’est surtout que ceux et celles qui espéraient voir dans Québec solidaire une voie vers le socialisme, vers une société débarrassée de l’exploitation et de la domination de classe, ces gens-là se préparent de sérieuses déceptions. En effet, à mesure que, parallèlement à l’évolution de la conjoncture politique, la construction du parti se poursuit, c’est une orientation franchement sociale-démocrate et réformiste qui se consolide en lui.

On est aujourd’hui plus clairement que jamais en mesure de le constater alors que QS est engagé dans une démarche de réflexion en plusieurs étapes, qui doit mener à l’adoption de son programme politique. Cette démarche a à ce jour donné lieu à deux congrès qui se sont prononcés notamment sur la question nationale et sur l’économie. Les résultats confirment que, selon l’expression consacrée, Québec solidaire ne pourra prétendre être davantage que le flanc gauche de la bourgeoisie.

Le plus récent congrès de Québec solidaire, les 25, 26 et 27 mars dernier, a pourtant adopté un programme économique au titre audacieux : « Dépasser le capitalisme ». À y regarder de près, c’est malheureusement aussi peu consistant que le fumeux slogan des altermondialistes, « un autre monde est possible ». C’est sans doute une formule adoptée pour contenter l’aile gauche du parti animée de velléités socialistes, mais alors il s’agit d’une concession à très bon marché, car on ne trouve rien dans les propositions de Québec solidaire qui nous mène même au seuil d’une quelconque sortie du capitalisme. On y reviendra plus loin.

Pour comprendre la pauvreté des perspectives de « dépassement du capitalisme » que propose Québec solidaire, il faut d’abord examiner la conception du mode de production capitaliste qu’il met de l’avant. Cette conception, on le verra, n’est pas marxiste. Elle reste aveugle aux contradictions profondes qui caractérisent le développement du capitalisme et que Marx a analysées à l’époque de son essor. Faute de saisir la dynamique historique du capitalisme, cette conception ne peut servir à lui porter un coup fatal. En cela, elle désarme les travailleurs et les travailleuses. Elle fait reculer théori-quement et politiquement le combat pour la révolution qui les émancipera.

Le néolibéralisme, ce bouc émissaire de la lutte de classes

Selon la lecture qu’en fait QS, la transformation du rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat dans les 30 dernières années est comprise comme un combat d’idées au terme duquel a triomphé une philosophie politique rétrograde, le néolibéralisme. C’est pourquoi la critique de Québec solidaire est toute tournée vers le discours idéologique néolibéral, celui du « tout au marché ». En revanche, ce parti ne développe pas la critique du capitalisme lui-même, de ses limites objectives, de ses contraintes structurelles.

Si les politiques néolibérales sont présentées comme l’expression des intérêts des capitalistes (on dira de l’élite économique), elles semblent sans lien direct avec l’évolution des contradictions du mode de production. On évoque les crises économiques comme des « prétextes » saisis par la bourgeoisie pour attaquer le prolétariat (réduire les droits syndicaux, démanteler la sécurité sociale, etc.). Mais ces attaques ne semblent pas réellement nécessaires à la sauvegarde du système, au rétablissement du taux de profit et à la survie de la bourgeoisie comme classe sociale.

Pour QS, la contradiction entre le capital et le travail ne s’enracine pas dans la réalité de la société (la réalité des rapports sociaux de production, en termes marxistes). Elle est le produit d’un choc d’idées et de valeurs. Les capitalistes agissent en dernière analyse essentiellement par cupidité, non par nécessité.

Les crises économiques elles-mêmes ne sont pas comprises comme des crises du capitalisme en tant que telles. Elles sont présentées non pas comme inhérentes au capitalisme et à ses lois, comme Marx l’expliquait, mais importées de l’extérieur, résultats de philosophies rétrogrades inspirant de mauvaises politiques : individualisme, déréglementation du secteur financier, salaires trop bas, etc.

Le capitalisme, lui, est malléable à souhait, sujet à plus ou moins n’importe quelle gestion selon qui est au pouvoir. Une simple « question de choix » – comme le disaient les forces syndicales et communautaires mobilisées ce printemps contre le budget du gouvernement libéral – entre différentes façons de gérer la même machine, ici pour en donner un peu plus aux uns, là pour en donner un peu plus aux autres.

Il n’y a donc pas nécessité de formuler une alternative au capitalisme. Il faut seulement triompher des idées néo-libérales. C’est pourquoi le ronflant slogan de « dépassement du capitalisme » de Québec solidaire ne désigne rien de plus qu’un projet de rénovation du capitalisme.

Capitalisme d’État, nationalisme économique et politiques sociales

Le congrès de mars dernier sur l’économie n’a pas fait évoluer significativement les positions de QS par rapport à sa plate-forme électorale de 2008 ou au manifeste sur la crise publié en mai 2009 (qui portait d’ailleurs déjà le sous-titre « dépasser le capitalisme ? » ; le point d’interrogation est tombé depuis, apparemment sans conséquence). François Cyr, dans un article enthou-siaste publié sur le site trotskiste de Gauche socialiste – collectif membre de QS – résume très bien la portée du programme en le qualifiant de « seconde révolution tranquille ». En effet, QS ne propose pas davantage de réelle révolution que les Lesage et Lévesque des années 1960-70, ces célèbres porte-étendards du nationalisme et de la promotion de la bourgeoisie québécoise.

On le sait, la bourgeoisie québécoise a historiquement souffert d’une faiblesse structurelle par rapport à ses concurrentes du Canada et des autres grandes nations capitalistes. Elle était pratiquement dépourvue d’un grand capital, principalement d’un grand capital financier capable d’investir pour protéger, soutenir et réorganiser ses actifs industriels et commerciaux, conserver ses marchés et en conquérir de nouveaux. À partir des années 1960, cette faiblesse a été palliée grâce à l’intervention écono-mique de l’État provincial qui est devenu en quelque sorte le premier capitaliste de la nation en servant de puissant levier au développement de la bourgeoisie québécoise.

Québec solidaire propose de renforcer ce rôle de l’État québécois – dont se sont partiellement distancés les partis libéral et québécois – en jouant sensiblement des mêmes instruments. On donnera le mandat à la Caisse de dépôt et placement d’investir davantage au Québec. On créera de nouvelles sociétés d’État, par exemple en ajoutant Éole-Québec à Hydro-Québec, ou en nationalisant l’industrie du médicament sous la forme de Pharma-Québec. On mettra certains secteurs jugés stratégiques (les mines et l’énergie) « sous contrôle public avec participation majoritaire de l’État » pour en tirer davantage de bénéfices.

Dans son discours de clôture, Amir Khadir a insisté plusieurs fois sur l’idée que son parti procéderait à des nationalisations seulement quand ce serait nécessaire – « nationaliser si nécessaire, mais pas nécessairement nationaliser », comme le dit François Cyr, paraphrasant le slogan nationaliste de l’ancien premier ministre Daniel Johnson. Une manière de bien faire comprendre à la bourgeoisie québécoise que QS n’entend pas menacer sa propriété. Bien au contraire, on constate que les secteurs promis à un contrôle de l’État sont des activités nécessitant de gros investissements, qui échappent largement aux capitaux québécois et profitent surtout à des multinationales étrangères.

Par ailleurs, le soutien de QS au capitalisme made in Québec est explicite dans l’encouragement chaleureux qu’il formule à l’égard des petites et moyennes entreprises (appelées à devenir grandes avec le soutien actif de l’État). Cela dit, on ne parle pas pour autant d’embêter non plus les grands capitaux de Quebecor ou Bombardier, fer de lance d’un impérialisme bien de chez nous. Le secteur financier n’est apparemment pas davantage menacé. Et Khadir de prétendre dans une envolée lyrique qu’on privera le grand capital de son hégémonie ! On a beau parler d’une volonté de soutenir des entreprises dites socialement et écologiquement responsables, on loge surtout à l’enseigne bien connue du nationalisme économique, pas si loin au fond d’un François Legault.

Québec solidaire entend également donner son soutien au développement de l’économie sociale et communautaire, ce terreau d’emplois précaires qui vise à réintégrer dans le marché de travail des couches du prolétariat parmi les plus malmenées ou leur offrir des services à faibles coûts. On se demande quel est le sens d’une telle politique dans le cadre d’un Québec progressiste alors qu’on sait que ce secteur de l’économie est précisément un sous-produit des politiques néolibérales, du démantèlement des services publics et des programmes de sécurité sociale. C’est sans doute surtout le reflet de la composition sociale de l’effectif de Québec solidaire, qui rallie beaucoup dans le mouvement communautaire.

À l’évidence, l’essentiel de la structure du capitalisme québécois reste intact dans le programme de Québec solidaire. Quant aux inégalités sociales, qui forcément continueront de fleurir et de se reproduire dans une telle société de classes, QS propose les apaisements sociaux-démocrates habituels. Une certaine mesure de réglementation du marché du travail pour augmenter le rapport de force des salariées : élargissement des droits syndicaux, interdiction de lock-out, augmentation du salaire minimum, mesures d’action positive pour les femmes, les personnes handicapées, les minorités visibles et les autochtones, réduction du temps de travail, etc. Des services publics plus accessibles et une bonification des programmes de sécurité sociale. Enfin, plus de ressources aux groupes communautaires. Ces mesures sociales seront financées par une fiscalité plus lourde sur les hauts revenus, les profits et les capitaux.

On reste donc les deux pieds bien ancrés dans le capitalisme. Un capitalisme sur lequel l’État se donne quelques outils d’orientation générale (politique d’inves-tissement, d’achat, d’incitatifs fiscaux) permettant de favoriser certains secteurs de la bourgeoisie au détriment d’autres, mais dans lequel toute réelle planification est impossible puisque l’essentiel du développement reste aux mains de l’initiative des capitalistes privés, soumis à leurs besoins d’accumulation.

La propriété privée des moyens de production demeurant dominante aux côtés de quelques grands monopoles d’État, tout contrôle ouvrier de la production reste éga-lement illusoire. De manière générale, la caractéristique prépondérante d’une société demeurant structurée par le mode de production capitaliste se résume en un simple constat : malgré toutes les déclarations d’intentions, le profit devra dominer toutes autres considérations, à commencer par les besoins humains de la majorité.

L’épreuve de la réalité

Dans son compte-rendu du congrès de mars dernier, F. Cyr affirme encore que les déléguées ont démontré « un net et catégorique refus de dériver vers ce social-libéralisme qui a conduit, par exemple, la plupart des partis socialistes européens au pouvoir à privatiser allègrement ». On le croit volontiers. Mais justement, c’est souvent l’exercice du pouvoir, la confrontation entre le programme social-démocrate et les violentes contrain-tes de l’économie capitaliste qui révèlent les formes les plus hideuses de l’opportunisme politique et de la franche trahison.

Il faut envisager la possibilité que Québec solidaire en vienne à gagner son pari électoraliste. Ça paraît encore improbable, mais certains secteurs de la bourgeoisie pourraient considérer favorablement sa candidature si la crise du capitalisme reprenait de plus belle, attisant une lutte des classes que les vieux partis n’arriveraient plus à endiguer. Il lui faudrait alors faire face à plusieurs difficultés. D’une part, une incapacité à maîtriser la crise du capitalisme (qui ne repose pas principalement sur des choix politiques), avec son lot de chômage et de baisses des entrées fiscales. D’autre part, une résistance féroce de la bourgeoisie, principalement du grand capital financier et des monopoles, mais plus généralement de l’ensemble des capitalistes réfractaires à une fiscalité plus gourmande et à des restrictions à l’exploitation de la force de travail.

Dans le cadre d’une telle confrontation, ce n’est pas QS qui détiendrait les plus puissants leviers de contrôle de l’économie. Il faudrait alors faire un choix clair dans la lutte des classes, sans demi-mesure. Soit effectivement verser dans le social-libéralisme – ou pire – pour imposer les mesures draconiennes permettant au capitalisme de se survivre à lui-même, soit se lancer réellement dans la voie du dépassement du capitalisme. Mais Québec solidaire n’est pas, et ne pourra pas devenir à ce moment-là, un parti taillé pour diriger le prolétariat dans ce combat à finir avec la bourgeoisie.

En fait, Québec solidaire reproduit la même conception réformiste qu’ont combattue les marxistes depuis les premiers temps de la lutte pour le socialisme. Marx en son temps, puis Rosa Luxembourg au début du XXe siècle l’ont bien expliqué : on ne peut pas dominer et maîtriser le capitalisme pour le mettre au service d’un idéal de justice sociale, de bien commun, pas plus qu’on peut le dépasser par de petites transformations progressives dans le cadre des institutions politiques bourgeoises. Le dépassement du capitalisme passe par une rupture politique nette qu’on appelle la dictature du prolétariat, seule capable de faire basculer l’histoire vers le socialisme, transition nécessaire à l’édification d’une société sans classes sociales, c’est-à-dire le communisme.

André Ayad