Du marxisme au maoïsme

Le Manifeste du Parti communiste a 150 ans cette année. Cette œuvre de Marx et Engels, au style concis et percutant, est encore aujourd’hui d’une grande importance pour le prolétariat et les masses opprimées à travers le monde. C’est, en plus d’être une excellente introduction à la science marxiste, un bon guide de pratique communiste. […]

Le Manifeste du Parti communiste a 150 ans cette année. Cette œuvre de Marx et Engels, au style concis et percutant, est encore aujourd’hui d’une grande importance pour le prolétariat et les masses opprimées à travers le monde. C’est, en plus d’être une excellente introduction à la science marxiste, un bon guide de pratique communiste.

Dans ce petit livre qui ne fait tout au plus qu’une quarantaine de pages si on exclut les préfaces, on trouve une description précise du mode de production capitaliste (sa genèse, son fonctionnement et sa mort inéluctable), mais aussi celle du rôle révolutionnaire qu’assigne l’histoire au prolétariat.

La presse bourgeoise d’aujourd’hui n’y voit quant à elle qu’une vieillerie dépassée et coupable en plus des pires monstruosités de l’histoire récente, et elle a profité de cet anniversaire pour en rajouter au discours sans cesse répété depuis l’effondrement de l’URSS sur la «mort du communisme», et aussi à l’opération de propagande amorcé avec la parution du Livre noir du communisme publié à l’occasion du 80e anniversaire de la Révolution d’Octobre.

La presse révisionniste, qui se dit toujours communiste, s’est montrée plus louangeuse à son égard, même si elle le présente aussi comme un document «qui a pris de l’âge». Le Parti communiste de France, entre autres, l’a publié intégralement dans son quotidien. Mais ils prennent bien soin de noter que le capitalisme n’étant plus ce qu’il était, la stratégie de la lutte des classes prônée par Marx en son temps n’est plus de mise; et c’est ainsi qu’ils en arrivent à mettre de l’avant l’électoralisme, la collaboration et les luttes à la petite semaine. La presse révisionniste en vient ainsi à gommer tout le tranchant révolutionnaire du Manifeste.

Rien de très nouveau d’ailleurs ! C’est le sauve-qui-peut bourgeois habituel. Depuis 150 ans, sa presse n’a cessé de mépriser ce petit livre et le mouvement qu’il a engendré, alors que celle révisionniste l’a trafiqué de toutes les manières en cherchant à le mettre à la mode bourgeoise du jour : leurs intellectuels de main à tous les deux s’amusent à salir à son sujet des masses incalculables de papier de leur venin aveugle et d’une ignorance crasse plus souvent qu’autrement.

Malgré et contre elles, malgré la bourgeoisie elle-même, des masses de prolétaires et de gens des couches opprimées n’ont cessé, depuis sa parution, de le lire et de le relire, d’en faire en quelque sorte leur livre de chevet, de l’étudier mais surtout, de s’en inspirer et de le mettre en pratique dans leurs luttes, réussissant en le faisant, à gagner le peu de civilisation qu’a atteint le XXe siècle : leurs plus grandes victoires étant bien sûr la révolution en Russie en 1917 et celle de Chine en 1949 et 1966.

Né de la lutte des classes dont il montrait les lois, le Manifeste du Parti communiste publié dans toutes les langues à travers le monde, n’a cessé jusqu’à aujourd’hui d’être au cœur de la lutte des classes elle-même. Et c’est d’ailleurs en s’y accrochant avec force ainsi qu’à la science marxiste qu’il résume, que le prolétariat a pu parfois être victorieux et sortir des pièges où l’on tentait de l’acculer.

De la Ligue des justes à la Ligue des communistes

La publication du Manifeste en 1848 tombait pile. Elle répondait aux besoins criants du peuple et des révolutionnaires eux-mêmes.

On se rappellera que la révolution bourgeoise de 1789 en France avait été trahie par Napoléon Bonaparte qui s’était lui-même proclamé empereur et que, depuis la défaite de la France en 1815, les monarchies féodales, de même que les idées les plus réactionnaires et les plus antirépublicaines trônaient partout en Europe, obligeant les révolutionnaires à s’exiler les uns après les autres de leurs pays respectifs et semant une misère atroce pour le peuple.

La révolte grondait cependant. On signale entre autres des combats de rues à Paris en 1830 et la révolte des Canuts à Lyon en 1831. Dans les années qui vont suivre, les émeutes de la faim vont continuer à se multiplier jusqu’à la révolution de 1848 qui devait rétablir la République en France.

Il y avait alors beaucoup de révolutionnaires, mais aussi beaucoup de désarroi idéologique parmi eux. Regroupés en diverses communautés, ils prônaient quantité de projets utopiques. À partir de 1836, la Ligue des justes, qui a pour devise «Tous les hommes sont frères», cherche à les regrouper. Au début de 1846, Marx et Engels, dont les écrits sont connus dans ces comités, fondent le Comité de correspondance révolutionnaire pour favoriser les échanges entre socialistes et discuter des questions scientifiques. La Ligue des justes ne prend pas de temps à réagir. Elle propose en fin d’année la rédaction d’une profession de foi communiste.

Une telle profession sera étudiée au congrès de la Ligue des justes de juin 1847. Elle ne sera pas adoptée. La Ligue change alors de nom et devient la Ligue des communistes. Elle adopte aussi une nouvelle devise : «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !». Engels y participe et reçoit le mandat de rédiger de nouveaux statuts. Il écrit aussi les Principes du communisme, qui s’inspire de la profession de foi communiste débattue dans les communautés en cherchant à y éliminer certains aspects idéalistes et humanistes.

Au deuxième congrès de la Ligue des communistes à la fin de l’année 1847, les nouveaux statuts rédigés par Engels sont adoptés. L’article premier précise que l’objectif de la Ligue des communistes est «le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l’abolition de la vieille société bourgeoise fondée sur les antagonismes de classe et la fondation d’une société sans classe et sans propriété privée». Marx, qui accompagne cette fois Engels à cette rencontre, est alors mandaté pour la rédaction d’un manifeste qui prendrait pour base les documents antérieurs.

Le Manifeste paraîtra effectivement en février 1848 sous la signature de Marx et Engels, dans la forme qu’on lui connaît. Marx avait réécrit un nouveau document. En plus de lui donner une forme mordante et lyrique, il avait précisé l’analyse, extirpant tout ce qu’il pouvait y avoir d’humaniste et d’idéaliste dans les documents antérieurs.

Après une courte présentation où on rappelle la crainte que suscite le communisme chez les bourgeois, le Manifeste entreprend d’expliquer en quatre chapitres, dont les deux premiers sont les plus consistants, le cheminement que doit prendre cette libération.

Le Manifeste

Après avoir rappelé que l’histoire de l’humanité est l’histoire de la lutte des classes et en avoir décrit les grands moments et les grandes articulation, le premier chapitre, intitulé Bourgeois et prolétaires, montre d’abord le rôle révolutionnaire qu’a joué la bourgeoisie dans la destruction du féodalisme et dans le développement fulgurant des forces productives, mais il montre aussi en contrepartie comment elle a produit le prolétariat qui subit désormais son exploitation et qui doit la remplacer. Ce chapitre est centré sur la description de l’antagonisme de classe qui caractérise la société capitaliste et sur la nécessité de renverser la bourgeoisie qui la dirige par une révolution violente. Il indique aussi que les luttes immédiates sont sans espoir si elles ne débouchent pas sur la révolution.

Dans le deuxième chapitre (le plus long de tous avec 76 paragraphes), Prolétaires et communistes, Marx et Engels montrent ce que sont les communistes, des révolutionnaires en somme qui défendent contre la propriété privée, l’intérêt du prolétariat tout entier, l’internationalisme, l’égalité des hommes et des femmes… Le chapitre se termine par une liste de mesures à mettre de l’avant après la prise du pouvoir.

Le troisième chapitre intitulé Littérature socialiste et communiste se démarque des courants divers de socialistes : féodaux, petits-bourgeois, bourgeois ou utopistes, marquant bien là qu’un point de vue prolétarien n’est pas inné mais qu’il se développe dans les débats pour refléter la réalité de la lutte des classes et qu’il faut en voir les articulations pour faire avancer les intérêts du prolétariat tout entier.

Le quatrième chapitre, finalement, invite les prolétaires à se rallier à la révolution communiste et se termine par la devise internationaliste : «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !»

La publication du Manifeste allait permettre de faire faire un bond idéologique important au mouvement révolutionnaire, embrouillé qu’il était encore par l’humanisme et l’idéalisme de Weitling et Proudhon. Le Manifeste tirait à boulets rouges sur la bourgeoisie et apportait au mouvement révolutionnaire un caractère véritablement prolétarien.

Sa diffusion fut rapide. En 1872, il y avait eu 12 éditions de l’édition allemande et de nombreuses autres en langues diverses, ce qui permit d’élargir grandement le mouvement révolutionnaire. Après ce bond idéologique, un bond organisationnel allait suivre quand fut fondée en 1864 la 1ère Association internationale des travailleurs. Cette Internationale véritablement ouverte sur le monde, allait donner une nouvelle impulsion à la diffusion du Manifeste jusqu’à sa dissolution en 1876, à la suite de la défaite de la Commune de Paris de 1871 qu’elle avait appuyée avec force et au retour en son sein de points de vue humanistes et idéalistes, en particulier ceux de Bakounine.

Lorsque Marx meurt en 1883, le mouvement révolutionnaire s’est élargi, mais la lutte idéologique fait rage de plus belle en son sein. Et ce n’est qu’à la fondation en 1889 de la deuxième Association internationale des travailleurs, qui se réclame clairement du marxisme, que la diffusion du Manifeste (comme l’œuvre de Marx d’ailleurs) va être relancée.

Cela permettra de mettre en branle un mouvement communiste qui aura à travers des débats épiques, des luttes idéologiques intenses et des démarcations décisives, un développement fulgurant par bonds et détours, quasiment jusqu’à la magnifique révolution culturelle chinoise.

Ce développement aussi rapide qui fit tache d’huile partout dans le monde, étonna alors les observateurs les plus sérieux puisqu’il s’était réalisé de façon beaucoup plus rapide que l’avait été au début de notre ère celui de la pensée chrétienne, toujours à la base de notre culture dominante actuelle et qu’il attaquait de plein front.

Le Manifeste au temps de l’impérialisme

Parmi les détours, il y eut bien sûr les louvoiements la IIe Internationale durant la Première Guerre mondiale. Cette Internationale n’en est malheureusement pas morte. Les trotskistes continuent à s’investir dans ses partis membres et à les appuyer. Pourtant, ces partis socialistes qu’elle regroupe, quand ils sont au pouvoir, trompent chacun à leur tour le prolétariat et servent à qui mieux mieux la bourgeoisie.

«Les ouvriers n’ont pas de patrie», affirmait le Manifeste. Mais les dirigeants de la Deuxième Internationale étaient têtus comme des mules. Ils n’en firent qu’à leur tête et envoyèrent les ouvriers et ouvrières dans cette boucherie de 1914-18 au service de leur bourgeoisie respective. Selon eux, les temps avaient changé. Le capitalisme n’était plus le même ; le Manifeste, daté ; les principes communistes et l’internationalisme prolétariens, dépassés.

Seuls Lénine et les bolcheviques qu’il dirigeait se sont accrochés au Manifeste et ont demandé aux ouvriers et ouvrières de tourner leurs fusils vers la bourgeoisie. Cela a donné des bonds prodigieux en avant : la révolution russe de 1917 et la IIIe Internationale, qui durant de nombreuses décennies va diriger le développement du mouvement communiste. Cela a donné aussi une première démarcation entre communistes et faux communistes (les révisionnistes).

Lénine tenait aux principes communistes. Il connaissait toutes les œuvres publiées alors de Marx et Engels en profondeur. Il a parsemé ses écrits de leurs citations en les commentant plus souvent qu’autrement. Il a publié des textes précieux sur Marx et Engels.

Il aimait particulièrement le Manifeste. On y trouvait selon lui la conception marxiste du monde. Tout y était : aux révisionnistes qui lui répondaient : «Non la dictature du prolétariat ne s’y trouve pas», il précise dans sa brochure L’État et la révolution que «le prolétariat organisé en classe dominante», comme c’est écrit dans le manifeste, c’est ça la dictature du prolétariat à travers bien entendu la démocratie, le centralisme démocratique.

C’était un marxiste orthodoxe, comme on le décrivait parfois. Il se montrait fier de l’être d’ailleurs. Cela ne l’empêchait pas pour autant de voir que le monde avait changé. Il était loin d’être aveugle.

Il ne pensait pas par contre, comme le prétendait Kautsky et comme le font aujourd’hui les révisionnistes, que le capitalisme devenait plus démocratique dans les pays avancés qu’au temps de Marx, ce qui permettait de mettre de l’avant une stratégie électoraliste et de collaboration de classes dans le but de prendre le pouvoir.

Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme et dans sa polémique contre Kautsky, Lénine démontre justement le contraire. Pour assurer sa domination, le capitalisme au temps de Marx devait compter sur l’appui du prolétariat, d’où son ouverture pour la liberté et les projets progressistes. Il n’a plus à le faire maintenant. Il a les mains plus libres encore pour exploiter. L’impérialisme est le stade pourrissant du capitalisme. Les progrès économiques et techniques qu’il peut donner encore seront toujours tirés de la misère sans nom des masses de plus en plus innombrables.

Le Manifeste est pourtant clair là-dessus. Tout au long de ses pages, la description en est faite : «Les communistes ne s’abaissent pas à diminuer leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé.» C’est cela qui ouvre les yeux à Lénine et lui permet de mieux comprendre, à l’inverse de Kautsky, le développement du capitalisme au stade impérialiste. Mao en fera autant en s’en servant pour se démarquer de Khrouchtchev et des révisionnistes dans son propre parti.

Lui aussi connaissait bien les écrits de Marx, même s’il s’en est défendu parfois. Il voulait le connaître encore plus, encore l’approfondir. Il invitait à l’étudier sans cesse. Il connaissait encore mieux Lénine. Il l’a cité et commenté aussi plus souvent. Il appréciait particulièrement la compréhension profonde qu’avait Lénine de Marx et aussi les approfondissements qu’il avait faits concernant l’impérialisme.

S’il n’a pas écrit directement sur le Manifeste, Mao cherche dans De la pratique, à prendre la mesure de ce qu’il considère être la plus grande révolution dans le champ de la connaissance : le matérialisme historique de Marx, justement décrit dans le Manifeste.

Œuvre de mobilisation et de démarcation, le Manifeste du Parti communiste n’a rien d’une vieillerie. Il parle du capitalisme, de son exploitation, de la nécessité de la révolution pour le renverser.

Et c’est ce que fait aujourd’hui, à l’aube de l’an 2000, le Parti communiste au Pérou, avec sa révolution en marche. Une révolution qui s’inspire de ces idées neuves et révolutionnaires de Marx, Lénine, et Mao.

Seul le pouvoir révolutionnaire peut nous satisfaire ; seule la transition socialiste jusqu’au communisme pourra donner ce dont on rêve.