Le mouvement syndical, lié à l’appareil d’État

Nous avons reçu le commentaire suivant de la part d’un de nos correspondantEs. Nous en profitons pour vous rappeler que vous pouvez en tout temps nous envoyer vos correspondances, critiques et suggestions. D’après les médias bourgeois, le Canada connaîtrait présentement une remontée de la combativité syndicale. C’est du moins ce que semblent révéler les plus […]

Nous avons reçu le commentaire suivant de la part d’un de nos correspondantEs. Nous en profitons pour vous rappeler que vous pouvez en tout temps nous envoyer vos correspondances, critiques et suggestions.

D’après les médias bourgeois, le Canada connaîtrait présentement une remontée de la combativité syndicale. C’est du moins ce que semblent révéler les plus récentes données publiées par Statistique Canada [1]. On le constate non pas tellement par le nombre de conflits déclenchés, demeuré stable à 261 arrêts de travail depuis 2004, mais par le nombre de jours perdus en raison de grèves et lock-out.

En effet, on a dénombré l’an dernier 4,1 millions de jours perdus suite à un conflit de travail au Canada, soit presque deux fois et demi le total de 2003 (1,7 millions) et le plus haut niveau constaté depuis 1990 (5,1 millions). Environ 429 000 personnes ont été affectées par un arrêt de travail en 2005, ce qui est cinq fois plus que les 81 000 dénombrées en 2003, et le total le plus élevé depuis 1989.

Toutefois, nous sommes encore loin de la combativité syndicale encore présente dans les années 1980. Le quotidien La Presse du 23 août faisait remarquer : «Si l’on comptait 541 jours de travail perdus sur 1 000 employés dans les années 1980, le chiffre diminuait à 233 dans les années 1990 et à 203 dans les années 2000.»

En 1980, il y avait eu 952 conflits, impliquant 452 000 travailleurs et travailleuses, pour un total de 9,1 millions de jours perdus pour tout le Canada. Mais le record appartient à 1976 avec ses 1 039 conflits, 1 570 940 travailleurs et travailleuses concernéEs et 11,7 millions de jours perdus.

Le tableau ci-contre montre que depuis les années 1970, la tendance est au «ramollissement» du mouvement syndical. Le graphique représente le nombre de jours perdus pour cause de grève ou de lock-out divisé par la population totale. On remarquera notamment que la combativité ouvrière au Québec se rapproche, dès les années 1980, de celle du reste du Canada. En même temps, il est vrai que le mouvement syndical est plus présent au Québec, ce qui fait que normalement, le nombre de conflits devrait y être plus important. Cela dit, l’Ontario a tout de même connu des périodes de combativité plus forte que le Québec.

Comment se fait-il que la combativité syndicale ait pu s’estomper autant en un quart de siècle? Il est clair que les forces de droite ont mené au niveau mondial un assaut féroce contre les syndicats combatifs. On sait ce que le président Ronald Reagan a fait du syndicat des contrôleurs aériens aux États-Unis, et aussi ce qu’a fait Margaret Thatcher en Angleterre avec l’Union nationale des mineurs dirigée par Arthur Scargill. Dans ce cas, cela aura pris plus d’un an, l’utilisation de la police et des services secrets britanniques, la manipulation totale des médias et la présence des éléments de droite dans les syndicats, pour écraser ce syndicat et fermer plusieurs mines. En fait, pour être certain d’écraser l’Union nationale des mineurs, on a même détruit l’industrie du charbon, carrément! En 1984, juste avant le conflit, il y avait 170 mines qui employaient 187 000 ouvriers. En 2005, il n’y en avait plus que neuf en opération, avec 3 000 travailleurs – et pourtant, le sol anglais regorge encore de charbon…

Le syndicat britannique avait pourtant fait preuve d’une combativité exemplaire. La pseudo-gauche syndicale au Québec, toujours habituée à se contenter de petits gains symboliques lors des congrès syndicaux, ne peut certes se vanter d’en avoir fait autant. Mais le syndicat des mineurs a néanmoins été écrasé. Peut-être cela démontre-t-il l’insuffisance de l’action limitée au cadre de la légalité bourgeoise?

Au Québec, ce ne sont pas les forces politiques les plus à droite qui ont écrasé le mouvement syndical, mais celle qui disait avoir un «préjugé favorable» envers les travailleurs et travailleuses. Nous parlons bien sûr ici de l’ignoble Parti québécois, qui a écrasé les syndicats du secteur public en 1981-1982. Il faut dire aussi qu’à l’époque, des syndicats comme celui de la FTQ ont tout fait pour s’intégrer très concrètement à l’État bourgeois et l’impérialisme québécois, notamment par la mise sur pied du tristement célèbre «Fonds de solidarité».

Plus près de nous, un mouvement syndical plus combatif aurait certes pu tenir tête à l’un des gouvernements les plus impopulaires qu’a connu la province de Québec – celui de Jean Charest. Or, ce fut tout le contraire qui s’est produit. Après avoir jappé pendant des semaines, les directions syndicales ont préféré fourbir leurs armes pour se préparer à faire du maraudage dans le secteur public, accentuant ainsi la division dans leurs propres rangs. Les coups de gueule et les menaces de «mettre le Québec sens dessus dessous» ont rapidement fait place au business as usual.

Il n’est pas surprenant que le mouvement syndical d’aujourd’hui ne soulève plus les passions parmi les masses prolétariennes. Un des révélateurs, c’est l’augmentation du nombre de plaintes contre les syndicats depuis le 1er janvier 2004, date à laquelle le Code du travail du Québec fut modifié pour donner plus de possibilités aux salariéEs de porter plainte, lorsqu’ils estiment que le syndicat a failli à son devoir de les représenter.

Dans La Presse du 18 août, une organisatrice de la CSN explique :

«Auparavant, des syndicats faisaient le choix de ne pas défendre des membres lorsque l’enquête démontrait qu’il y avait faute de leur part. Avec l’arrivée de l’article 47.2, nous sommes coincés entre ces principes et la possibilité d’être poursuivis pour manquement au devoir de représentation.»

Il est vrai que le syndicalisme de concertation fait en sorte que les syndicats choisissent les causes qu’ils souhaitent défendre. Dans bien des cas, le refus de défendre les salariéEs résulte effectivement d’un manque de combativité. En même temps, le fait que des salariéEs en soient rendus à devoir porter plainte contre leur propre syndicat démontre la distance considérable qui s’est développée entre la base syndicale et l’organisation chargée de la représenter. Entre les citoyenNEs et l’État bourgeois, une telle distance se comprend aisément. Mais entre un syndicat et ses membres, il y a lieu de se poser de sérieuses questions sur le type de syndicalisme qui se mène. Les syndicats concernés défendent-ils vraiment leurs membres et cherchent-ils à les éduquer politiquement autour de leurs intérêts de classe? Ou sont-ils au contraire devenus l’équivalent de vulgaires corporations, qui offrent des «services» en retour d’une cotisation, comme le ferait une compagnie d’assurances qui collecte des primes pour parer aux pépins qui peuvent se produire?

Mais c’est vrai : les lois sont devenues tellement compliquées pour les syndicats que les permanentEs n’ont plus le temps de faire de la mobilisation politique et d’amener les membres à croire et à travailler pour leur syndicat – et plus fondamentalement, pour la cause de la libération du prolétariat. La réforme du code de travail de 2004 a entraîné un surcroît de travail aux permanentEs syndicaux? C’est possible. Par contre, la logique vicieuse dans laquelle ils et elles se trouvent en font des rouages d’un syndicalisme agissant de plus en plus comme un appareil idéologique de l’État.

Pour briser ces rouages, la solution ne peut pas venir simplement de l’intérieur. Premièrement, plusieurs permanentEs sont indécrottablement contaminéEs idéologiquement par cette logique vicieuse et ne veulent pas en sortir, car ils et elles en retirent des avantages matériels et un certain «prestige». Deuxièmement, les permanentEs recrutéEs le sont sur la base qu’ils agiront comme des fonctionnaires bourgeois gestionnaires de services, sans plus, et non sur la base d’un état de service réellement militant. Troisièmement, la base sociale du mouvement syndical provient surtout de la petite-bourgeoisie salariée et de l’aristocratie ouvrière, couches sociales non portées à de trop grandes remises en question. Quatrièmement, ce syndicalisme corporatiste réussit tout de même à renouveler son membership. C’est donc un mouvement extérieur au syndicalisme qui ébranlera ses bases internes.

En 1997, il y avait 3,8 millions de syndiquéEs au Canada; huit ans plus tard, ce nombre atteignait 4,4 millions. Par contre, au cours de la même période, la croissance de la main-d’œuvre a surpassé celle de la syndicalisation. Ainsi, en 1997, 33,7 % de l’ensemble des salariéEs au Canada étaient syndiquéEs, comparativement à 32,0 % en 2005. Dans le secteur public, 75,1% des employéEs sont syndiquéEs; tandis que dans le privé, le taux de syndicalisation atteint seulement 18,9%. Et depuis quelques années, ce taux est en diminution.

Il est vrai qu’avec les fermetures de vieilles entreprises syndiquées et la création de nouvelles entreprises où le travail de syndicalisation reste à faire, le poids du syndicalisme dans le privé ne peut que diminuer. Pourtant, c’est dans ce secteur qu’il y a un besoin flagrant d’amélioration des conditions de travail. On constate aussi un recul du poids du secteur public dans l’économie. En 1981, à l’échelle du pays, le secteur public mobilisait 24% de la force de travail. En 2003, c’était désormais 19%. Le mouvement syndical est encore très dépendant d’un secteur qui voit son poids relatif diminuer. Par sa nature et son membership, le syndicalisme moderne est appelé à défendre une sorte de social-démocratie, ce qui, paradoxalement, pourrait contribuer à son extinction du fait qu’il ne peut appuyer un projet de rupture radicale avec le capitalisme et son État et du fait que son concertationnisme n’a rien pour intéresser les secteurs non choyés du prolétariat qui travaillent dans le secteur privé.

Des courants anarchistes, qui se disent pourtant anti-État, invitent la gauche militante à joindre le mouvement syndical, pour le «radicaliser». C’est pourtant là la pire erreur que les anticapitalistes pourraient faire! Au contraire, il faut construire une direction révolutionnaire clairement définie, qui sera en mesure dans l’avenir d’exercer un vrai leadership révolutionnaire coordonné dans les différents secteurs des luttes sociales. Croire en une gauche spontanée dans les syndicats, une gauche capable par elle-même de rompre avec la social-démocratie, est un non sens. Tout est fait dans les syndicats pour l’étouffer, sciemment ou pas.

Il y en a pour dire que la direction révolutionnaire se trouve potentiellement là où il y a une expérience de lutte. Peut-on dire aujourd’hui que le milieu syndical est porteur d’une authentique expérience de lutte? Chez certains éléments de la base, on peut parfois la trouver. Par contre, dans la direction, qu’elle soit locale ou nationale, cela est plus questionnable, pour dire le moins.

Le syndicalisme actuel n’enseigne pas le combat, mais le dialogue. S’il y a des révolutionnaires potentielLEs dans les syndicats, vaux mieux les recruter dans une organisation révolutionnaire distincte, plutôt que de les inciter à s’investir dans leur syndicat pour supposément le «gauchir», alors qu’ils n’ont aucune arme et aucun rapport de force pour ce faire. Avant de s’impliquer dans les syndicats, il faut se pénétrer de la stratégie révolutionnaire et agir en conséquence. Le temps viendra où des révolutionnaires pourront se retrouver dans des syndicats et appliquer des tactiques de combat adaptées, en lien avec les buts stratégiques du mouvement prolétarien. Chose certaine, il demeurera toujours criminel de livrer les éléments honnêtes du prolétariat dans la bouche putride du réformisme bourgeois.


1) Statistique Canada, L’emploi et le revenu en perspective, août 2006.