Trois leçons à tirer de l’affaire Rob Ford

Jusqu’à maintenant, nous avions choisi, au journal Partisan, de ne pas perdre trop de temps à débattre du cas Rob Ford, dont les frasques ont régulièrement fait la manchette au cours des derniers mois. Il nous apparaissait plus important de traiter d’autres questions, comme la résistance autochtone contre la fracturation hydraulique à Elsipogtog. Nous jugeons néanmoins nécessaire d’en parler, dans la mesure où le scandale qui entoure le maire de Toronto – et surtout les réactions à son comportement inusité – en dit long sur la société dans laquelle on vit et sur ce que l’on devra faire pour la changer. Voici donc quelques leçons à tirer de ce fiasco.

Leçon n° 1: Pour maintenir l’ordre établi, la police n’hésite pas à utiliser la violence contre les pauvres et les personnes marginalisées – ce qu’elle ne fait jamais contre les riches et les puissants.

À l’occasion des descentes réalisées dans le cadre de l’opération «Project Traveller» en juin dernier lors desquelles au moins deux des hommes liés à la fameuse vidéo dans laquelle on voyait Rob Ford fumer du crack ont été arrêtés, de nombreuses personnes ont été violemment attaquées par la police. Une centenaire a même été tirée de son lit et menottée les mains dans le dos. Des dizaines de logements ont fait l’objet de fouilles en plein milieu de la nuit et sans aucune raison. Quiconque habite une banlieue à faible revenu de Toronto (ou de n’importe quelle grande ville au Canada) est témoin du harcèlement systématique par la police des jeunes, des pauvres et des personnes racialisées.

Les membres de la communauté somalienne qui vivent dans le quartier où la plupart des descentes ont eu lieu sont aux prises avec la pauvreté, qui découle du manque d’emplois et des bas salaires liés au racisme structurel que l’on connaît au Canada. Ils sont souvent impuissants devant les propriétaires cupides, comme ceux qui ont refusé de réparer les portes que les flics ont défoncées quand ils ont effectué leurs descentes.

On sait maintenant que Rob Ford a été vu, tard dans la nuit, en train d’échanger des enveloppes avec un trafiquant de drogue notoire à une station-service; pourtant, la police ne l’a pas interpellé, pas plus qu’elle n’a tenté de savoir ce qu’il y avait dans ces enveloppes. La police a ouvertement admis avoir cessé d’enquêter auprès des membres du personnel et des proches de Rob Ford, pour se consacrer aux «gangs» de la communauté somalienne.

Nous ne voulons pas de cette police raciste qui protège la classe dominante. On doit lutter pour une société dans laquelle les collectivités assureront elles-mêmes leur propre sécurité, pour un système de justice qui ne défendra plus les grandes sociétés et les puissants.

Leçon n° 2: Pour les médias bourgeois, la politique se limite aux questions de personnalité

En décidant des sujets qui méritent d’être couverts et par le langage qu’ils utilisent, les médias grand public déterminent quelles opinions sont considérées comme «acceptables». Pour eux, la possibilité qui nous est donnée de voter tous les quatre ans et de choisir entre trois ou quatre partis similaires qui représentent tous la classe dominante représente le nec plus ultra de la démocratie. En même temps, les médias réduisent la politique aux faits et gestes des personnalités qui l’incarnent, en faisant ainsi un simple divertissement. Leur message est clair: vous pouvez choisir quel type de personnalité vous préférez, mais ne pensez pas que vous aurez un mot à dire sur des questions beaucoup plus fondamentales comme la dégradation de l’environnement, l’accès à une nourriture de qualité et à l’eau potable pour toutes les communautés, l’accès à l’éducation, à des emplois décents et au logement, etc.

Pour les médias capitalistes, l’important, c’est la vente de journaux et surtout, de publicités télévisées. C’est pourquoi elles se sont emparées de l’affaire Rob Ford et en ont fait une sorte de «télé-réalité», mettant l’accent sur ses beuveries, sa vie de famille, etc. La triste vérité, c’est que bien des gens en sont venus à croire que la politique se résume à ça. Ces gens-là manifestent en ce moment pour exiger la démission de Rob Ford, qu’ils trouvent désormais gênant; mais on ne les voyait ni ne les entendait pas quand le même Ford a tenté de couper 50 millions de dollars dans des services essentiels comme les garderies et les bibliothèques, qui touchent principalement les pauvres.

Dans un système communiste, les médias se concentreront sur ce qu’il est important que les gens sachent, plutôt que sur ce qui se vend le mieux. On travaillera également à mettre en place une démocratie populaire dans laquelle les travailleurs et travailleuses auront un vrai pouvoir sur les problèmes qui affectent leur vie au jour le jour. La politique, ça ne résume pas aux frasques d’un individu: ça implique le pouvoir au peuple.

Leçon n° 3: le racisme, le sexisme et l’exploitation de classe sont partie prenante de la société capitaliste

Rob Ford est un parfait exemple de racisme et de sexisme. On l’a souvent entendu répéter le vieux mensonge voulant que «les Asiatiques volent les jobs des Canadiens» et se plaindre du fait que «les Orientaux travaillent comme des chiens». Il a harcelé sexuellement une membre du conseil municipal et une garde de sécurité. Il qualifie les chauffeurs de taxi de «Pakis»: la liste pourrait s’allonger encore et encore. Rob Ford vient d’un milieu où les commentaires de ce genre sont considérés comme normaux.

Pourquoi le racisme et le sexisme persistent-ils encore aujourd’hui? C’est qu’ils sont nécessaires à la classe des capitalistes. Le marketing d’entreprise utilise le corps des femmes pour vendre des produits. La société capitaliste réserve les emplois les plus subalternes et sous-évalués aux travailleuses et travailleurs migrants et racialisés. Le racisme et le sexisme servent aux capitalistes à justifier et à faire accepter les bas salaires et les mauvais traitements.

La réponse mainstream au scandale Rob Ford recèle elle aussi sa part de racisme et de sexisme. Bien des gens ont semblé particulièrement consternés de voir que Ford a fumé du crack; pour plusieurs, c’est surtout le fait de voir un riche homme blanc consommer une drogue autrement associée aux personnes pauvres et racialisées qui a fait scandale. Ils étaient bien moins nombreux à s’indigner les nombreuses fois où ce triste individu a insulté des communautés entières.

De manière similaire, peu de gens se sont souciés des descentes brutales réalisées dans le cadre de l’opération «Project Traveller» contre la communauté somalienne, que les médias et politiciens bourgeois n’ont cessé de dépeindre comme remplie de criminels. Enfin, même si bien des gens ont été dégoûtés par les commentaires obscènes de Rob Ford à la suite des allégations faites à son endroit par une garde de sécurité, personne ou presque n’a relevé le fait qu’il a ouvertement identifié cette femme et utilisé son poste d’autorité pour l’intimider et la harceler – un phénomène que les femmes confrontées au harcèlement en milieu de travail connaissent malheureusement trop bien.

Contrairement à ceux pour qui le «racisme décontracté» et le sexisme de Rob Ford apparaissent simplement comme de bonnes blagues (sic), nous savons que ces idéologies servent à opprimer des communautés entières. Lutter contre le racisme, le sexisme et le capitalisme vont de pair.