Le mouvement nationaliste en crise

Les événements qui se sont produits au cours des derniers mois sur la scène politique québécoise ont précipité le Parti québécois – et avec lui, l’ensemble du mouvement nationaliste – dans une crise profonde. L’effondrement spectaculaire du Bloc québécois à l’élection fédérale du 2 mai et la quasi-implosion de son grand frère péquiste dans les semaines qui ont suivi s’expliquent certes en partie par des facteurs conjoncturels. Mais les indépendantistes québécois auraient tort de n’y voir qu’un mauvais moment à passer: cette crise est le reflet d’un phénomène beaucoup plus profond. Elle témoigne de l’impasse historique dans laquelle le mouvement indépendantiste se trouve. Pour la classe ouvrière québécoise, cette période de «recomposition politique» pourrait être l’occasion d’une rupture salutaire avec le nationalisme bourgeois et d’une remise au premier plan de ses intérêts de classe.

Les communistes et la question nationale

Mais avant de nous attarder plus en profondeur à la situation actuelle, revenons sur l’approche historique du mouvement communiste canadien par rapport à la question nationale québécoise.

Fondé en 1921, le Parti communiste du Canada (PCC) a mis beaucoup de temps avant de reconnaître l’existence d’une «question nationale» au Québec. Durant la période la plus militante et révolutionnaire de son histoire, c’est-à-dire dans les années 1930, le parti considérait les Canadiens français comme «la section la plus exploitée de la classe ouvrière canadienne». Mais «les Canadiens français au Québec», comme on les appelait, ne formaient pas une nation au sens propre du terme, notamment parce qu’ils ne partageaient pas une «vie économique commune». Dès lors, il n’était pas question de leur reconnaître le droit à l’autodétermination.

Le PCC s’appuyait sur une interprétation littérale des cinq fameux critères élaborés par Staline pour déterminer l’existence d’une nation: «La nation est une communauté humaine, stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie écono­mique et de formation psychique qui se traduit dans une communauté de culture.» (Le marxisme et la question nationale, janvier 1913) En outre, «il suffit qu’un seul de ces indices manque pour que la nation cesse d’être nation».

On peut certes questionner, a posterori, la vision du PCC comme quoi les Québécoises et Québécois ne partageaient pas une vie économique commune. On peut aussi questionner son interprétation exagérément figée de critères qui l’étaient déjà au départ et qui ne tenaient pas nécessairement compte de la dynamique réelle de la cons­titution et de l’évolution d’une nation. Cela dit, on doit quand même considérer que le PCC n’était pas le seul à ne pas reconnaître l’existence de la nation québécoise. C’était aussi le cas, notamment, de l’ancêtre du Nouveau parti démocratique, le CCF (Co-operative Commonwealth Federation). Là-dessus, le Parti communiste du Canada n’était ni pire, ni meilleur que les autres. Et puis, la cons­cience nationale des Canadiens français du Québec ne s’exprimait pas encore nécessairement dans un mouvement national puissant, comme celui qui s’est plus tard affirmé au cours des années 1960.

Il reste que la position «chauvine» du Parti communiste du Canada à l’égard du Québec reflétait ses conceptions politiques viciées à l’égard de l’État et de la lutte pour le socialisme au Canada – des conceptions qui finiront par se cristalliser dans une ligne totalement révisionniste au cours des années 1940.

Au premier congrès du Parti ouvrier progressiste (POP) tenu en 1943 (le PCC avait alors été contraint de changer de nom, après avoir été mis hors-la-loi au début de la Deuxième Guerre mondiale), le parti a voulu démontrer son profond attachement au Canada et à la démocratie bourgeoise. Il l’a exprimé ainsi dans son programme: «Notre première préoccupation a toujours été, est et sera toujours de défendre les intérêts nationaux de notre pays, le Canada. Nous sommes un produit de la démocratie canadienne.» Dès lors, toute tendance susceptible de remettre en cause l’État canadien était vue comme réactionnaire et dangereuse.

Il fallait, selon le parti, favoriser le développement d’un «capitalisme national» au Canada, ce qui allait éven­tuellement permettre, croyait-on, un passage pacifique au «socialisme» (disons plutôt, à une nouvelle forme de capitalisme d’État). Bien sûr, le fait que le nationalisme québécois naissant ait été incarné par des forces politiques – du chanoine Groulx jusqu’à l’Union nationale de Maurice Duplessis – dont les sympathies pour le fascisme européen étaient avouées ne contribua pas tellement à faire en sorte qu’on puisse y déceler un éventuel caractère progressiste.

Ce n’est qu’en 1952, sous la pression de militants québécois qui voyaient les choses autrement (dont Stanley Bréhaut Ryerson et Henri Gagnon), que le POP a finalement reconnu l’existence d’une nation canadienne-française au Québec devant jouir du droit à l’autodétermination.

L’émergence du mouvement nationaliste

Durant les années 1960, on a assisté à la montée fulgurante du mouvement nationaliste québécois, qui pouvait désormais s’appuyer sur une base de masse ouvrière et populaire. Parallèlement, la gauche québécoise vivait un grand bouleversement, sous l’influence de la critique du révisionnisme, qui remettait en cause l’orientation et la pratique pro-capitalistes des vieux partis communistes sclérosés.

Alimentée par le grand débat entre la Chine et l’Union soviétique, cette critique n’a pas manqué d’avoir un impact au Québec et au Canada. Les nouvelles organisations politiques qui se sont créées, soit en rupture directe avec le Parti communiste du Canada ou inspirées par la critique du révisionnisme, furent donc portées à reconnaître la nation québécoise et son droit à l’autodétermination.

Il est certain qu’historiquement, le Québec formait une nation opprimée à l’intérieur du cadre étatique canadien; l’immense majorité du peuple québécois subissait les conséquences de ce statut inférieur. Ce fait objectif recelait nécessairement un potentiel de résistance et de révolte, qui s’est incarné dans les mouvements ouvrier, populaire et nationaliste à partir des années 1960.

Parce qu’il remettait en question la structuration de l’appareil d’État au Canada et partant, le pouvoir de la grande bourgeoisie canadienne majoritairement anglo-saxonne, ce mouvement était potentiellement déstabilisant pour la classe dominante. Cela a conduit certains courants d’extrême-gauche – les trotskistes, notamment – à non seulement reconnaître le droit du Québec à l’autodétermination, mais à se prononcer pour son indépendance politique, contrairement au nouveau mouvement marxiste-léniniste qui s’est constitué dans les années 1960 et est devenu dominant dans les années 1970, qui se refusa à revendiquer la création d’un État bourgeois séparé au Québec.

Le mouvement nationaliste québécois, on l’a vu, jouissait d’une base de masse populaire, mais il fallut peu de temps pour que des forces bourgeoises et petites-bourgeoises en prennent la direction. Cela s’est manifesté de façon définitive avec la création du Parti québécois en 1968, né de la fusion entre le Mouvement souveraineté-association (fondé un an plus tôt par l’ex-ministre libéral René Lévesque) et le Ralliement national (une petite formation politique de droite dirigée par un ancien député créditiste).

Parti typiquement bourgeois dès l’origine, le PQ a rapidement hégémonisé le mouvement nationaliste québécois. Or, ce mouvement a réellement changé la donne, principalement au profit d’une bourgeoisie québécoise dont le développement avait été jusque-là freiné dans le cadre canadien.

De penser qu’il existait une chose telle que l’oppression nationale du peuple québécois au début des années 1960, qui se manifestait dans la vie de tous les jours sur les plans culturel, économique et politique, et que cette chose serait restée en l’état ne tient tout simplement pas la route. Cinquante ans plus tard, après toute cette période de luttes et de bouleversements politiques que le Québec et le Canada ont connus, principalement dans les années 1960 et 1970, l’idée que le rapport entre le Québec et le Canada serait demeuré intact et répondrait aux mêmes conditions politiques, économiques et sociales est indéfendable.

Le mouvement nationaliste a «changé le Canada»

La lutte contre l’oppression nationale a inévitablement produit des transformations, sur tous les plans, et contribué à «changer le Canada». Un des accomplissements les plus spectaculaires du mouvement nationaliste fut certes l’élection du PQ en 1976. Ce parti a utilisé le pouvoir et les ressources déjà considérables de l’appareil d’État provincial pour favoriser le développement du capitalisme québécois.

Son programme, son «plan» à cet égard, on le retrouvait noir sur blanc dans le fameux énoncé de politique économique que son ministre d’État au Développement économique, Bernard Landry, a rendu public en 1979, Bâtir le Québec. Sur plus de 500 pages, il y avait là toute une stratégie d’utilisation de l’État québécois pour servir au développement de la bourgeoisie québécoise – une stratégie qui prolongeait, tout en l’approfondissant, ce que les libéraux avaient fait dans les années 1960 dans le cadre de ce qu’on appelé la «Révolution tranquille».

Les instruments de développement du capital québécois, comme la Caisse de dépôt et placement du Québec et la Société générale de financement, avaient en effet été mis en place dans les années 1960; le plan du PQ se distinguait en ce qu’il proposait d’en faire véritablement les fers de lance d’une grande opération de «rattrapage» consciente et déterminée, qui allait de fait changer la face du capitalisme québécois.

Ce en quoi Bâtir le Québec innovait – encore là, dans une certaine mesure, puisque les bases de ce phénomène existaient déjà en partie – c’est qu’il proposait d’associer le mouvement ouvrier québécois à cette stratégie de développement économique, en généralisant et institutionnalisant divers mécanismes de collaboration de classes, à tous les niveaux (national, régional et local). Il s’agissait de rétablir une certaine forme de paix sociale au Québec, nécessaire à la bonne marche des affaires de «nos» capitalistes, et surtout, d’implanter durablement l’idée que les «intérêts nationaux communs» entre bourgeois et prolétaires québécois transcendent les intérêts de classe. De toute évidence, le PQ a réussi son coup, à tout le moins sur ce plan!

Le PQ au pouvoir a également adopté un certain nombre de mesures, dont la plus évidente fut certes la Charte de la langue française en 1977, qui ont eu pour effet d’atténuer les effets historiques de l’oppression nationale sur les plans linguistique et culturel. Tout cela a donc contribué à transformer la réalité des rapports entre le Québec et le Canada. À notre avis, la thèse du «Québec comme nation opprimée» ne correspond plus à la réalité et ne reflète plus la position réelle du Québec à l’intérieur du Canada.

Historiquement, les marxistes ont toujours considéré que la base de l’oppression d’une nation par une autre, c’est la négation de son droit à l’autodétermination. À cet égard, la situation du Québec s’est radicalement transformée, même si la reconnaissance de ce droit reste à être inscrite formellement dans la Constitution canadienne. Dans les faits, le Québec a tenu deux référendums de sa propre initiative, en 1980 et 1995, lors desquels il a pu déterminer librement – aussi librement que le permettent les règles usuelles de la démocratie bourgeoise – son avenir politique, en plus du référendum de 1992 où les Québécoises et les Québécois ont rejeté, tout comme le reste des Canadiennes et Canadiens, l’Accord constitutionnel de Charlottetown. À défaut d’être enchâssé dans la Constitution, cela constitue une reconnaissance de facto du droit du Québec à l’autodétermination.

À cela on peut ajouter l’avis de la Cour suprême du Canada rendu en 1998 à la suite du Renvoi relatif à la sécession du Québec, qui bien qu’ayant refusé de reconnaître l’existence d’un droit absolu à la sécession pour le Québec, n’en a pas moins conclu à l’obligation, pour le gouvernement fédéral, de négocier les modalités d’accession à la souveraineté, dans l’éventualité où le Québec se prononcerait clairement en ce sens – une obligation confirmée, deux ans plus tard, dans la fameuse Loi «sur la clarté référendaire», que les nationalistes ont pourtant tant décriée. Sans que cela témoigne, encore une fois, d’une reconnaissance pleine et entière du droit du Québec à l’auto­détermination, avouons qu’il y a pas mal de nations op­primées un peu partout dans le monde qui se conten­te­raient volontiers d’une telle reconnaissance, même partielle.

À la différence de la situation qui prévaut en Corse ou au Pays Basque, pour ne mentionner que ces exemples, l’appareil d’État dont le Parti québécois a hérité lorsqu’il a pris le pouvoir en 1976 était loin d’être «manchot». Il disposait, et dispose toujours, de larges pouvoirs de taxation. Il peut adopter des politiques d’intervention économique fortes pour favoriser le développement de tel ou tel secteur de la bourgeoisie, ce dont il ne se prive pas. Sa compétence exclusive en matière de droit civil lui permet de détermi­ner le cadre juridique dans lequel l’essentiel des rapports privés – incluant ceux entre le capital et le travail – se déroule sur son territoire.

Bien sûr, l’État québécois ne dispose pas de la totalité des pouvoirs qui constituent habituellement les attributs d’un État souverain; mais ceux qu’il détient et qui n’en sont pas moins considérables lui sont exclusifs, en ce sens qu’il les tient de la Constitution canadienne elle-même: il ne s’agit pas de pouvoirs délégués, que l’autorité fédérale pourrait lui retirer quand bon lui semble.

C’est un peu tout cela qui amène le Parti communiste révolutionnaire (PCR) à affirmer, dans son programme, qu’on ne peut plus parler d’oppression nationale dans le cas du Québec et que par conséquent, la question nationale québécoise ne peut plus être considérée comme ayant le potentiel de favoriser la destruction de l’État canadien et son remplacement par un nouvel État révolutionnaire. Au contraire, il existe désormais, selon les maoïstes, quelque chose comme un partenariat impérialiste Québec/Canada, résultat de l’intégration de la bourgeoisie québécoise au sein du grand capital canadien: l’État québécois est désormais un État impérialiste, la bourgeoisie québécoise fait partie du système impérialiste mondial et à l’intérieur de ce système, le Québec ne fait partie pas des dominés, mais des dominants.

De nation opprimée à nation oppressive

De grandes entreprises de propriété québécoise, comme Bombardier, SNC-Lavalin et Hydro-Québec, exportent des capitaux à l’étranger, siphonnent les ressources naturelles de pays du tiers-monde et y exploitent la main-d’œuvre, et profitent de l’oppression nationale des autres nations – les peuples autochtones – qui vivent sur le territoire québécois.

En fait, le Québec, historiquement, a toujours eu ce double caractère – celui d’une nation à la fois opprimée et oppressive, en particulier dans son rapport avec les Premières nations. Mais désormais, le deuxième aspect a largement pris le dessus sur le premier.

La résistance à l’oppression nationale n’a pas seulement produit une montée de la bourgeoisie québécoise. Elle a certes contribué à transformer le cadre politique – et dans une certaine mesure juridique – dans lequel les rapports sociaux et les rapports de production s’exercent au Québec et au Canada. Mais elle a aussi concrètement transformé la vie quotidienne des Québécoises et des Québécois. On a évoqué, un peu plus haut, l’adoption de la Charte de la langue française, qui a radicalement modifié la place du français dans l’espace public.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y ait plus de vestiges de l’oppression nationale que les Québécoises et Québécois ont intimement vécue historiquement. Mais justement, ce ne sont plus que des vestiges, et non un facteur dominant et essentiel de notre «psyché collective».

La transformation de la «condition nationale» des Québécoises et Québécois est on ne peut plus évidente en ce qui a trait aux disparités économiques entre franco­phones et anglophones, toutes classes confondues.

Nous avons déjà cité une étude commandée par Louise Beaudoin, à l’époque où elle était ministre responsable de la Charte de la langue française au sein du gouvernement péquiste. Cette étude, réalisée par l’Office de la langue française, démontrait qu’au début des années 1990, les deux tiers des entreprises québécoises étaient désormais la propriété de francophones. Dans les 15 ans qui ont suivi l’élection du PQ, la proportion d’entreprises de plus de 1 000 employéEs sous contrôle francophone a augmenté de 13% à 41%. Et 57% des actifs des institutions financières au Québec appartenaient dorénavant à des francophones.

De même, alors qu’il était de 48% au début des années 1960, le pourcentage des salariéEs québécois qui travaillaient pour des entreprises sous contrôle francophone était passé à 60% en 1989. Il a continué à progresser par la suite, atteignant le chiffre de 69% en 2003.

Le salaire moyen, qui fut longtemps un indicateur des disparités entre le Québec et l’Ontario et entre les prolétaires francophones et anglophones, témoigne lui aussi des changements qui se sont produits. De fait, l’écart entre le salaire moyen au Québec et en Ontario s’est beaucoup atténué; il y a même plusieurs secteurs d’activité où le salaire moyen québécois dépasse celui de l’Ontario.

Est-ce à dire qu’il n’existe plus aucune forme ou manifestation de discrimination nationale à l’encontre des Qué­bécoises et Québécois? Évidemment pas. Et il demeure nécessaire de lutter contre ces phénomènes. Il s’agit d’une lutte démocratique légitime, qui prend principalement la forme d’une lutte pour l’égalité absolue des langues et des nations. Il n’y a en effet pas de raison de tolérer qu’une personne (ou une communauté) soit victime de discrimination sur la base de son origine nationale. Et cela vaut pour les Québécoises et Québécois d’origine francophone comme pour tout le monde.

Une impasse historique

Cela dit, les transformations qui se sont produites dans les rapports entre le Québec et le Canada depuis les années 1960 ont aussi eu pour effet de modifier le caractère du mouvement nationaliste. Même si au départ, celui-ci recelait déjà sa part de nationalisme étroit, ce n’était pas là nécessairement son caractère principal. Il était aussi porteur d’émancipation, dans la mesure où il incarnait la résistance à l’oppression. Ce n’est toutefois plus le cas aujourd’hui.

Ce mouvement – et l’idéologie qu’il porte – reste dominant sur la scène politique. Non seulement s’incarne-t-il dans des partis comme le PQ et le Bloc québécois, mais il influence aussi le programme et l’action des autres partis, y compris même du Parti libéral du Québec, à tout le moins au plan économique. Quand Jean Charest s’oppose à la création d’une commission canadienne des valeurs mobilières, il défend «les intérêts du Québec» – plus précisément, ceux de la bourgeoisie québécoise, qui souhaite garder le contrôle sur les mécanismes de régulation des mouvements de capitaux à travers l’Autorité des marchés financiers.

Le mouvement nationaliste québécois domine la vie publique et le discours politique: il forme une partie essentielle de l’idéologie dominante. À ce titre, il constitue un ferment de la cohésion et de la paix sociales et s’avère un précieux support à la collaboration de classes, qui est d’ailleurs maintenant institutionnalisée au Québec. L’idéologie nationaliste renforce l’idée que «l’intérêt commun supérieur» entre bourgeois et prolétaires qui partagent une langue, une culture et une vie économique – voire une «formation psychique» commune comme disait Staline – est plus fort que ce qui nous divise (savoir les intérêts de classe et les «chicanes» qu’ils induisent). C’est ainsi que l’on finit par croire que Pierre Karl Péladeau est «l’un d’entre nous»… À cet égard, l’effondrement du Bloc québécois à l’élection du 2 mai et la déconfiture actuelle du PQ, pour réjouissantes qu’elles soient, ne changent rien au fait que le nationalisme étroit demeure l’idéologie dominante au Québec.

Cela dit, sur le plan du projet politique – car le nationalisme n’est pas qu’idéologie – le mouvement nationaliste est désormais dans une impasse. Et la crise que ses principales institutions (le PQ et le Bloc) traversent actuellement en est le reflet. Ce mouvement s’est structuré, politiquement, autour du projet d’indépendance. Or, celui-ci ne trouve plus d’assises dans les conditions objectives qui prévalent au Québec. Ceux et celles qui ont quitté le navire péquiste au cours des derniers mois en prétextant que si le projet d’indépendance n’avance plus, c’est dû au fait que le PQ n’en parle pas assez, se cachent la tête dans le sable.

Le projet d’indépendance se justifiait dans la mesure où le cadre étatique canadien freinait le développement de la nation québécoise: or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En outre, la réalité de l’oppression nationale telle que vécue par l’immense majorité du peuple québécois est beaucoup moins criante qu’elle l’a déjà été. Au point où l’indépendance, que d’aucuns considèrent certes encore souhaitable, n’apparaît plus comme une solution obligée, ni parmi la bourgeoisie, ni au sein de la classe ouvrière. C’est cette impasse historique dont on a commencé à voir l’effet au cours des derniers mois.

En luttant contre l’oppression nationale, en prenant le contrôle d’un appareil d’État déjà doté de pouvoirs importants et en militant pour leur extension, le Parti québécois a résolu une bonne partie de la question nationale. C’est le grand paradoxe que son ancien chef Bernard Landry exprime souvent: d’une part, le Québec n’a sans doute jamais été aussi «proche» de l’indépendance – il est puissant et fort et on pourrait donc croire qu’il est à la veille d’y arriver – alors que d’autre part, il n’en a plus absolument besoin pour s’émanciper. Le projet d’indépendance ne répond plus à une exigence de développement, voire de survie, comme cela a pu être le cas à sa naissance.

Il y a quelques années, le Conseil de la souveraineté présidé par le péquiste Gérald Larose avait constaté que «les institutions nationales [que les Québécois] se sont ingéniés à mettre en place au fil des ans, les politiques économiques et sociales qu’ils ont collectivement mises en œuvre et qui font l’envie de plusieurs ont en même temps procuré à notre peuple une formidable avancée sur la voie d’une plus grande autonomie et d’une prise en main de sa propre destinée» [1]. Cet organisme mis sur pied par le PQ pour promouvoir l’indépendance en était venu à la conclusion que «le Québec possède déjà tous les atouts d’un pays»: à quoi bon, alors, se battre pour obtenir quelque chose que l’on a déjà, ou presque? Et encore, pourquoi risquer un troisième échec référendaire, qui scellerait sans doute définitivement le sort du projet indépendantiste, si les conditions font en sorte que la victoire est bien loin d’être acquise?

Conseiller occasionnel du Parti québécois, le politologue Jean-Herman Guay écrivait, à la suite de l’élection fédérale du 2 mai et la quasi-disparition du Bloc québécois, que les résultats du scrutin ne sont «pas aberrants ou irrationnels; ils s’expliquent par des continuités plus profondes, repérables dans les scrutins précédents». Et d’ajouter: «Le projet souverainiste, bien qu’il frôle encore la barre du 40% d’appuis, semble en dormance depuis plusieurs années. […] Il n’est plus posé comme une condition au développement du Québec. Le projet ne relève plus de l’urgence ou de la nécessité.» [2]

La nouvelle option nationaliste bourgeoise de François Legault

C’est là tout l’attrait – ou en tout cas une bonne partie de l’attrait – du nouveau parti mis sur pied par l’ex-ministre péquiste François Legault, qui propose de mettre de côté pour 10 ans la tenue d’un référendum sur la souveraineté du Québec et d’œuvrer entre-temps à renforcer et consolider les pouvoirs dont il dispose déjà. Contrairement à ce que d’aucuns veulent laisser croire, la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ), qu’il vient tout juste d’inscrire auprès du Directeur général des élections, n’est pas ce monstre hybride qui s’emploiera à «détruire tous les acquis du Québec» s’il est élu. Nous sommes plutôt d’accord avec l’économiste Pierre Beaulne de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui a caractérisé ainsi la plateforme économique que François Legault a rendue publique au printemps dernier:

«La plateforme économique de la Coalition pour l’avenir du Québec vise clairement une relance de ce qu’on appelle communément Québec inc., c’est-à-dire la classe d’affaires québécoise, tant privée que coopérative ou étatique. […] Ce projet ne renie pas l’héritage de la Révolution tranquille. Au contraire, il souligne les “gains importants” qu’ont constitués “la prise de contrôle par les Québécois de l’ensemble des leviers économiques, et la formation d’une classe d’entrepreneurs locaux qui ont connu du succès”.»

L’économiste souligne que «les auteurs déplorent néanmoins que le modèle québécois ait perdu de son lustre et appellent les associations syndicales et patro­nales, ainsi que tous les acteurs sociaux, à jouer à nouveau un rôle positif de dialogue et d’ouverture. En ce sens, ce projet s’inscrit dans un certain continuum historique.» Citant le fait que la CAQ suggère un rôle plus interventionniste de la Caisse de dépôt et placement pour favoriser l’expansion du capital québécois, Pierre Beaulne en conclut que «le cœur du projet demeure le renforcement du pouvoir économique québécois, compris comme asso­ciation entre l’État québécois et la classe d’entrepreneurs québécois». On ne sait trop si l’auteur sou­haitait ainsi inciter la centrale pour laquelle il travaille à s’engager dans un nouveau partenariat avec le parti de Legault, mais toujours est-il que son analyse procède d’une lecture assez exacte de sa plateforme.

La Coalition pour l’avenir du Québec ne vise pas tant à «tuer» le projet indépendantiste, qu’à relancer et remettre au premier plan le projet de consolidation et d’émancipation de la bourgeoisie québécoise porté depuis près d’un demi-siècle par le mouvement na­tio­naliste. Non seulement l’apparition de ce nouveau parti correspond aux «conditions objectives» qui sont celles du Québec capitaliste actuel, mais son apparente «nouveauté» vient répondre à la perte de capital politique des deux grands partis bourgeois traditionnels que sont le PQ et le Parti libéral, un phénomène qui s’exprime par ce que les médias pré­sentent comme le «besoin de changement» qui anime l’électorat québécois (un électorat de plus en plus réduit et qui a tendance à décrocher du système bourgeois).

Le point de vue de la classe ouvrière

La crise du mouvement nationaliste et indépendantiste québécois n’est pas sans conséquence pour le prolétariat et le mouvement ouvrier. Le nationalisme n’a pas seulement dominé le discours public depuis 50 ans: il a aussi imprégné et contribué à configurer durablement le mouvement ouvrier comme un acteur incontournable dans cette grande lutte pour la construction d’un «État fort» au Québec.

Dans tous les pays capitalistes avancés, la collaboration de classes est la tendance dominante au sein du mouvement ouvrier. Mais il est certain qu’au Québec, l’idéologie nationaliste a joué un rôle de premier plan dans sa structuration.

La gauche québécoise a avalé bien des couleuvres pendant tout ce temps, et elle a surtout tenté de nous en faire avaler pas mal! Si une Françoise David, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, et la quasi-totalité des syndicats québécois ont participé au sommet économique organisé par le Premier ministre péquiste Lucien Bouchard en 1996 et y ont avalisé le fameux objectif du «déficit zéro» (prélude à toute une vague de coupures et d’attaques contre les droits sociaux, dont les travailleurs et travail­leuses et les pauvres n’ont pas encore fini de payer le prix), cela avait quelque chose à voir avec la prégnance de l’idéologie nationaliste dans la société québécoise.

Que le discours nationaliste soit en difficulté, ne serait-ce que dans son expression politique, n’est donc pas une vilaine chose pour nous, travailleurs et travailleuses. Cela crée un terrain favorable à ce qu’on remette au premier plan nos intérêts de classe. Il est bien temps que la conscience nationale cède le pas à la conscience de classe!

Au lieu de pleurer sur son sort, il faut plutôt se réjouir de la crise du PQ. Il faut mettre de l’avant le point de vue du prolétariat. On doit développer les instruments – comités, organisations, journaux – et les combats qui permettront de l’exprimer. C’est ce que le PCR tente de faire dans la région de Montréal, avec la création du Mouvement révolutionnaire ouvrier (voir l’article ailleurs dans ce numéro). Cela exclut toute confusion entre les intérêts du prolétariat et ceux de la bourgeoisie.

La conscience nationale, elle continuera bien sûr d’exister, tant et aussi longtemps qu’il existera une telle chose qu’une nation québécoise. Mais l’aspiration à la libération et à l’émancipation qui anime les classes populaires est destinée à s’incarner toujours plus dans le combat pour une société socialiste, la destruction de tous les États bourgeois et la cons­truction d’un nouvel État contrôlé et dirigé par les masses prolétariennes.

Serge Gélinas

[1] Conseil de la souveraineté du Québec, La souveraineté, c’est quoi? Ce texte a été retiré du site Web de l’organisme, mais il demeure disponible au http://www.vigile.net/La-Souverainete-c-est-quoi.

[2] Jean-Herman Guay, «Stupeur électorale au Québec», dans Options politiques/Policy Options, juin-juillet 2011, p. 91.

[3] Pierre Beaulne, «Relancer Québec inc.», dans Le Devoir, 16/06/2011. En ligne: http://www.ledevoir.com/politique/
quebec/325564/libre-opinion-relancer-quebec-inc
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