Les racines du fascisme, de Tom Thomas

Ce n’est pas la première fois que l’on parle de Tom Thomas ainsi que des Cahiers et des Éditions Albatroz auxquels il collabore avec d’autres artistes et écrivains progressistes, français et portugais. Socialisme Maintenant ! (ancienne série) avait apprécié et recensé son livre intitulé L’idéologie du sapeur Camember, qui faisait une bonne critique, marxiste, à […]

Ce n’est pas la première fois que l’on parle de Tom Thomas ainsi que des Cahiers et des Éditions Albatroz auxquels il collabore avec d’autres artistes et écrivains progressistes, français et portugais.

Socialisme Maintenant ! (ancienne série) avait apprécié et recensé son livre intitulé L’idéologie du sapeur Camember, qui faisait une bonne critique, marxiste, à la fois des courants écologistes qui se sont développés au cours des dernières années, et du capitalisme lui-même, qui exploite la nature autant que l’être humain.

Nous avions aussi (SM ! n° 78, janvier 96) présenté les Cahiers Albatroz et publié un article de belle qualité de Francisco Martins Rodrigues, intitulé «Marx en liberté surveillée», qui en était tiré. Cela avait été l’occasion de souligner une expérience rare de travail intellectuel progressiste par les temps qui courent.

Dans la présentation de cet article, nous nous disions d’abord d’accord avec la critique qui s’y trouvait des Derrida, Balibar, Deleuze et compagnie qui, inquiets face au capitalisme féroce qui se développe, voudraient ramener dans les milieux académiques et médiatiques un «Marx en liberté surveillée», un Marx scientifique mais non révolutionnaire. La réponse de l’auteur, comme la nôtre d’ailleurs, est bien sûr que Marx est à la fois scientifique et révolutionnaire. Nous indiquions de plus notre appréciation du bilan positif qui y était tracé du mouvement communiste comme ayant été le fer de lance de tout ce qui avait été gagné de meilleur dans la classe ouvrière.

Malgré les belles qualités que nous trouvions à ce texte, nous n’avions pas hésité cependant à en critiquer l’économisme et le révisionnisme qui amenaient son auteur à une appréciation unilatérale d’événements révolutionnaires importants. Par exemple, selon cet auteur, les révolutions russe et chinoise n’auraient été que bourgeoises et nullement socialistes. Il n’y aurait pas non plus de révolution en marche actuellement dans le monde et, en ce sens, la révolte au Chiapas apparaissait aux yeux de l’auteur du texte comme étant plus importante que ce qui se passe au Pérou.

Selon nous, une telle façon de voir les choses est le symptôme d’un marxisme qui n’a pas assimilé tout l’approfondissement qu’en ont produit le léninisme et le maoïsme. Bref, un marxisme où la dialectique et la lutte de classes restent assez absentes, un marxisme mécanique et technique, plutôt que dialectique et politique.

Qui est Tom Thomas ?

Ce préambule, serait un peu long s’il n’avait pas pour objectif de saisir la parenté intellectuelle qu’il peut y avoir entre Francisco Martins Rodrigues et Tom Thomas.

Disons-le d’emblée, Tom Thomas est un intellectuel marxiste d’envergure et contrairement à bien d’autres, il continue à défendre à sa manière le marxisme avec force, malgré que ce ne soit plus la mode dans les milieux intellectuels, et à démontrer, livre après livre, l’ignorance crasse des idéologues et des savants médiatisés. Il connaît Marx sur le bout de ses doigts, dans tous les détails et recoins. À chaque livre qu’il produit, il nous en fait découvrir de nouveaux éléments. La présentation qu’il a faite du marxisme dans Le capitalisme des deux mondes est à plusieurs égards originale et délicieuse. Après celui sur l’écologie dont nous avons parlé plus haut, ça reste probablement son meilleur livre. Tom Thomas a lu et relu Marx, il n’y a pas de doute. Et il cherche, à sa manière, à en montrer la valeur inestimable. C’est là son grand mérite.

L’érudition dont Tom Thomas fait montre ne se limite pas d’ailleurs à la connaissance de Marx. Il connaît aussi étonnamment bien la philosophie, la littérature, la psychologie et la sociologie bourgeoises. On le voit entre autres dans Une brève histoire de l’individu, où il répond point par point à leur thèse en s’appuyant sur Marx et montre clairement les mystifications qu’elles véhiculent. C’est aussi dans ce livre qu’il défend la nécessité et l’importance pour les prolétaires de se donner un parti révolutionnaire, qui «est un pas de l’individu vers son affirmation, son libre choix d’exister, son enrichissement par une activité créatrice consciente».

Certes, Tom Thomas n’est pas toujours facile à suivre. Et il nous pardonnera, j’espère, de ne pas toujours le comprendre aussi bien qu’il le voudrait. C’est un intellectuel qui écrit pour des intellectuels, ce qui n’est pas sans influencer sa méthode. Il a le culte des faits et des données, à la manière des sciences bourgeoises. Il se plaît dans des descriptions empiriques et nous met en face de mécaniques brillantes, sans qu’on voit toujours comment elles sont mues par les contradictions d’ensemble de la société capitaliste. C’est comme s’il voyait les choses par le petit bout de la lorgnette. Ce qui semble loin parfois de la lutte de classes et de la pratique politique de Lénine et de Mao.

Ceci est d’autant plus frappant dans ses études d’ensemble comme Le détour irlandais, qui traite du passage du capitalisme au communisme et donc des révolutions russe et chinoise, dans lequel il débouche sur des positions un peu similaires à Francisco Martins Rodrigues, même s’il ne va pas aussi loin que lui. Trop attaché aux faits et aux données, il n’arrive pas à saisir la dialectique contradictoire d’ensemble entre le caractère collectif des forces productives et le caractère capitaliste des rapports de production.

D’où vient le fascisme ?

Le livre le plus récent de Tom Thomas est moins bien ficelé que d’habitude. Il a des longueurs et manque de mordant, ce qui n’en facilite pas la lecture, déjà difficile en tant normal. Tom Thomas y traite du fascisme, mais surtout des raisons de sa persistance. Il le fait à sa manière bien à lui, avec l’érudition et l’envergure qu’on lui connaît.

Le fascisme est toujours là. Il n’a pas été éradiqué.

«Ce n’est pas le fascisme, écrit-il, qui a été vaincu en 1945, mais l’Allemagne et ses alliés.

«L’anti-fascisme a servi à justifier la guerre, à déclarer tel camp impérialiste celui des bons et tel autre celui des méchants. Mais la guerre n’a pas été anti-fasciste, ou du moins elle ne l’a été qu’accessoirement, par la défaite des forces armées fascistes, pas par celle de l’idéologie fasciste et l’éradication de ses causes. Elle a été une guerre nationale-patriotique (y compris pour les dirigeants du PCF) entre concurrents capitalistes pour la domination du monde.»

Le fascisme est toujours là. Il n’a pas été éradiqué. Ton Thomas, tout au long de son livre, cherche à en montrer le vrai visage et les raisons de sa persistance, car s’il faut crier au loup, encore faut-il le faire à bon escient, histoire de bien cibler l’ennemi.

Cette préoccupation est importante car le fascisme a pris des significations réductrices dans la tête de bien des gens, qui tendent à cacher ce qu’il est réellement.

Ou bien on l’assimile à n’importe quel comportement violent jusqu’à en faire une affaire de morale personnelle sur laquelle on ne peut avoir de prise réelle, ou bien on a tendance à le limiter au racisme et principalement à l’antisémitisme pour justifier le sionisme en Israël et cacher un fascisme bien réel.

«Le choix presque systématique de cette présentation très restrictive du fascisme n’est pas anodin. Il permet d’occulter que le pire ennemi de tous les fascismes furent les communistes (Dachau, premier camp de la mort, fut créé pour eux) et les résistants combattants, quelle que soit leur “race”…

«De plus en réduisant la cible du racisme fasciste aux juifs (oubliant les slaves, les tziganes, etc…) on a tenté de justifier la colonisation sioniste de la Palestine par les sionistes, et de masquer que la négation du peuple palestinien par les sionistes, son exode systématiquement et brutalement organisé, le pillage de ses ressources vitales (terres et eau) n’a rien de très différent de la même négation des Juifs organisée par les nazis. Ce genre de “purification ethnique” s’effectue toujours au nom des droits supérieurs du “peuple élu” Gott (ou Yahvé) mit uns, et il n’y manque jamais un Pétain-Arafat pour serrer la main du bourreau en le remerciant d’avoir octroyé une zone “libre”, bantoustan où il se chargera de faire la police pour le compte de l’occupant.»

Pour Tom Thomas, le problème est là : on n’arrive pas à voir le fascisme où il se trouve. On voudrait cacher qu’il est là présent en Israël aujourd’hui. On voudrait aussi cacher qu’il est en germe dans tout État de démocratie bourgeoise. Mais il est bien là et des longs pans du livre de Tom Thomas vont servir à le traquer jusqu’à ce que mort s’ensuive.

L’État national ne peut être qu’une communauté mythique parce que construite sur les rapports marchands qui semblent unir alors qu’en réalité ils séparent, divisent en classes et rendent égoïstes. Il ne peut être une communauté réelle. Pourtant, c’est cet État national fort qu’on réclame pour une bonne gestion du capitalisme et pour stopper la globalisation à quelques nuances près, tant du côté réformiste (PCF, PS…) que du côté du Front national…

Et Tom Thomas de conclure :

«Il serait donc absolument erroné d’espérer que ces partis dits démocratiques puissent stopper, comme ils le prétendent, le processus de fascisation qui s’amorce en France (et en Europe). Car leur terrain est, et ne peut être, que celui des concessions sans fin à l’idéologie étatiste-nationaliste qui constitue le fondement de leurs divers projets.»

On peut faire de Le Pen un épouvantail. Faire campagne par-dessus campagne contre le Front national, comme le font les trotskistes et le mouvement antifasciste, mais on n’éradiquera pas le fascisme ainsi. D’une part, le FN, même s’il accueille en son sein les points de vue les plus réactionnaires, n’est pas encore un véritable parti fasciste, puisqu’il ne s’est pas doté d’un programme de masse de la troisième voie («ni capitalisme, ni communisme»). D’autre part, c’est du PS au pouvoir que viennent les attaques, comme le laisse voir le slogan évocateur «Le Pen aboie, le PS mord».

On ne peut dire que les sociaux-démocrates sont tous des fascistes, bien entendu. Il faut être conscient par contre qu’en ne questionnant pas les rapports sociaux capitalistes, ils cultivent le fascisme. L’antifascisme conséquent ne peut être en définitive qu’anticapitaliste. Le fascisme ne peut se combattre comme si ce n’était que des idées. Il s’appuie sur des rapports sociaux (fétichisme des rapports marchands et de l’État national) qu’il faut changer.

Pour Tom Thomas, le fascisme se développe en temps de crise quand les élites traditionnelles au pouvoir ne sont plus capables de résoudre les problèmes. Il

«naît de cette croyance que la volonté politique puisse réaliser un “bon capitalisme”, débarrassé des spéculateurs, de l’argent-roi, et des saboteurs (les anti-nationaux, étrangers, financiers mondialistes, rouges) et géré par les guides vertueux de l’intérêt national (vu comme l’intérêt général)»

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Il est essentiellement un mouvement de la petite-bourgeoisie qui prend naissance après la défaite du mouvement ouvrier et prétend gérer l’État comme il se doit, selon ses intérêts de classe qu’il croit être ceux de la nation, sans chercher bien entendu à changer les rapports sociaux, ceux-ci étant vus comme étant naturels.

Phénomène du stade impérialiste

Tom Thomas critique avec justesse la théorie du totalitarisme développée entre autres par Hannah Arendt pour son formalisme et son impuissance, d’autant plus qu’elle ne critique aucunement la conception de l’État national qui est au cœur du fascisme.

Sa critique empirique de la Troisième Internationale, entre autres pour sa caractérisation erronée du fascisme comme étant la dictature désespérée et terroriste du grand capital, apparaît juste puisqu’elle s’appuie sur la place que prit la petite-bourgeoisie dans ce courant politique. Il nous semble cependant que c’est encore voir les choses par le petit bout de la lorgnette.

Les difficultés de la Troisième internationale sont liées à l’appréciation fausse qu’elle donnait à la crise qui se développa de fait de 1910 à 1945, semblable à celle que nous vivons depuis 1975 : crises fort différentes de ce qu’avaient été celles d’avant l’impérialisme.

Selon la théorie de Varga alors de mise, on s’attendait à voir le capitalisme s’écrouler quasiment de lui-même. C’était une lecture trop rapide de Lénine qui lui-même, en définissant l’impérialisme comme stade pourrissant, avait pourtant prévu la possibilité de rebondissement de l’impérialisme.

Ce qu’il faut voir, c’est que les crises à l’époque de l’impérialisme sont drôlement plus longues et mieux contrôlées par la bourgeoisie que celles de la période pré-impérialiste et qu’elles nécessitent une nouvelle stratégie de lutte pour la classe ouvrière. C’est ce que Mao avait entrevu en préconisant la guerre populaire prolongée qui n’était pas qu’une stratégie pour les pays opprimés, mais aussi celle de mise dans les citadelles impérialistes.

C’est là qu’apparaît le fascisme, comme phénomène de l’impérialisme. La petite-bourgeoisie passa du côté du grand capital parce que la classe ouvrière n’avait pas de stratégie de lutte adaptée à la nouvelle période et était devenue dans l’ensemble assez inoffensive.