Le prolétariat canadien et la situation mondiale : Comment nous entendons combattre

L’initiative dont a besoin le prolétariat canadien ! Voir d’en haut ou voir d’en bas ? Les feux qui brûlent La nécessité d’unifier un mouvement révolutionnaire La lutte du prolétariat au Canada Pourquoi les maoïstes ont raison de constituer maintenant le Parti communiste révolutionnaire Acquis… et acquérir encore ! Notes L’initiative dont a besoin le […]

  1. L’initiative dont a besoin le prolétariat canadien !
  2. Voir d’en haut ou voir d’en bas ?
  3. Les feux qui brûlent
  4. La nécessité d’unifier un mouvement révolutionnaire
  5. La lutte du prolétariat au Canada
  6. Pourquoi les maoïstes ont raison de constituer maintenant le Parti communiste révolutionnaire
  7. Acquis… et acquérir encore !
  8. Notes

L’initiative dont a besoin le prolétariat canadien !

Une période de crises d’une ampleur prodigieuse est actuellement en préparation. Les prémisses et les premiers signes de ces crises s’accumulent à travers le monde entier depuis quelques années et continuent à se manifester mois après mois, sans marche arrière possible.

Cette période de crises sera celle de l’ordre impérialiste tout entier : de l’économie capitaliste ; de la production, de la plus-value et de sa répartition ; du bien-être et du revenu des masses populaires. Ce sera une crise sociale et politique profonde qui mettra en péril la solidité et le futur de la démocratie bourgeoise.

La «construction» de ces crises est en bonne partie apparente, par exemple dans le chaos actuel et les destructions propagés par les guerres impérialistes en Afghanistan, en Irak, à Gaza ou au Liban, ou encore dans les mouvements économiques majeurs qui modifient la production et la circulation à l’échelle du monde. L’essentiel, par contre, reste encore recouvert, en partie caché.

Souvent voilées ou rendues opaques par les illusions et les interprétations idéologiques produites par la société bourgeoise, les prémisses actuelles de ces crises sont encore, pour utiliser une analogie, comme d’immenses réservoirs souterrains qui s’empliraient sans arrêt d’une énergie puissante et volumineuse. Pour l’heure, il est encore possible de contenir cette énergie à l’intérieur de ces vastes coques d’acier. Mais immanquablement elle deviendra trop abondante et débordera. Ce temps approche. Le temps où la pression de toute cette énergie souterraine va faire céder l’acier des coques, où les alliages, même les plus solides, vont se fissurer comme le ferait la coquille d’un œuf.

Ce trop-plein (qui sous le capitalisme est essentiellement un trop-plein de contradictions, de contraintes et d’oppressions diverses) prendra alors la forme de chocs, d’explosions, de bouleversements.

Les décennies qui viennent vont donc changer la face du monde, à travers d’énormes difficultés et des malheurs nombreux. Mais ces décennies seront aussi, nécessairement, en raison de ces crises, des décennies exaltantes et lumineuses de révolutions, d’essais, d’échecs, de nouveaux essais et de victoires !

Nous avons décidé de nous réunir cette année dans un Congrès révolutionnaire canadien pour poser le premier pas indispensable dans la marche vers le socialisme au Canada – seule solution à cette crise – à savoir : soutenir par notre volonté commune de changement et d’action, la formation définitive du nouveau Parti communiste révolutionnaire. Cet objectif du Congrès, ainsi que l’ensemble de la nouvelle pratique politique qu’il souhaite introduire, nous le résumons ainsi : il faut renouer ici-même au Canada avec l’expérience révolutionnaire et ce, dans les conditions qui sont celles du Canada.

Et comme le souhaitent spontanément, d’une ville à l’autre et d’une province à l’autre, des milliers de travailleurs et travailleuses, de pauvres et de jeunes, nous placerons ce parti sous le signe de la résistance. Résister est l’attitude morale qui forge les capacités de l’avenir. Et c’est l’avenir qui nous préoccupe.

En même temps, nous savons que cette expression – résister – est abusivement évoquée, sans plus de précision, par quiconque aspire, surtout en temps de crise, à représenter et à parler au nom des «gens d’en bas». Des ministres, des experts, des commis-voyageurs des ondes radiophoniques, des artistes, des politiciens et politiciennes réformistes, des syndicalistes bien établis, sont tous à un moment ou l’autre partisans (en paroles !) de résister. Résister ! D’accord. Mais face à quoi ? Contre qui ? Comment ? Avec quelles armes ?

Comme le fit jadis l’armée des ombres (par exemple lors de la Seconde Guerre mondiale en Europe), pauvre, discrète, mais tenace et décidée, qui le soir venu sortait du quotidien morne et gris pour surprendre par ses actions les figures lugubres du fascisme et de la collaboration, donnant ainsi et pour toujours au mot résistance le double sens de refus et de combat, nous appelons tous et toutes les prolétaires du Canada à constituer leur mouvement en accord avec ce double sens historique du refus et du combat.

Nous nous apprêtons à donner une forme matérielle – un cadre réel et vivant, souple et fort à la fois – à notre résistance face à l’exploitation capitaliste et aux injustices grandissantes produites par la société bourgeoise. Un cadre qui, comme il se doit, rendra possible le refus et le combat. Dorénavant, le refus seul n’est plus suffisant. Même crié, il demeure abstrait. Et chacun sait que les pouvoirs bourgeois redoutent tout autant les protestations abstraites que le lion craint la mouche !

Nous sommes nous-mêmes pauvres, encore discrets, mais tenaces et décidéEs. Nous sortons nous aussi de l’ombre et du quotidien morne et gris des villes et des villages, des écoles et des bureaux, des usines et des chantiers, là où l’économie capitaliste achève de produire, ici comme ailleurs, les sociétés les plus contradictoires de l’histoire de l’humanité : prospérité et pauvreté, culture et ignorance, abondance et pénurie, insouciance et inquiétudes, tranquillités luxueuses et guerres meurtrières.

Nous sommes de partout et de tous âges. Nous sommes dans la jeunesse ouvrière et pour 10 $ l’heure, nous sommes senséEs «profiter» (!) de la prospérité actuelle. Nous sommes dans les humbles logements où se reproduisent mille fois, cent mille fois, un million de fois à travers le Canada, les conditions modestes des retraites ouvrières.

Nous sommes dans l’ombre quand nous habitons les quartiers populaires et les villes ouvrières qui voient le capital filer comme un voleur, laissant sur place plus de «travail mort» que de «travail vivant».

Nous sommes dans l’ombre partout à travers cette vaste toile méconnue faite d’usines, de manufactures, de chantiers, d’entrepôts, d’ateliers, de garages, de commerces, de moyens de transport et d’échange, là où les prolétaires continuent à produire, à fournir et à acheminer tous les biens et les services qui servent d’assises aux immenses profits des bourgeois.

Souvent sans travail régulier, nous marchons sur les routes. Nous habitons les réserves et les villes du nord. Nous fréquentons les écoles. Nous apprenons des métiers. Nous nous épuisons dans la rue quand y a pas moyen de faire autrement. Nous connaissons l’ennui des parcs et des centres commerciaux. Si nous sommes dans l’ombre, c’est que tous les projecteurs de la fabuleuse Amérique brillent pour la Californie ou pour le gros «50 Cent», mais jamais pour les «bums» de la rue Jarry ou pour les villes d’Abitibi.

Le Parti communiste révolutionnaire va favoriser et organiser notre résistance. Ce qui veut dire organiser notre combat tout autant que notre refus de l’exploitation capitaliste. Ce combat à son tour va transformer les choses de mille et une façons. On ne peut tout mesurer pleinement à l’avance. Mais chose certaine, l’essentiel de ces transformations sera grandiose. Tout ce qui est dans l’ombre actuellement va devenir plus clair, plus évident. À commencer par le prolétariat, que les riches méprisent, et qui va apparaître sous un nouveau jour, différent, audacieux, sûr de lui, courageux. Le prolétariat va transformer les rapports sociaux et se transformera lui-même en même temps.

Karl Marx, communiste, et homme audacieux s’il en fut, n’a-t-il pas écrit à ce propos que les prolétaires apprendraient que : «…dans l’activité révolutionnaire, se changer soi-même et changer les conditions coïncident» [1]. Cette transformation par l’activité révolutionnaire a toujours été et continuera à être comme une poussée d’intelligence dans la vie des sociétés : «Il ne suffit pas que la pensée pousse à se réaliser [par la lutte, Ndlr], il faut que la réalité pousse elle-même à penser.» [2]

Les questions posées au CRC sont entièrement contenues dans cette phrase. La réalité actuelle pousse à penser quoi ?

Transformer les conditions sociales, se transformer soi-même, penser et produire les connaissances nouvelles qui répondent à la réalité, voilà toute la ligne du CRC. C’est aussi l’aspiration radicale du prolétariat conscient : transformer ! transformer ! Et transformer encore !

Après six années d’activité, depuis la conférence du mois de novembre 2000 qui a constitué le PCR(co) jusqu’à aujourd’hui, six années qui furent des années de luttes, des années d’enquêtes et de discussions auprès des différents groupes de prolétaires, des années également d’apprentissage des conditions réelles de la lutte ainsi que d’élaboration d’un programme et d’une ligne générale, nous en sommes venus à un certain nombre de conclusions qui sont exposées ci-après.

Ces conclusions vont nous servir comme guides dans notre action à venir. Nous considérons que toutes les ouvrières et tous les ouvriers, employéEs, chômeurs, chômeuses et étudiantEs qui partagent les mêmes conclusions devraient sans tarder unir leur propre action à celle du Parti communiste révolutionnaire qui est, à ce jour, le lieu le plus adéquat et le plus prometteur pour organiser la lutte révolutionnaire du prolétariat.

Voir d’en haut ou voir d’en bas ?

Vue d’en bas, ou vue d’en haut, une même réalité se dédouble plus souvent qu’autrement. Deux points de vue qui engendrent deux compréhensions des choses, et conséquemment, deux ordres différents de sentiments, d’espérances et de craintes.

On a tous en mémoire cette séquence hallucinante d’un pilote de bombardier américain pendant la guerre du Viêt-Nam qui, du ciel, s’émerveillait de l’effet des bombes qu’il venait de larguer : «Oh! My God, it’s beautiful! It’s beautiful!». Pourtant au sol, l’explosion des bombes au napalm, avec leurs immenses gerbes de feu qui semblaient jouer à saute-mouton dans la plaine et embrasaient en quelques secondes tout ce qui vivait sur des centaines de mètres, devait être la chose la plus terrifiante qui soit. Beau spectacle ou réalité terrifiante ?

Le premier acte révolutionnaire dans la lutte des classes, c’est de voir, saisir et comprendre le monde par en bas ! Et le premier piège dans lequel on tombe, c’est quand on croit que les hallucinations des bourgeois au sommet sont nécessairement la vérité.

La situation mondiale actuelle est un peu (beaucoup !) l’illustration de cette double manière de voir. Vu d’en haut, tout est prospérité, enrichissement, performance, valeur ajoutée et démocratie. Vu d’en bas, c’est la crise, la corruption, la guerre et la misère.

«Un Moyen-Orient démocratique est en train de naître», soutient le gouvernement américain. «Les emplois de demain seront abondants, plus gratifiants et plus performants en valeur ajoutée.» L’expression «nouvelle économie» est constamment reprise et redéfinie par les milieux bourgeois depuis 20 ans, comme pour désigner de cinq ans en cinq ans un nouveau plateau atteint par la société, un gain global en qualité et en prospérité, un pas en avant historique, alors que dans les faits cette expression ne désigne que le ou les secteurs vers lesquels diriger le capital afin d’obtenir les meilleurs rendements possible.

À la fin des années 1960, on a baptisé par anticipation du nom de «société des loisirs» la période de chômage de masse qui allait s’amorcer après la crise des années 1970. En 1993, un auteur «libéral», Michel Gaudet, a écrit un livre : L’emploi est mort, vive l’activité ! Par activité, il pensait bien entendu aux voyages, aux sports, aux loisirs, aux activités ludiques et domestiques.

Certes, en haut, l’argent, le luxe et la prospérité sont une réalité quotidienne. C’est une habitude et un besoin des classes riches, comme manger sa soupe ou regarder le hockey le sont pour nous.

Les échanges commerciaux ont décuplé les possibilités de gains (dans la circulation marchande). La capitalisation boursière a atteint des sommets. Certaines opérations financières, comme les fusions et acquisitions, atteignent par année des millions de milliards de dollars, donnant le vertige aux investisseurs et aux actionnaires. Le gonflement – sur papier – des patrimoines a été fabuleux. Les avoirs financiers se situent à des niveaux fabuleux. Les rentes (dans les formes les plus variées) tirées de la plus-value se sont multipliées et se sont comme «autogénérées», donnant le sentiment aux bourgeois que l’argent tiré des profits créait sans cesse, en circulant, d’autre argent, comme la boule de neige grossit par elle-même en roulant.

Fait foi de ce sentiment triomphal d’enrichissement, le fait qu’au sein du tiers supérieur des sociétés bourgeoises (la bourgeoisie proprement dite, ses serviteurs et fonctionnaires et les couches sociales qui calquent leur mode de vie sur le sien), la consommation de luxe, le gaspillage et les fonctions sociales improductives (les faux-frais) ont atteint à l’époque actuelle des sommets inégalés dans l’histoire du capitalisme.

Vu d’en haut donc, il n’y a pas de raison pour que cette image de prospérité (à la fois dans sa partie fictive et virtuelle – vraie sur papier seulement – et dans sa partie réelle) ne soit pas projetée sur la société dans son ensemble, comme si elle en constituait la vérité générique. Mais elle est projetée sur toute la société sous la forme seulement d’un reflet idéologique et d’une promesse, dépourvus de bases réelles (exemple : la «nouvelle économie»).

Le marxisme a montré que les idées dominantes ne sont toujours que les idées de la classe dominante. On pourrait dire, comme Marx et Engels l’écrivirent eux-mêmes, que ceux et celles qui déterminent les rapports sociaux (les bourgeois) sont aussi ceux et celles qui «…règlent la production et la distribution des pensées de leur époque» [3].

Vu d’en bas toutefois, le monde ne concorde pas tout à fait avec cette apparence de prospérité, ni ne se résume à ce reflet trompeur, à ces pensées (ces idées) produites et distribuées par la bourgeoisie. Vu d’en bas, vu avec un regard libéré – quand on y parvient, c’est un outil fort précieux – la situation mondiale actuelle ressemble davantage à l’antichambre d’un monde en crise.

Les antagonismes de classes prennent des proportions nouvelles. Chaque modification dans la conjoncture économique bouleverse la vie de millions de prolétaires, d’ouvriers et paysannes. Les grandes bourgeoisies et les milieux dirigeants impérialistes ne maîtrisent plus les forces en développement. Ils ne maîtrisent plus la production. Ils ne maîtrisent plus les échanges. Ils ne maîtrisent pas non plus une troisième force en développement, à savoir : la volonté populaire de s’émanciper et de s’approprier le pouvoir, force qui est en progression presque partout.

C’est le développement de cette troisième force que les bourgeoisies impérialistes et leurs valets maîtrisent le moins. Ils la contiennent tout au plus, par le pilonnage idéologique, par l’imposition d’un nouveau cycle de guerres ; par l’hypertrophie des dispositifs sécuritaires et par la répression.

Certes, comme Marx l’a montré, les crises dans le mode de production capitaliste se produisent d’abord dans le procès de circulation, c’est-à-dire dans la transformation du capital et dans la réalisation de sa valeur – réalisation de la plus-value – ainsi que sa répartition à travers la classe dominante. Et c’est exactement ce qui se produit. Ce procès étant un chapelet d’instants et d’occasions au cours desquels les mécanismes «invisibles» du capitalisme s’embraient, où la surproduction dévalue des capitaux et des titres et où les crises surgissent. Ce procès est d’autant plus périlleux que les capitaux fictifs abondent et que les rentiers mangent tous au même râtelier.

Mais par contagion, par bousculade, par effet d’entraînement, les crises débordent la circulation et gagnent en ampleur. Elles atteignent les autres secteurs et peuvent ébranler tout l’édifice de la société.

Politiquement, la crise des années à venir est pratiquement imparable. Elle va ébranler l’ordre impérialiste et jeter le trouble jusqu’à son sommet, c’est-à-dire jusqu’au niveau de la superstructure des démocraties bourgeoises, dites aussi «démocraties libérales». Les contradictions et les luttes à venir vont montrer que cette «démocratie» n’est pas démocratique au plein sens du terme, du moins pas comme ceux et celles d’en bas l’entendent. Des intellectuels libéraux ne parviennent même plus à éviter ce constat : «Le terme de démocratie… s’est vidé de l’idée de pouvoir collectif pour ne plus évoquer que la liberté individuelle. Le terme lui-même s’est libéralisé.» [4]

La démocratie bourgeoise ne recèle pas les qualités requises, ni les ressources, ni les outils nécessaires pour satisfaire les besoins et les aspirations des larges masses à travers le monde. Elle ne permet pas la maîtrise de la production et des échanges par les classes laborieuses (prolétariat, paysannerie, petits artisans) et conséquemment, elle ne rend pas probable leur émancipation sous le régime actuel. C’est le contraire qui est de beaucoup plus prévisible. Des heurts, des clashs et des affrontements sont à prévoir entre la volonté d’émancipation – traduite en révoltes, en luttes et en mouvements populaires – et cette dite «démocratie» insatisfaisante et répressive. Un sociologue français en a fait le constat après les émeutes légitimes des jeunes des banlieues françaises à l’automne 2005 :

«Quand on parle d’émeutes de banlieues, on n’a encore rien vu ! Cela va continuer, s’amplifier, se durcir et on va aussi durcir les réponses pénales. On va enclencher une dynamique de conflits urbains très durs, entre la jeunesse, la police, les représentants de l’État…»

[5]

Et il n’y a pas que la jeunesse pauvre qui pioche et qui prenne des coups. C’est tout le prolétariat qui est et qui sera frappé dans l’avenir par les capitalistes et les gouvernements à leur service. Saisir le monde par en bas, ça veut donc aussi dire agir là où le monde se transforme ; et il se transforme dans les crises et par les luttes. Nous devons observer et comprendre les feux qui couvent et ainsi apprendre comment agir, par quelles actions, dans quel mouvement, avec quel objectif. Plutôt que de nier l’évidence que des feux couvent, comme le font les partisans du capitalisme et des institutions bourgeoises, il faut se dire avec réalisme que l’avenir passe probablement par leur embrasement.

Nous sommes ceux et celles d’en bas ! Nous ne sommes pas ces gentils et gentilles «socialistes» petit-bourgeois qui cognent aux portes des parlements pour demander un dollar ici ou un dollar là, et dont le cri de ralliement est un audacieux «Vive les impôts !» [6]. Ces gens-là ne vont jamais rien changer.

Nous sommes ceux et celles d’en bas et nous ne craignons pas de dire : «Nous nous battrons !», «nous nous armerons !» pour défendre nos droits, notre existence et notre dignité de travailleurs et travailleuses. Prolétaires, souvenons-nous que près du feu, nous pouvons brûler nous aussi si nous restons inertes. Mais si nous agissons correctement, nous pouvons faire de ce feu – de tous ces feux – une puissance qui renversera les classes dominantes et qui transformera le monde dans un sens positif, pour le mieux-être de l’immense majorité des femmes et des hommes.

Les feux qui brûlent

Ces feux, c’est pour ainsi dire là où le monde se transforme, c’est le mouvement réel des choses, c’est là où ça frotte et où ça grince. C’est le déplacement des grandes plaques et la préparation des collisions.

Premier feu • Le nombre de prolétaires – ouvriers-ères, employés-es, ouvriers agricoles salariés – est plus considérable que jamais dans l’histoire, et ce nombre continue de croître depuis le début du XXIe siècle. Le prolétariat des régions capitalistes les plus développées (l’Europe, l’Amérique du Nord, le Japon) s’est maintenu à travers toute la complexité des rapports sociaux des 20 dernières années. Et celui de la plupart des autres régions est actuellement en forte progression. Comme Marx l’a écrit, c’est une démonstration que : «…l’accumulation du capital est… en même temps accroissement du prolétariat» [7].

À la fin de 2005, on comptait approximativement 2,85 milliards de personnes (de 15 ans et plus) dites «actives» ou étant considérées au travail au sens large (à ce nombre, il faudrait également ajouter quelques centaines de millions d’enfants de moins de 15 ans qui travaillent aussi).

Sur ce nombre, 1,1 milliard, soit un peu plus de 40 %, travaillent dans l’agriculture. Six cent millions travaillent dans l’industrie – 16 % d’augmentation de 1995 à 2005 – ce qui est plus de unE travailleur ou travailleuse sur cinq (21 %). Dans les pays «développés», de même qu’en Europe centrale et de l’Est, en Asie de l’Est, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, c’est même unE travailleur (ou travailleuse) sur quatre (24,8 %, 27,4 %, 26,1 % et 25 % respectivement). Quant aux services (privés et gouvernementaux), ils comptent pour 39 % de la population active à l’échelle mondiale (de 24 % en Asie à 71 % dans les pays développés) [8].

De plus, les catégories prolétariennes dans l’un ou l’autre de ces trois secteurs, i.e. les travailleurs salariés qui ne sont pas à leur compte, ni entrepreneurs, ni commerçants, ni employeurs, ni artisans, etc. (en somme qui ne possèdent pas la terre, les ateliers et les moyens de production, et qui échangent leur force de travail contre un salaire) sont en augmentation partout, bien qu’à des degrés différents, dans les pays en développement.

Or dans un monde – au nord comme au sud – où les protections sociales disparaissent peu à peu, ou sont tout simplement inexistantes, cette augmentation du nombre des dépossédéEs qui ne peuvent pas, pour survivre, s’adosser à la petite entreprise individuelle, à un travail d’artisan ou à l’économie familiale, aggrave et complexifie objectivement toutes les conjonctures et toutes les situations sociales qui sont marquées par un chômage massif, par des crises monétaires et financières, des fraudes, des faillites d’entreprises en cascade, ou encore par des gouvernements pris en défaut de paiement des salaires de leurs fonctionnaires.

Mine de rien, l’accroissement du prolétariat, qui résulte de l’accroissement de la propriété privée capitaliste, rend de plus en plus glissant le plancher sous les pieds des capitalistes et des milieux dirigeants impérialistes. Car immanquablement vient l’époque où, comme l’a brillamment écrit Karl Marx : «le prolétariat exécute la sentence que la propriété privée prononce contre elle-même en engendrant le prolétariat» [9].

Deuxième feu • Le développement des inégalités et l’appauvrissement des travailleurs et travailleuses constituent la tendance de fond et de ce fait, accentuent et élargissent – dans l’espace et la durée – le mode d’existence précaire et difficile des prolétaires. La Banque mondiale aime à montrer que le 50 % de l’humanité qui vit (fin 2002) avec moins de 2 $ par jour, représente malgré tout un «progrès» puisque cette réalité était le fait de 66 % de la population il y a 20 ans, en 1981 [10]. D’abord, faut-il le rappeler, cela représente toujours bien 2,614 milliards de personnes aujourd’hui (contre 2,450 milliards en 1981) et ce, 230 ans après La richesse des nations d’Adam Smith !

Et qu’en est-il ensuite des centaines de millions d’autres qui, relativement au degré de développement des forces productives dans leur pays, se contentent de 2,50 $, 3 $, 4 $ ou 5 $ par jour ? Jusqu’aux 12,60 $ par jour considérés par le US Department of Agriculture (aux États-Unis) comme le seuil de la pauvreté dans ce pays – ce n’est pas un seuil, c’est un gouffre – situation qui était le lot de 35 millions d’AméricainEs en 2002.

À travers le monde entier, l’immense majorité des travailleurs et travailleuses (et leurs dépendants) dans l’agriculture, l’industrie et les services vit avec un revenu qui, même en progressant, reste comme un éternel mouvement giratoire autour du minimum vital.

En prenant racine et en se développant, les rapports de production capitalistes créent nécessairement des revenus inexistants jusqu’alors, créent des salaires pour le paiement du travail des prolétaires (ouvriers ou employéEs), des revenus qui nominalement sont effectivement supérieurs aux revenus antérieurs puisqu’ils remplacent (pas nécessairement en totalité il est vrai, ni d’un seul coup) une masse de travail gratuit relevant de l’économie non-marchande.

Nominalement donc, des centaines de millions de prolétaires gagnent un peu plus à chaque année, parce que, pourrait-on dire, ils et elles sont «davantage des prolétaires» et que leur salaire couvre des besoins qui sont de plus en plus «marchandisés» eux aussi et dont les coûts peuvent augmenter [11]. En réalité, une grande partie d’entre eux et elles s’appauvrit, et au total les inégalités ne font que croître.

En 1820, le revenu per capita de l’Europe de l’Ouest était de trois fois supérieur à celui de l’Afrique. Aujourd’hui il est plus de 13 fois supérieur [12]. Dans les années 1980, le revenu moyen du 5 % des personnes les plus riches à l’échelle du monde représentait 78 fois celui des 5 % les plus pauvres. Dans les années 1990, cette proportion est passée à 114 fois ! [13]

Le résultat est le même pour la masse des travailleurs et travailleuses des pays capitalistes les plus développés, nous y compris au Canada. Le chômage massif des années 1980 et 1990, le gonflement de l’armée de réserve, avaient fait reculer déjà les revenus des prolétaires. Le tableau suivant montre très bien, à partir de l’exemple américain, le déclin du salaire des ouvriers et des ouvrières [14].

Une multitude d’autres sources le montrent également. De manière générale dans l’industrie nord-américaine, le rapport entre les salaires non-ouvriers et les salaires ouvriers est passé de 1,52 à 1,72 de 1982 à 1996 (en gros, d’une fois et demie à une fois et trois quarts en 15 ans) [15]. Sans même considérer pour l’instant les revenus accaparés par les possesseurs du capital, on voit bien que le salaire réel des ouvrières et ouvriers a diminué par rapport aux autres catégories de salariéEs dans l’administration, l’encadrement, la conception et la gestion.

La chute des revenus prolétariens (salaires réels et protections sociales) couvre dans chaque pays une très vaste zone qui va des «ateliers de misère» aux grandes catégories de travailleurs industriels. L’endettement, la précarité des conditions de logement, les problèmes de santé publique, les dépendances aux «drogues des pauvres» n’ont pas fini de se répandre.

Un auteur français, partant d’un article du New York Times, parle «d’un grand retour en arrière» :

«Des semaines de 90 heures, laveries sales et pauvreté ! Sous ce titre le journaliste écrit : “Ce sont des travailleurs anonymes de New York qui travaillent dans des caves humides et des arrière-cours dispersées dans la ville. Pas de paiement de jours pour maladie, pas d’assurance maladie, et un seul jour de congé…” Et cela pour un salaire de moitié inférieur au salaire minimum […] Cette description ne remonte pas à la fin du XIXe siècle, mais à juin 2004.»

[16]

AUGMENTATIONS DE SALAIRE POUR QUELQUES GROUPES DE SALARIÉS-ES
(en tenant compte de l’inflation, de janvier 1997 à mars 2006)
Titre d’emploi Augmentation réelle
Emplois de direction et de gestion 16 %
EmployéEs professionnelLEs dans la finance/affaires 12 %
EmployéEs, administration et finance 9 %
Emplois dans les sciences naturelles et appliquées 6 %
Emplois professionnels – services gouvernementaux et sociaux 4 %
Emplois dans la vente et les services 1 %
Industrie de la construction 0 %
EnseignantEs, primaire et secondaire 0 %
Opérateurs d’équipement de transport – 1 %
Autres métiers industriels – 1 %
Emplois dans les industries primaires – 2 %
Emplois dans la fabrication et l’industrie manufacturière – 4 %
Commerce de détail – 4 %

Si elle commence là, cette vaste zone d’appauvrissement s’étend par contre bien au-delà. Au Canada, les prétendues années de prospérité depuis 1997 (sur lesquelles se forge un concept idéologique comme celui de «nouveau marché du travail») ne peuvent dissimuler le fait que pour la plupart des grands groupes au sein du prolétariat, les années actuelles continuent bel et bien à être des années de recul systématique au niveau salarial. Ce que montre le tableau comparatif ci-contre [17].

Troisième feu • Les déplacements et les transferts de parts significatives dans la production mondiale de plus-value (industrielle et manufacturière) frappent durement des sections entières du prolétariat. Ils accentuent aussi le caractère financier et prédateur des grandes bourgeoisies impérialistes. Avec comme conséquences que les luttes sociales seront de plus en plus dures à l’intérieur des pays capitalistes développés, et que le système capitaliste lui-même, s’appuyant comme il le fait sur toute «l’autorité» (le mot est faible !) financière et militaire dont sont capables ses centres dirigeants (en particulier l’impérialisme américain), va laisser voir de plus en plus clairement ce qu’il est, une «operating fraternity of thieves» comme l’écrivit Marx [18]. Une fraternité agissante de voleurs !

Une partie de ces déplacements relève de la concurrence entre les capitalistes, comme par exemple dans le secteur de l’automobile où les compagnies européennes, et surtout asiatiques, enlèvent d’énormes parts des marchés aux compagnies américaines, plongeant celles-ci (et tout le secteur correspondant au Canada) dans la crise la plus profonde des 80 dernières années.

Mais la production de plus-value est aussi déplacée vers des zones industrielles où le coût de la force de travail (le salaire ouvrier et les prélèvements par l’État) est moins élevé. Par exemple, le fabricant d’automobiles Audi concentre maintenant presque toute la production des moteurs du groupe Volkswagen à l’usine Györ en Hongrie, où le coût de la main-d’œuvre est sept fois moins cher qu’à l’usine d’Ingolstadt en Allemagne [19].

Beaucoup de délocalisations européennes se font vers l’Europe centrale et l’Europe de l’Est, et vers l’Afrique du Nord également. Le Canada et les États-Unis délocalisent du nord vers le sud (y compris le sud des États-Unis), vers le Mexique, le bassin des Caraïbes (coût horaire moyen de 1,30 à 2,20 $), vers la Chine ; le Japon délocalise principalement vers les pays de l’ASEAN (Association des nations du Sud-Est asiatique) et la Chine.

Selon la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), de 1980 à 2001, la part de la valeur ajoutée dans la production manufacturière mondiale créée dans les pays en développement est passée de 13,7 % à 23,7 % [20]. La compagnie Quebecor de la famille Péladeau annonçait récemment qu’elle allait sous peu transférer «…vers le Mexique, la Colombie et le Pérou des activités pour lesquelles le coût est un facteur primordial et qui font appel à une forte concentration de main d’œuvre» [21].

La compagnie canadienne Gildan, comme d’autres, s’inscrit parfaitement dans ce mouvement d’exploitation. Après avoir démarré ses opérations (dans l’industrie du vêtement) essentiellement dans la région de Montréal, elle a progressivement déplacé le gros de sa production de Montréal, Valleyfield et l’État de New York vers le Honduras, le Mexique et Haïti. Au Honduras, son usine de Rio Nance est pratiquement une petite ville en soi (c’est la plus grande usine du genre au monde !). Le salaire moyen des ouvriers et ouvrières y est approximativement de 100 $ par semaine [22]. Et en 2005, Gildan a entrepris d’ériger une immense usine semblable en République dominicaine où elle entendait profiter de salaires encore plus bas, soit environ 60 $ par semaine [23].

Au Canada, environ 200 000 emplois manufacturiers sur plus de 2 000 000 ont été perdus depuis la fin de 2001, dont 100 000 en 2005 et au début de 2006 ; dans l’automobile, dans les pâtes et papiers, le vêtement, le meuble, etc.

Ces déplacements dans la production de la plus-value sont mis à profit par les capitalistes des pays les plus riches (le Canada, l’Europe de l’Ouest, les USA) pour renforcer au niveau domestique les rapports d’exploitation, en réduisant la valeur de la force de travail du prolétariat (entre autres par les importations), donc en payant moins cher leurs employéEs, et en cherchant à obtenir d’eux et d’elles un comportement plus soumis. Le gouverneur Dodge de la Banque du Canada a résumé les changements actuels de la façon suivante :

«Les entreprises ont consenti beaucoup, beaucoup d’efforts pour s’ajuster. Elles ont réduit leurs coûts. De leur côté les employés sont devenus plus réalistes. Ils sont mieux préparés à changer d’emploi qu’il y a 25 ans. Il y a plus de flexibilité. Ce n’est plus la même économie du tout.»

[24]

Quatrième feu • Manifestement, l’imposition d’une nouvelle division internationale marche vers l’échec. Les déplacements – même dans des proportions en apparence limitées, ce que de toutes façons elles ne sont plus – dans la production de la plus-value, entraînent nécessairement des changements dans sa répartition. D’autres capitalistes entrent dans le jeu et empochent les profits. Ce sont souvent les sous-traitants qui ne sont plus les mêmes, ni les fournisseurs des pièces, de l’équipement, des matières premières et de l’énergie ; la construction et l’entretien du capital fixe introduisent aussi d’autres partenaires, comme le font les participations locales à la propriété et les sociétés mixtes ; de nouveaux États procèdent à des ponctions sur la plus-value (redevances, impôts) ; d’autres couches bureaucratiques et parasitaires réclament leurs prébendes, etc. Les impérialistes (leurs fractions les moins concurrentielles) essuient des pertes. Toutefois, cette foutue «fraternité de voleurs» fait le pari que ce qui est concédé maintenant servira d’assises à une division internationale qui saura prolonger la domination que ses membres exercent sur le monde.

Ce pari a été exprimé en toute franchise par un agent du capital financier au Canada, David Wolf, stratégiste principal chez Merrill Lynch Canada, à propos de la Chine :

«Aujourd’hui, l’impact de la Chine est principalement de nous approvisionner en biens manufacturés à bas prix, mais les revenus grandissants que les Chinois tirent de cette production vont éventuellement se transférer en une demande accrue pour des biens et des services ; et notre capacité éventuelle de répondre à cette demande va dépendre de la façon dont nous traitons la Chine au stade actuel.»

[25]

Ils sont des centaines de milliers de David Wolf un peu partout à travers le monde à se dire la même chose en même temps et à saliver devant un même modèle de prédation. Ce modèle impérialiste, dans lequel le Canada tient totalement sa place, se dessine ainsi :

• Le prolétariat des PED (pays en développement) produit à bas coûts (productivité technique élevée et salaires très bas) toute une gamme de biens de consommation : vêtements, meubles, équipements domestiques, électroménagers, produits électroniques, jeux, etc. L’importation de ces biens dans les pays impérialistes tire les prix vers le bas, ce qui a deux effets : diminuer la valeur de la force de travail et sécuriser les placements financiers pléthoriques de la bourgeoisie par le contrôle de l’inflation.

• Cette production industrielle à grande échelle dans les PED – qui est des milliers de fois supérieure à ce qu’elle était dans les années 1960 – génère un surplus pour les classes dominantes et une masse de revenus ouvriers. Les impérialistes – dont les impérialistes canadiens il va de soi – se disent qu’ils vont à coup sûr récupérer l’essentiel de la demande induite par ce surplus.

• Les impérialistes comptent donc canaliser cette demande (ainsi que la consommation interne du tiers supérieur de leur propre pays) vers toute une gamme de biens et de services qu’ils se réserveront et qui porte définitivement l’empreinte d’une vision du monde dramatiquement inégalitaire, hiérarchisée et classiste (que l’on nomme la «nouvelle économie») : l’aéronautique, la production militaire et ses dérivés, les systèmes de sécurité, les technologies et produits de communication, les transports haut de gamme, les produits pharmaceutiques et de santé, le génie-conseil, la médecine de pointe, le luxe sous toutes ses formes, la mode, les produits de marque, le divertissement international, le tourisme, les assurances, les services financiers, l’enseignement supérieur, etc. Voici l’exemple de la Banque Royale du Canada, qui vient d’ouvrir un nouveau service à Montréal :

«…la RBC cherche à prendre sa part d’un généreux gâteau. Les richissimes clients qui désirent répartir leurs placements dans plusieurs régions du globe pourront donc avoir un pied-à-terre au Québec […] Notre économie est stable, tout comme notre régime politique. C’est un pays du G-8, une belle option nord-américaine qui attire ce genre de clients.»

[26]

• Cette ambition amène des modifications dans la distribution de certaines parties du surplus : évidemment, rien pour les masses prolétariennes ; beaucoup moins vers l’aristocratie ouvrière industrielle ; beaucoup plus par contre vers les couches supérieures de la petite-bourgeoisie ; toujours autant, sinon plus, vers les couches parasitaires du capitalisme financier qui assurent la liquidité et la circulation du capital, même si c’est à grands frais.

Un tel projet n’est possible qu’appuyé sur l’autorité du système impérialiste mondial. Et quand on dit «autorité», il faut plutôt comprendre «violence». C’est une nouvelle fois un projet néocolonial qui suppose plusieurs choses, impossibles à rassembler sans un accroissement de la violence impérialiste.

Ce projet suppose :

a) que les bourgeoisies des pays en développement vont – pour les plus importantes d’entre elles – limiter et plafonner la reproduction élargie du capital dans leur pays ;

b) que le prolétariat de ces pays, de même que la paysannerie pauvre et les petits artisans, vont rester dociles et passifs, exploités à la corde, dépossédés et jetés à la rue lors des crises de surproduction, sans se révolter, sans générer eux-mêmes leur propre dynamique révolutionnaire et anti-impérialiste. L’exemple des guerres populaires en Asie du Sud (Inde, Népal), aux Philippines, des révoltes populaires et des mouvements progressistes un peu partout, annonce pourtant une réalité toute différente ;

c) que le prolétariat des pays les plus riches, loin d’être sorti du chômage, et dont le niveau de vie est dramatiquement tiré vers le bas, va lui aussi demeurer dans une docilité improbable et continuera à bénir ses exploiteurs encore très longtemps ! Tout ça relève d’une vieille chimère bourgeoise. C’est espérer pour toujours l’économie sans la politique, l’exploitation et l’oppression sans la résistance, et la violence des lois du capitalisme sans la révolution des prolétaires.

Cinquième feu • Une suite de crises de surproduction va rompre les équilibres les plus fragiles. À travers le monde, des crises partielles de surproduction vont ponctuer les prochaines années. Surproduction dans le bâtiment en Chine. Bulle de l’immobilier en Amérique du Nord. Surproduction de biens manufacturés (dite «surchauffe de l’économie» des PED). Étirement dangereux de l’endettement des ménages et limitation de la consommation des masses. Crise partielle de surproduction dans l’industrie forestière au Canada, ou dans telle autre branche ailleurs.

Surproduction à venir dans les matières premières qui alimentent les investissements en capital fixe, le bâtiment, les travaux publics et la production industrielle. Augmentation de la demande et hausse des prix de l’énergie, puis ralentissement de la production industrielle.

«Marx fait d’ailleurs remarquer que plus l’accumulation du capital est développée, plus donc est forte la part du capital fixe, et plus une hausse brutale des matières premières qui l’alimentent entraînera un “choc en retour important” ralentissant l’usage des machines, dévalorisant ce capital fixe à proportion de son inutilisation. “En conséquence de brutales fluctuations de prix provoquent des interruptions, de graves perturbations et même des catastrophes dans le procès de reproduction.”»

[27]

Le 30 juin 2006, le Globe and Mail de Toronto titrait : «Un jour de plus et le secteur manufacturier tombe en récession.» [28] L’article enchaînait avec une suite de commentaires sur le ralentissement de la demande et de l’économie américaine : «Manufacturers are expecting tougher times ahead», «…we haven’t seen the worst yet», «we’re not getting enough new orders to keep capacity up».

Pas plus aujourd’hui qu’hier, le capitalisme n’est-il un puzzle dont toutes les pièces s’imbriquent parfaitement. Au contraire même, chacune fait violence à l’autre. Leur assemblage n’a rien d’une juxtaposition harmonieuse. On dirait plutôt une disposition chaotique condamnée à être tout le temps refaite. La surproduction, c’est la crise qui défait les pièces, qui rompt l’équilibre. Ça veut dire destruction de valeurs, destruction de forces productives, disparition d’entreprises, destruction de biens, et fondamentalement, destruction de groupes entier de prolétaires jusque là actifs – nous, nos voisins, nos mères, nos amis – qui se retrouvent en surnombre et qui sont littéralement jetéEs comme des pelures. Des pelures à Valleyfield, des pelures à Murdochville, des pelures à Kitchener.

Sixième feu • Le capital financier s’est érigé en une immense bureaucratie parasitaire qui aspire comme un siphon la plus-value, qui appauvrit les classes laborieuses, qui multiplie le capital fictif dans des quantités prodigieuses, et qui pousse à l’absurde la logique marchande. Tout ce qui fluctue devient marchandise, se vend, et nourrit des rentiers.

La puissance du capital financier, c’est aussi paradoxalement la faiblesse historique de l’impérialisme et du capitalisme. Cette puissance actuelle est bien entendu le résultat d’un immense mouvement de concentration du capital – le petit capital indépendant et l’épargne des couches aisées – mais elle démontre en même temps la réalité actuelle des contradictions du système capitaliste. Elle fait voir la tendance à la baisse des taux de profits dans la production industrielle (au cœur du système impérialiste), baisse qui a été très forte à partir des années 1970, dégageant un surplus de capital qui a cherché à se valoriser de manière artificielle et spéculative. Ce surplus de capital sous sa forme monétaire s’est trouvé «…contraint de s’engager dans la voie de l’aventure : spéculation, gonflement abusif du crédit, bluff sur les actions, crises» [29].

En moyenne pour les pays de l’OCDE, le taux de croissance de la production industrielle, qui était autour de 6 % dans les années 1960, est passé à plus ou moins 2 % dans les années 1990[30].

Le capital financier d’aujourd’hui est une accumulation disproportionnée et en grande partie artificielle de titres divers (une illusion de richesse… mais sur laquelle se payent en vrai les riches et les bourgeois !) dont la valeur «sur papier» dépasse de façon extravagante la richesse «réelle» des entreprises (forces productives, capital fixe, inventaires, avoirs aux livres, etc.). Ce capital est une vaste extension historique du capital de prêt que Marx caractérisait comme un capital fictif. Sa valorisation se fonde essentiellement sur des revenus anticipés, sur la possibilité de gains et d’enrichissement futurs. Ces capitaux se concentrent, s’agglutinent et se multiplient (en milliers de milliards de $) par eux-mêmes, s’éloignent de leur réalité matérielle et sont comme absorbés dans une «réalité irréelle», qui est une somme toujours grandissante de valeurs à venir, une somme de promesses !

Tout l’édifice du capital financier, et de larges pans du capitalisme lui-même, en particulier dans le centre absolu de la finance internationale, les USA, sur lequel le Canada est largement adossé, fonctionne sur la «confiance» i.e. sur l’assurance de réaliser un gain à la fin du mois, du trimestre, de l’année. C’est un capitalisme largement idéologique et politique qui a besoin d’un appareil énorme pour entretenir, organiser et prolonger cette confiance indispensable : agents dans les institutions financières, analystes, courtiers, journalistes, professionnels du marketing, de la publicité, de la mise en marché, comptables, avocats, juges, fonctionnaires gouvernementaux, policiers, etc. Cet immense appareil, improductif, est payé, en bout de ligne, à même la richesse produite par la classe ouvrière (et par les travailleurs et travailleuses des pays du monde entier). C’est un gaspillage et une consommation effrénée de plus-value.

Et la bourgeoisie doit en gaspiller d’autant plus que s’effrite et décline à grande vitesse la confiance dans le capitalisme.

Septième feu • Cette confiance décline en bonne partie parce que la population mondiale est témoin et souffre de la façon dont les capitalistes gaspillent les ressources naturelles, détruisent des écosystèmes pour leurs projets et continuent – ils y seront rivés jusqu’à leur mort – à privilégier l’anarchie et l’intérêt dans la production, plutôt que la planification et l’intérêt social et collectif.

L’utilisation des ressources naturelles dans l’accumulation du capital est intimement liée aux intérêts privés et aux États-nations. Du point de vue d’un pays comme les États-Unis – le plus important pollueur de la planète, et de loin – un investissement massif dans la gestion des problèmes environnementaux aurait un effet à la baisse sur leur économie par rapport aux concurrents, c’est-à-dire les autres pays impérialistes. Ceci en retour explique aussi le fait que sur la question du réchauffement climatique par exemple, les autres pays impérialistes refusent de bouger à moins que les États-Unis ne le fassent, et qu’ils tolèrent l’inaction américaine pour justifier leur propre passivité. C’est la raison pour laquelle le protocole de Kyoto, aussi boiteux soit-il, a eu si peu de résultats et qu’il a été rejeté, voire saboté par les États-Unis. Pourtant, ce protocole agonisant n’exige qu’une timide réduction de 8 % des émissions de gaz à effet de serre, afin de les ramener au niveau de 1990 d’ici 2012 !

Sous le capitalisme, le coût réel à débourser pour solutionner les problèmes environnementaux, de même que la nécessité immédiate de faire des profits sont des obstacles gigantesques, insurmontables, en plein milieu du chemin qui devrait être pris pour implanter des solutions à long terme.

Or devant les défis urgents que posent le réchauffement climatique et le tarissement, à plus ou moins long terme, de certaines ressources naturelles qui entrent dans la production (au premier chef desquels, le pétrole), les pays impérialistes se font les champions de l’hypocrisie et de l’inaction. Prenons-en pour exemple, cette déclaration des États-Unis à l’effet qu’ils ne s’engageront pas à réduire leurs émissions de gaz, à moins que les pays du tiers-monde ne fassent de même. D’autres pays riches ont d’ailleurs utilisé le même argument à l’encontre de l’Inde, de la Chine et du Brésil, comme prétexte pour éviter de prendre eux-mêmes des mesures plus sérieuses.

La terre partout est dévastée et exploitée outrageusement et à une vaste échelle. C’est du jamais vu : épuisement des sols, pollution de l’eau et de l’air, réchauffement de la planète, disparition d’espèces animales et végétales, désastres écologiques provoqués comme des inondations, empoisonnement de population humaine, etc. Les entreprises impérialistes, en plus de polluer leur propre pays, pillent de façon éhontée les richesses naturelles des pays pauvres avec l’assistance servile des classes dominantes locales. De plus, les pays impérialistes tentent de transformer les pays pauvres en poubelles en y exportant tous les produits et toutes les technologies désuètes, toxiques et dangereuses.

L’énorme transformation dans l’industrie manufacturière, qui se déplace de plus en plus vers les pays du tiers-monde dont la Chine, n’a pas comme résultat de bénéficier d’abord aux peuples de ces pays. Cela n’est nulle part aussi évident qu’en Chine, depuis le retour du capitalisme. Si le pays s’est «développé», c’est pour devenir le plus gros «sweatshop» du monde. Ce sont la bourgeoisie chinoise et le capital financier impérialiste qui font en sorte que la Chine actuellement connaisse une forme de développement industriel qui s’opère sans égard au bien-être du peuple de ce pays.

C’est d’abord la toile des relations capitalistes existantes qui cause le problème de la pollution industrielle dans le tiers-monde, plus que la politique de ces pays, et c’est cette toile qui doit être déchirée et détruite si on veut sauver la planète.

Huitième feu • À chaque fois que, dans les luttes politiques, les guerres et les mouvements populaires de résistance, le prolétariat et les peuples opprimés parviennent à s’affirmer face à l’impérialisme et aux forces principales du capitalisme, on voit décroître la confiance dans ce système et s’effriter sa capacité à surmonter ses contradictions. Les grands appareils bourgeois doivent investir une quantité considérable de ressources (idéologiques, politiques, policières, militaires) pour préserver les équilibres, continuer d’aller chercher le maximum de plus-value là où ils peuvent le faire, et en même temps poursuivre la concentration du capital et l’enrichissement de ceux et celles qui profitent de l’appropriation rentière.

Comme le mentionnait subtilement le vice-président de la Banque Royale du Canada cité précédemment, la bourgeoisie canadienne peut centraliser et concentrer du capital parce qu’elle offre une économie et un régime politiques stables. Pour les bourgeois, la stabilité c’est la confiance, et la confiance c’est l’enrichissement. Mais ce schéma est de plus en plus, partout à travers le monde, un cercle brisé, interrompu par la résistance des peuples et du prolétariat.

Neuvième feu • Des noyaux durs, de grandes concentrations de prolétaires pauvres se sont constitués dans pratiquement tous les pays capitalistes développés, dont le Canada, depuis plus de 20 ans. Ces groupes gagnent en étendue. À certains moments, cette progression est peu perceptible, à d’autres moments elle est plus évidente et radicale. Mais dans un cas comme dans l’autre, ces noyaux de prolétaires pauvres s’étendent petit à petit et absorbent de nouveaux groupes de travailleurs et de travailleuses. Que ce soit par les conditions d’existence actuelles de la jeunesse ouvrière, dans les conséquences souvent permanentes des périodes de récession, par le déclin de certaines villes et régions industrielles, ces noyaux se construisent et modifient les formes de la lutte des classes.

On ne parle pas pour l’instant partout de noyaux politiques conscients et orientés clairement vers le socialisme, quoique cela en fasse partie. On parle plutôt de noyaux dans le sens des bases sociales des prochains mouvements prolétariens, des futurs partis et groupes de combat, les points d’ancrage de la lutte pour le socialisme.

L’existence de ces noyaux, partout, est l’épine la plus douloureuse enfoncée dans le corps de la société bourgeoise. Non pas que la pauvreté des travailleurs et travailleuses puisse tirer des larmes aux classes dominantes. On ne s’attend plus à cela d’elle. Ce qui fait mal à la bourgeoisie, c’est l’inéluctabilité de la lutte et de la résistance. C’est l’impossibilité d’empêcher la lutte pour le socialisme à l’intérieur même des espaces où le capitalisme est tout puissant.

Dixième feu • L’accumulation actuelle du sentiment anti-impérialiste – et en particulier un rejet de l’impérialisme américain – à travers le monde entier, est plus importante que jamais depuis l’époque de la Révolution culturelle en Chine et de la guerre au Viêt-Nam. C’est une autre de ces choses extraordinaires qui bouleverse le monde actuel et que la bourgeoisie aura bien du mal à balayer comme si ce n’était que de la poussière.

Ce à quoi on assiste, c’est au spectacle réjouissant de la vieille idée métaphysique – reprise par la bourgeoisie – selon laquelle une chose reste éternellement ce qu’elle est, idée qui se fracasse aujourd’hui avec éclats sur la volonté des peuples d’en finir avec l’oppression.

L’impérialisme ne restera pas éternellement ce qu’il a été et ce qu’il est. Les peuples luttent pour que ça change. Cent cinquante ans de colonialisme et de néo-colonialisme ont fait de l’Afrique un continent plus dévasté qu’il ne l’était avant ! Presque 30 ans depuis la guerre des Six Jours, et les chars et les obus israéliens font encore la loi en Palestine. Comment ne pas croire un seul instant que ces faits (comme 100, comme 1 000 autres) n’éduquent pas jour après jour l’humanité honnête à lutter pour le changement !

Ce sont les conditions économiques déplorables, les humiliations, le manque de respect, les grandes dévastations causées par les guerres d’agression récentes, les destructions de ponts, de routes, d’écoles, d’usines, d’hôpitaux, de logements dans des pays pauvres, toutes choses qui sont jugées par n’importe quelle personne honnête comme étant 1 000 fois inadmissibles ; ce sont ces faits, c’est Guantanamo et c’est Abou Ghraïb, c’est l’impérialisme lui-même qui génère l’anti-impérialisme ; et c’est l’impérialisme américain en premier lieu qui est responsable de la fabuleuse haine populaire qu’il suscite.

Ces dernières années, loin devant les courants soi-disant «altermondialistes», l’accumulation du sentiment anti-impérialiste a pour beaucoup été le fait des courants islamistes et djihadistes qui se sont déployés avec vigueur et témérité, perturbant et jetant le trouble dans presque toutes les alliances politiques à l’intérieur du système impérialiste mondial. Ces courants, à travers leurs succès et leurs échecs, vont néanmoins plafonner, leur idéologie et les réponses religieuses qu’ils apportent aux questions soulevées par les maux de la société actuelle étant impropres à unifier durablement un camp révolutionnaire victorieux.

Mais ce que révèle la période actuelle, et que confirmeront les années à venir, c’est non seulement qu’on a raison de se révolter contre l’impérialisme, comme le disait Mao Zedong, mais aussi que partout, on a le devoir d’armer sa révolte pour contrer la puissance de feu des capitalistes, de l’impérialisme et de leurs alliés réactionnaires.

Onzième feu • De toute évidence, on est arrivé maintenant à un moment où la démocratie bourgeoise a épuisé toutes ses réserves. Son sac à malices est pour ainsi dire vide ! C’est une réalité objective dont les conséquences font mal aux classes dominantes des pays capitalistes avancés. Ça veut dire des capacités en moins pour masquer la vraie nature des États, pour camoufler le caractère imposé de certaines institutions et pour nous faire oublier finalement qu’il y a toujours quelque part au bout du parcours une solide barrière de moyens violents et répressifs (tribunaux, policiers, GRC, SCRS et autres) pour empêcher le renversement des institutions qui ne conviennent plus.

Une démocratie bourgeoise minée, c’est une machine idéologique moins puissante et moins créative. Ce qui veut donc dire des capacités en moins pour produire des adhésions, des «consensus», des projets communs. Communs aux riches et aux pauvres d’aujourd’hui ? Communs aux prolétaires et aux financiers de Toronto et de Montréal ? Dans le contexte de la division des classes, telle que nous la connaissons, ce sera dorénavant beaucoup plus difficile, jusqu’à devenir éventuellement impossible. Et ce sera tant mieux !

Les élections aux différents parlements nationaux et régionaux – qu’importent les modalités – et les systèmes des partis – où pratiquement toute la place est prise par la bourgeoisie et ses alliés – sont contestés de plus en plus clairement par une large partie de l’opinion publique. On n’a jamais vu dans le passé un déclin aussi prononcé du parlementarisme bourgeois. Les prolétaires s’en séparent de plus en plus, et qui plus est, avec une netteté décisive. La bourgeoisie s’en inquiète. Ses institutions en pâtissent. Restent la police et la propagande ! Bien sur, ce n’est pas encore tout à fait le cas, mais c’est la tendance.

L’électoralisme et la politique bourgeoise dans de nombreux pays, semblent avoir épuisé toutes leurs réserves, ou à tout le moins la plus grande partie d’entre elles. La bourgeoisie ne parvient plus à ramener vers elle, par la médiation des élections et du jeu des partis, les larges sections d’opposantEs et d’adversaires qu’elle réussissait à gagner pendant des décennies. Ce phénomène n’épargne pas le Canada ; le taux d’abstention aux élections en est une preuve (voir le tableau ci-contre). Classe tout à fait minoritaire, la bourgeoisie est mise au défi par la démocratie de gagner idéologiquement et politiquement l’adhésion des autres classes pour pouvoir gouverner sans un recours ouvert et permanent à la violence (sans le fascisme).

Ces gains, en pratique, ont toujours été d’immenses victoires idéologiques remportées par la bourgeoisie. Pensons à la social-démocratie qui, pendant des décennies, a littéralement raccroché aux institutions bourgeoises, et ce dans des moments cruciaux de l’histoire, de grandes parties de la classe ouvrière. Le communisme révisionniste – lui-même social-démocratisé – fit à peu près la même chose. Dans les années 1960 et 1970, ce qu’on appela «The New Left» (la nouvelle gauche) ainsi que beaucoup des mouvements contestataires dans la petite-bourgeoisie et chez les travailleurs et travailleuses (pensons au mouvement nationaliste radical au Québec à cette époque) ont fini eux aussi avec le temps par ramener plusieurs générations de «radicaux» et de «militantEs de gauche» sur le chemin des parlements.

Il existe d’ailleurs des organisations, comme la plupart des organisations trotskystes, qui font littéralement profession, par un discours radical joint à une pratique réformiste, de raccrocher (comme si elles étaient le velcro de la lutte des classes) les nouvelles générations de militantsEs radicaux aux vieilles institutions pourrissantes. Dans les années 1980 et 1990, l’écologie politique a elle aussi, mais avec une ampleur moindre, fournit de nouvelles réserves à la politique bourgeoise traditionnelle.

Dire que ces réserves sont maintenant épuisées, ce n’est évidemment pas une chose absolue. Il en restera toujours un petit peu et elles tendent naturellement à se reformer à travers le désarroi, l’indécision ou la recherche de solutions faciles. Mais ce qui en reste ne sera vraisemblablement plus aussi décisif que par le passé [31].

Les luttes sociales à la base de la société, les contradictions, les conflits et les combats seront de plus en plus nombreux et sévères dans les prochaines années. La démocratie bourgeoise pourra difficilement dans ces circonstances cacher ses insuffisances énormes (en particulier au niveau du pouvoir réel sur les forces économiques) et ses failles profondes.

Comme tous ses gardes-chiourmes, la bourgeoisie craint ces séparations, ces failles, ces ouvertures qui apparaissent. Devant une trouée qui se dessine dans le mur d’une prison, les screws disent toujours «attention, il y a un danger», tandis que les prisonniers qui se languissaient jusque là pensent plutôt : «…quelle belle opportunité !».

La nécessité d’unifier un mouvement révolutionnaire

Ces «feux qui brûlent» posent la nécessité du changement, de la transformation, de la lutte pour en finir avec une époque et pour amorcer la transition vers une autre. On a parlé de «11 feux». Ça pourrait être 12, 20 ou 40. Ce n’est pas vraiment important, chacun de ces feux étant lui-même composé de plusieurs aspects qui sont en constante transformation par le développement continu des contradictions. Mais ces feux ne sont pas comme des petits lampions qui brûlent indépendamment les uns des autres – qui sont pour ainsi dire exclusifs à eux-mêmes. Il existe une unité (une totalité) que l’idéologie bourgeoise récuse férocement.

Idéologiquement et politiquement, la bourgeoisie exige, combat et se démène pour que tout ce qui est exploité et opprimé dans la société reste fragmenté et éclaté. C’est sa survie qui en dépend.

Donc ce qui compte au fond, devant toute cette complexité, c’est que nous ne laissions plus la bourgeoisie décider des modalités de notre compréhension du monde, de notre conscience, et donc, de nos objectifs. Aujourd’hui, une grande partie de cette lutte consiste à ramener, sous des formes claires, évidentes et puissantes, les principes d’unité et de totalité dans le combat politique du prolétariat et des classes opprimées.

Ce sera, pour un temps encore, aller à contre-courant, puisque la tendance dominante – des réformistes traditionnels aux néo-anarchistes – a profondément assimilé l’idée qu’il n’y a pas d’unité ; que la réalité sociale est comme un sac de billes qui tombe sur le sol : les billes se répandent dans toutes les directions sans trajectoire commune… et chacunE de penser qu’il est normal qu’il en soit ainsi.

Le communisme cherche plutôt à représenter les intérêts, les épisodes et les différentes phases des luttes «…du mouvement dans sa totalité». En tant que parti, il exprime une compréhension «…claire des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien» [32].

En ce sens, il met en relation, complète et confronte les points de vue partiels, limités et fragmentés qui trop souvent restent séparés. Il combat ainsi le subjectivisme des courants petit-bourgeois. «En ce monde, les choses sont complexes et beaucoup de facteurs les déterminent. Il nous faut examiner un problème sous ses différents aspects, et non sous un seul».

«Seuls les gens qui ont une vue subjective, unilatérale et superficielle des problèmes se mêlent de donner présomptueusement des ordres ou des instructions dès qu’ils arrivent dans un endroit nouveau, sans s’informer de l’état de la situation, sans chercher à voir les choses dans leur ensemble (leur histoire et leur état présent étant considéré comme un tout) ni à en pénétrer l’essence même (leur caractère et leur liaison interne) ; il est inévitable que de telles gens trébuchent.»

[33]

Ces extraits de Mao prolongent les phrases du Manifeste citées précédemment, et rajoutent à cette idée de Lénine : «pour connaître réellement un objet, il faut embrasser et étudier tous ses aspects, toutes ses liaisons et médiations». [34]

La situation actuelle nous montre justement que beaucoup de courants «trébuchent», comme disait Mao (ou peut-être vont-ils trébucher dans la prochaine période), parce qu’ils refusent d’envisager les choses dans leur ensemble. Ils conservent l’idée du sac de billes et aiment voir se multiplier les trajectoires, les solutions, les possibilités, les alternatives et les projets de réforme. C’est une diversité qui est très accommodante, mais fort peu concluante.

Les militantEs et la gauche au Canada, en particulier à cause de la situation relativement privilégiée des intellectuelLEs et de la petite-bourgeoisie, sont amplement sollicitéEs, dans toutes les sphères de la lutte sociale, par le subjectivisme et par la puissance attractive de cette diversité immédiate et apparente des luttes.

On retrouve ces conceptions au tournant de toutes les luttes. Les extraits suivants, tirés des travaux d’un universitaire et militant anarchiste canadien, les résument clairement : «Il n’y a pas un ennemi principal contre lequel luttent les plus récents mouvements sociaux. Il y a plutôt un ensemble disparate de luttes, et chacune d’entre elles doit être appréhendée dans sa spécificité.» Cet auteur entend, dit-il, exprimer

«…comment une politique non-réformiste et non-révolutionnaire peut dans les faits conduire à des changements sociaux progressistes qui répondent aux besoins et aux aspirations d’identités disparates, sans chercher à les subsumer (rassembler) sous un projet commun».

[35]

Ces conceptions sont à mille lieues de ce que nous avons vraiment besoin.

Cette voie est un cul-de-sac qui sera littéralement défoncé par la réalité des prochaines décennies. Ou bien on va surpasser cette fragmentation, ou bien c’est la bourgeoisie qui va nous rentrer dedans !

Il est certain que pris séparément, comme autant de lampions brûlant par et pour eux-mêmes, ni les squatters de Montréal, ni les autochtones, ni les artistes marginaux, ni les coopératives d’alimentation, ni les chômeurs et chômeuses d’une région, ni non plus les travailleurs et travailleuses de telle ou telle entreprise, ne recherchent un «projet commun». Spontanément, ils ne tendent vers aucune unité, aucune totalité. Et c’est à ce niveau de conscience là que les mouvements trébuchent.

En s’en tenant à l’apparence, à la subjectivité née de chacune de ces situations, en ne voyant pas le mouvement dans sa totalité, en récusant les liaisons et les médiations, on développe une pratique qui passe éternellement à côté des véritables puissances de la lutte. C’est comme un gaspillage, comme si on refusait les vraies, les immenses, les superbes capacités de la lutte révolutionnaire. La petite-bourgeoisie peut possiblement se passer de tout ce potentiel ; le prolétariat, lui, ne le peut pas.

C’est pourquoi nous disons : dans la situation actuelle – économique et politique – des travailleurs et travailleuses et des pauvres au Canada, il n’y a pas chose plus juste, plus utile et plus constructive que de lutter pour que prenne forme un véritable «projet commun» de classe. Ça veut dire effectivement de concevoir nos outils, nos méthodes et nos objectifs en termes de totalité et d’unité. Nous avons un grand besoin de cette manière révolutionnaire de concevoir la lutte. Il faut porter «…les intérêts du mouvement dans sa totalité».

Comme révolutionnaires, nous luttons jour après jour pour que se réalisent dans le Canada bourgeois d’aujourd’hui, et ce en solidarité avec les masses opprimées du monde entier, trois formes nouvelles et supérieures d’unité. L’unité de nos outils et de nos moyens : un parti communiste révolutionnaire ; l’unité de nos méthodes et de nos combats : la guerre populaire prolongée ; l’unité de nos buts et objectifs : le socialisme, comme transition vers le communisme.

La lutte du prolétariat au Canada

Les conditions de la lutte à travers le Canada n’échappent pas non plus aux différents feux qui brûlent à travers le monde. Ici aussi, le prolétariat peut encaisser de durs coups s’il demeure inerte et s’il abandonne son droit à la lutte et à la résistance. Mais ici également il peut, par l’action révolutionnaire, tourner la situation actuelle à son avantage et faire progresser le mouvement vers le socialisme.

Les travailleurs et travailleuses exploitéEs dans l’industrie, les ressources naturelles, l’agriculture, les transports, les services publics, le commerce, constituent une classe nombreuse (les deux tiers de la population), mais dont les conditions d’existence déclinent de façon générale – hormis lors de certains cycles plus favorables (et limités) dans certains secteurs comme l’énergie, les mines et métaux. Ce déclin est constant depuis de nombreuses années.

Une plus grande part de la richesse est aspirée vers les sommets de la société. Les inégalités s’accentuent. Le Canada est, avec les États-Unis, le pays de l’OCDE dont la part des revenus détenus par le 1 % les plus riches est la plus élevée [36].

Il n’y a pas que ce 1 % à tirer les marrons du feu. La grande bourgeoisie nourrit toute une cohorte de suiveux qui gèrent, organisent et font tourner la production et la circulation du capital. Le grossissement du capital financier depuis 20 ans au Canada a contribué (beaucoup plus qu’en Europe pendant la même période) à concentrer au sein de grands groupes et de grands investisseurs une masse énorme de petits capitaux et d’épargne des couches aisées.

Certains capitaux qui ne se valorisaient plus dans la fabrication et dans le commerce au moment des récessions de 1981-82 et 1990-92 sont passés dans la spéculation et l’investissement financier. On parle au Canada d’un capital financier surdimensionné («…Canada has a clearly overdeveloped financial industry» [37]). Cette organisation du capital permet une liquidité à nulle autre pareille (similaire il est vrai à la situation américaine), concentrant le capital dans les secteurs à haut rendement. En d’autres mots, et bien davantage que dans les pays européens par exemple, le capital au Canada parvient à se déplacer et à se recycler rapidement. Mais la concurrence est vive et tout le système fonctionne comme perché sur la lame d’un rasoir.

Cette liquidité a une contrepartie qui est payée, à son corps défendant, par la classe ouvrière, et ce de différentes manières : son épargne – maigrichonne plus souvent qu’autrement (ce n’est qu’une minorité du prolétariat qui dispose d’épargnes investies dans un REER) – est absorbée par le capital financier (souvent à travers les fonds de pension) et dans de très nombreux cas, avec des rendements négatifs ; les dépenses sociales comme les prestations aux prolétaires sans emploi (assurance emploi et aide sociale) sont quant à elles en nette régression ; et surtout, la classe ouvrière est littéralement suspendue aux changements de cap soudains et fréquents qu’opèrent les capitalistes. Ceux-ci tiennent, par la propriété et le contrôle des moyens de production, le sort des travailleurs et travailleuses entre leurs mains.

Pour un économiste vulgaire au service de la bourgeoisie, cette flexibilité est un fait des plus positifs. Mais pour le prolétariat qui n’est pas, rappelons-le, maître des rapports de production (il ne le sera qu’avec le socialisme, une fois qu’il aura conquis et qu’il exercera le pouvoir politique), et qui donc ne détermine ni le moment, ni les circonstances, ni les conséquences financières, familiales ou autres des mises à pied, des restructurations et des changements d’emplois (contrairement en cela à la majorité de la petite-bourgeoisie), les déplacements et la liquidité du capital équivalent à une flexibilité extrême et constituent un fardeau immensément pesant.

En avril dernier, L’observateur économique canadien a souligné positivement le fait qu’en six ans, la moitié des travailleurs canadiens ont changé d’emploi.

«Un des faits saillants de notre vie économique au cours de la dernière décennie est la rapidité des déplacements de ressources entre les secteurs au gré des besoins [souligné par nous, Ndlr]. Vers la fin des années 1990, le tableau de la croissance était dominé par des secteurs comme ceux de la fabrication de produits de haute technologie, de la construction automobile et des services des TIC. Toutes des industries qui ont ralenti depuis 2001 […] Une mesure surprenante de la capacité de s’adapter de la main-d’œuvre est que plus de la moitié des travailleurs canadiens ont changé d’emploi entre 1997 et 2003.»

[38]

Pour des analystes petits-bourgeois bien assis devant leurs ordinateurs, le fait que sept millions de travailleurs et travailleuses passent d’une job à une autre en si peu de temps, c’est un objet d’observation remarquable qui montre la force du capital au Canada. Mais pour les travailleurs et travailleuses de General Motors, Olymel, Imperial Tobacco, Domtar, Cascades, Humpty-Dumpty, Weyerhaueser, Huntingdon Mills, Cleyn & Tinker, c’est deux, quatre ou six mois de stress, c’est la vente d’une maison, le déménagement, c’est la consommation en urgence d’une épargne rachitique, c’est plus souvent qu’autrement «de la merde dans un bas de soie». Personne n’ose écrire que le capitalisme est le responsable, et surtout personne ne veut avouer que le socialisme ne procéderait jamais ainsi !

Ce n’est donc pas le seul 1 % des riches qui profite de la période actuelle. C’est une vaste classe parasitaire, entretenant un appareil immense – des dizaines de milliers de financiers, de directeurs, de publicistes et de vendeurs – qui profite, gaspille et consomme à en vomir le luxe décadent des industries bourgeoises (des VUS extravagants, des maisons de 2, 3 ou 5 millions de dollars, 120 paires de souliers pour deux adultes, quatre fois Miami, Paris ou Las Vegas dans l’année).

Dix pour cent de la population du Canada possède 53 % de tous les avoirs financiers – mobiliers et immobiliers – au pays. Le prolétariat (65 %) n’en possède que de 11 à 13 % (certes des centaines de milliers de maisons à Hamilton, Rosemont, Sept-Îles ou ailleurs, des REER modestes, mais rien de plus). La majorité du prolétariat ne possède qu’une voiture et un gros coffre plein d’incertitudes. Qu’on cesse alors de dire qu’il est lui-même un agent du capitalisme, c’est faux ! Seulement 21 % des CanadienNEs possèdent directement des actions de compagnies, et seulement 37 % au total en possèdent par le biais des différents fonds disponibles [39]. Et aux travailleurs et travailleuses parmi ceux-là, nous devons leur dire : «c’est peut-être malheureux, mais vous ne possédez rien, vous avez prêté votre argent aux compagnies, c’est tout». C’est tout… mais c’est toute la différence du monde.

La bourgeoisie canadienne, avec ses immenses capitaux et ses appareils bien organisés, est résolument engagée du côté des forces les plus réactionnaires qui gouvernent le monde, en particulier du côté de l’impérialisme américain. Il s’agit d’une réalité objective du système impérialiste mondial qui ne tient pas à la subjectivité momentanée de la ou des personnes qui dirigent le pays. Ce n’est pas Harper ou un autre qui poussent à cela, ce sont les besoins objectifs de la bourgeoisie.

Dans la crise (et les crises) des prochaines décennies, ces capitaux et ces appareils vont être secoués dans tous les sens par les tempêtes qui vont souffler. Les bourgeois vont affronter leurs propres Katrina ! Dans ces circonstances, la bourgeoisie canadienne va objectivement confirmer cet engagement du côté réactionnaire : – à la fois contre les classes laborieuses des pays et des régions où ses capitaux fructifient (dans les mines, l’industrie ou les banques) ; – et à la fois contre les travailleurs et travailleuses au Canada même, en particulier le prolétariat industriel et l’armée de réserve, qu’elle va chercher à manœuvrer et à exploiter plus directement et plus franchement que par le passé.

Aucun changement d’importance n’est possible, si nous voulons parvenir à une réorganisation de la société au Canada, sans une liquidation de la bourgeoisie en tant que classe dominante. Le capitalisme canadien est, avec d’autres, l’agent d’un monde injuste. Il fait partie d’un vaste camp réactionnaire appelé à être combattu et remplacé.

En posant la nécessité de relancer un mouvement d’attaque contre le capitalisme au Canada par le bas de la société, par les travailleurs, les travailleuses et les pauvres, le Congrès révolutionnaire canadien entend inscrire solidement le prolétariat et les larges masses du Canada dans la vague montante de la révolution mondiale. C’est tous et toutes les travailleurs et travailleuses, les jeunes et les pauvres au pays qui ont intérêt à renouer avec l’action révolutionnaire ici au Canada.

Mais comme à son habitude, le mouvement socialiste au Canada répond absent ! Il éternise des vacances, pourtant déjà longues. Il a peur de la bataille. Il est moulé comme une gaufre dans la grille du nationalisme. Il ne se conçoit lui-même que comme «l’aile en colère de la bourgeoisie». Il ne porte aucune perspective qui lui soit propre. Il marche avec les jambes d’un autre. Il voit avec les yeux d’un autre. Et quand il pense, il adopte les idées d’un autre, si bien que quand on l’entend, on ne l’entend pas vraiment. On entend un autre brailler le nationalisme, comme si nous étions encore dans les années 1950.

La participation canadienne à la première guerre du Golfe en 1990, puis avec l’OTAN dans les bombardements contre l’ex-Yougoslavie, les immixtions canadiennes en Haïti, l’occupation militaire de l’Afghanistan, l’appui ferme à Israël dans l’agression du Liban, le développement des politiques sécuritaires, le renforcement juridique et technique des agences et des corps policiers (incluant les forces de sécurité privées), les 17 milliards de dollars annoncés pour le renouvellement de l’équipement militaire [40], démontrent où loge la bourgeoisie canadienne.

Ses institutions ont clairement enregistré le fait que depuis la fin des années 1980, le développement du capital financier, la surproduction et la concentration de quantités gigantesques de capitaux, en grande partie fictifs et volatiles, accentuent la fragilité de tout l’édifice. Le capitalisme est de plus en plus un système fonctionnant à l’autorité politique et idéologique. Ses dirigeantEs doivent soigner et entretenir en tout temps la confiance dans la qualité de la valorisation (la loi du «flight to quality»). Les capitaux vont circuler et se concentrer aux USA, au Canada et ailleurs, en autant que la confiance règne, et que le bourgeois est rassuré – par des appareils solides – sur le fait que la plus-value va se réaliser (profits, rentes, intérêts, dividendes, primes, salaires pharaoniques, etc.).

John Manley, ministre – libéral – tout puissant sous Jean Chrétien, avait traduit cette réalité dans des mots simples : «On ne peut pas être à la table du G-8 et aller pisser quand le waiter présente la facture.» [41] Lucidité d’une bourgeoisie dont le sort est lié aux grands équilibres du système impérialiste mondial et qui ne veut pas perdre – comme toutes les autres – ce qu’elle a gagné au fil des décennies précédentes.

Et la bourgeoisie canadienne en a gagné beaucoup ! À la faveur de la grande crise des années 1930 et de la Seconde Guerre mondiale, les USA avait accru leur participation dans la propriété du capital au Canada. Dans le secteur manufacturier, leur part de la propriété était passée de 30 % en 1926 à 44 % en 1960 ; dans le secteur des mines et de l’acier elle était passée de 32 % à 53 % ; et dans le pétrole et le gaz elle atteignit 64 % en 1960 [42]. Dans les autres secteurs comme la finance, le transport, le commerce, le bâtiment et les services publics, la bourgeoisie canadienne était par contre bien en selle.

À travers les institutions de l’État, la bourgeoisie trouva des outils pour affirmer sa préséance dans la production interne de la plus-value. La Commission Gordon en 1957 et le courant nationaliste qu’elle encouragea, les mesures controversées de Gordon lui-même quand il fut ministre des Finances en 1963, la modernisation de l’État dans les provinces, certaines nationalisations importantes, l’achat de stocks d’actions sur les places boursières par la bourgeoisie financière canadienne, le comité Watkins en 1968, la création de la FIRA en 1974 (l’Agence de tamisage des investissements étrangers), tout cela a nettement tourné à l’avantage de la bourgeoisie canadienne.

«Des capitalistes canadiens regroupés, aux intérêts diversifiés, et plus consolidés face à la pression venant des investissements étrangers et des nouvelles opportunités. Tout comme dans la période de l’avant-guerre, le capital canadien a continué à être dominé par les grandes banques à charte et les réseaux d’affaires qu’elles organisent autour d’elles. Mais fait significatif, vers 1976, les grandes compagnies étrangères avaient perdu leur leadership à l’intérieur de ces réseaux

[43] Depuis les années 1980, la propriété du capital est canadienne à plus ou moins 77 %.

Au cours des années 1980 et 1990, le capital financier a gagné en importance. Tout au long de ces années, le caractère impérialiste du capitalisme canadien, la grande concentration de capitaux dans ses firmes les plus importantes, l’étendue de sa présence internationale, le nombre des travailleurs, des travailleuses et des masses laborieuses qu’il a exploités dans ses installations, les quantités de matières premières qu’il a pillées, les destructions brutales de l’environnement qu’il a commises, les richesses qu’il a accumulées, tout ça a contribué à ranger la bourgeoisie canadienne dans le camp des plus puissantes classes d’exploiteurs.

Pendant ces deux décennies, tout en profitant de deux profondes récessions qui ont déplacé (à travers les différents secteurs de l’industrie) et appauvri des millions de personnes au total, le capitalisme canadien est devenu : a) un grand producteur et exportateur mondial de biens ; b) un concentrateur de capitaux par la formation d’entreprises géantes ; c) un concentrateur et un acheteur d’entreprises partout dans le monde ; d) un grand exportateur de capitaux ; e) un participant actif dans le partage des richesses naturelles du monde ; f) un acteur de premier plan dans le capital financier international.

La bourgeoisie a évidemment tiré profit de cette période pour grossir bien au-delà des capacités offertes par le marché interne. Au moment du sommet du cycle international des fusions et acquisitions en 2000, sur des transactions de 234 milliards de dollars impliquant des compagnies canadiennes, la proportion des achats canadiens à l’étranger était de 3 pour 1. Pour être fluctuante au gré des années, cette tendance est encore exacte pour l’essentiel (pour la première moitié de 2006, «…les compagnies canadiennes ont annoncé 267 transactions, près de trois fois plus que les étrangers ici» [44]).

La capitalisation boursière étant relativement modeste au Canada, énormément de capitaux sont exportés. Par exemple : la Caisse de dépôt et de placement du Québec s’est payée pour 2,4 milliards $ une participation de 28 % dans la propriété de la corporation qui régit les aéroports britanniques.

Les compagnies minières canadiennes possèdent des milliers de propriétés sur les cinq continents. Et la liste est longue des géants canadiens qui, dans tous les secteurs, font des milliards de dollars à travers le monde (Barrick Gold, EnCana, Husky Energies, Magna, Alcan, Banque Scotia, Bombardier, etc.).

Par exemple, la Banque Scotia est maintenant une des principales banques en Amérique latine. Ces derniers temps, elle a fait des acquisitions au Mexique, au Salvador, à Porto Rico, au Pérou. Dans ce pays elle s’est hissée au troisième rang dans le secteur bancaire. Quand s’exprime Robert Pitfield, son vice-président international, on lit la rapacité des bourgeois canadiens :

«Les pays d’Amérique du Sud sont résolus à élever le niveau de vie de leur classe moyenne. D’importants efforts sont faits pour qu’une portion de plus en plus importante de la population puisse se procurer une maison, une automobile, une télévision… Cela signifie aussi l’ouverture d’un compte en banque, l’obtention d’une carte de crédit, du financement pour l’automobile, etc.»

[45]

Le tableau ci-contre montre la rentabilité de ces grands piliers de la bourgeoisie canadienne que constituent les banques à charte. À l’échelle du monde, et en proportion de leurs avoirs, les banques canadiennes figurent au sommet de la rentabilité [46].

Évidemment, le discours économique de la bourgeoisie garde dans l’ombre les immenses contradictions qui expliquent cet enrichissement fabuleux des couches sociales supérieures. Il tait tout autant les difficultés qu’il y aura à persévérer encore longtemps sur la voie du capitalisme.

De quelque manière qu’elle s’y prenne, la bourgeoisie va compenser la tendance à la baisse de ses profits domestiques par des attaques répétées contre les travailleurs et les travailleuses : soit en accentuant les modalités de leur exploitation (salaires à la baisse, productivité accrue), soit en liquidant des quantités considérables de forces productives, ce qui veut dire continuer à larguer année après année des dizaines et des centaines de milliers d’ouvriers, d’ouvrières et d’employésEs. C’est ce qu’elle fit dans le passé, c’est ce qu’elle fait maintenant et fera demain.

Ainsi, par exemple : de août 1981 à décembre 1982, l’indice de l’emploi manufacturier est passé de 100 à 78 (i.e. 22 % d’emplois liquidés) ; de juillet 1989 à mars 1992, il a chuté de 100 à 85 ; et de août 2002 au milieu de 2006, il est passé de 100 à 92 [47].

Ces «cycles» – crises et récessions – ne fixent pas la totalité du prolétariat dans un chômage permanent, mais elles le promènent de l’armée de réserve à la production, et d’une production à une autre, d’un boulot à l’autre. Évidemment, cette situation est, au Canada comme dans d’autres pays, propre aux emplois de prolétaires. À travers ce parcours, les capitalistes ont obtenu depuis 20 ans une diminution massive des coûts salariaux. Le journal The Gazette écrivit en effet que le revenu médian des CanadienNEs au début de 2005, une fois ajusté à l’augmentation du coût de la vie, était encore inférieur au sommet qu’il avait atteint dans les années 1980 [48].

Sur un prolétariat canadien actif de plus ou moins 10 215 000 personnes (4 880 000 ouvriers-ères et 5 315 000 employéEs d’exécution), entre 25 % et 30 % gagnent moins que les 2/3 du salaire médian, tous emplois confondus (soit moins de 12,50 $ l’heure).

En 2005, presque la totalité de la progression des salaires ouvriers au Canada est venue de l’Alberta (et dans une mesure moindre de la Colombie-Britannique), un résultat de l’activité intense dans l’extraction pétrolière et gazière. Mais L’Observateur économique canadien a quand même fait remarquer que, de manière générale : «les pressions salariales sont encore faibles au pays…» et y est allé d’un commentaire lumineux : «les raisons en demeurent obscures» [49].

Il aurait été préférable de dire que les raisons sont d’emblée obscurcies par les partisans du capitalisme qui taisent la lutte profonde qui existe entre le travail et le capital et qui font comme s’il s’agissait de deux facteurs complémentaires dans la production. Les travailleurs et travailleuses d’Olymel à Princeville et à Saint-Hyacinthe, qui ont subi des coupures de l’ordre de 15 à 30 % ces dernières années savent, comme beaucoup d’autres à travers le Canada, par leur propre expérience immédiate, qu’il n’y a rien de complémentaire là-dedans. Ce sont deux entités en lutte permanente entre elles.

La plus grande partie de la classe ouvrière est actuellement prise à la gorge. Son revenu suffit à peine à payer pour ses besoins mensuels de base. Même dans les mines et l’extraction pétrolière, où pourtant les salaires des ouvriers semblent élevés, les coûts du transport, du logement, de l’énergie et des dépenses de base grugent l’essentiel des gains des travailleurs et travailleuses. Les ménages canadiens sont endettés comme jamais. Le ratio de la dette sur le revenu disponible est passé de 70 % en 1986 à 124,5 % en 2005 ! Les banques et les autres institutions de crédit en salivent littéralement ! Elles reprennent ainsi chaque année une grande partie des salaires gagnés par les travailleurs et travailleuses.

La Banque du Canada estime que les ménages canadiens consacrent en moyenne 7,6 % de leur revenu annuel uniquement à payer des intérêts [50]. Et la Banque a le culot de dire que «c’est peu !». C’est énorme ! Et cela, année après année après année, comme dans une ronde irréelle et sans fin, à travers laquelle les grandes institutions du capitalisme financier – incluant l’État bourgeois – nous volent et nous revolent systématiquement, jour après jour par la plus-value, les impôts et les intérêts.

Cela suffit ! Nous aimons travailler. Nous voulons travailler, produire et servir, mais pour l’utilité sociale que cela représente, et non plus pour l’enrichissement de la bourgeoisie. À bas cette propriété privée des moyens de production et d’échange qui n’est plus qu’une vieillerie réactionnaire et nuisible qui conduit le monde à la catastrophe !

Pourquoi les maoïstes ont raison de constituer maintenant le Parti communiste révolutionnaire

Il faut s’attendre à ce que la bourgeoisie canadienne cherche à faire le plus de millage possible sur ce mode d’intensification de l’exploitation des travailleurs et travailleuses (au pays comme à l’étranger), tout en continuant son pillage des ressources naturelles, au premier chef dans les territoires autochtones du Nord canadien et un peu partout dans le monde. Bien sûr, en profitant de tout cela pour grossir sa puissance financière.

À propos de pillage, la compagnie Barrick Gold, premier producteur d’or mondial, fait des pieds et des mains pour démarrer l’extraction d’or sur le site de Pascua Lama au Chili. Barrick Gold compte extraire, dans un immense glacier, 750 000 onces d’or par an et pendant au moins 20 ans. Barrick a payé ce site de 8 600 hectares, la gigantesque somme… de 20 $ US ! Barrick Gold a reçu le feu vert de la présidente «socialiste», la très à gauche Michelle Bachelet. Pour l’heure toutefois, le projet est contesté devant les tribunaux [51].

Cette volonté est clairement une volonté d’étranglement. Étranglement partout de la classe ouvrière ; étranglement des pauvres ; étranglement des masses prolétariennes et paysannes dans les pays dominés par l’impérialisme.

Mais pour réussir dans le capitalisme du XXIe siècle, cette «volonté» des bourgeois d’en remettre (i.e. ce projet immanent au capitalisme lui-même d’éterniser sa reproduction élargie) a besoin de toujours plus de violence, et de plus de moyens de contraintes exacerbés.

Cette violence, dont le rapport social fondateur se trouve dans la propriété privée des moyens de production et d’échange, passe nécessairement de sa forme sociale (chômage, mises à pied, pertes du revenu, pauvreté, malnutrition, etc.) à sa forme politique (l’action des polices et des tribunaux, les lois répressives, l’instauration d’un apartheid urbain entre quartiers riches et quartiers pauvres, les menaces, les sanctions et les guerres sur la scène internationale) comme par une connexion invisible, dès lors que le besoin en est impératif pour la bourgeoisie.

Rappelons la phrase de Karl Marx à l’effet que les crises sont des solutions violentes et momentanées, «…de violentes éruptions qui rétablissent pour un instant l’équilibre rompu» [52]. Or ces éruptions violentes et ces équilibres rétablis passent tout autant de l’économique au politique. Les grands bourgeois ne seront jamais placés tous ensemble dans la situation de se dire «c’est foutu, on ne peut plus gouverner» et de faire leurs valises pour partir vers Banff, les Bahamas ou la Suisse. Ils se battent et se battront. Ils se battent entre eux et ils se battent contre nous. Ce qui est décisif alors, c’est nécessairement l’action révolutionnaire du prolétariat.

S’il est exact de dire que l’apparition et la succession nombreuse, chaotique et dramatique de crises économiques, sociales et politiques forment essentiellement la toile de fond de toute l’époque actuelle, et donc la matrice de nos luttes, il est par contre illusoire et dangereux de s’imaginer qu’une crise globale, une crise générale et révolutionnaire va poindre et prendre corps, et que ce sera alors le moment pour le prolétariat révolutionnaire de passer à l’action. Une telle chose n’existe tout simplement pas. Elle n’existe pas comme un moment séparé de la longue période de maturation des contradictions. Et elle n’existera donc pas non plus au Canada, quand bien même on l’attendrait encore 20, 50 ou 100 ans.

Le capitalisme en danger, traversé par les crises, produit à la fois l’oppression (la violence) et la révolution, à la fois le noir et le rouge ! Mais le capitalisme est le mode de production le plus combatif de l’histoire pour la simple raison qu’il ne peut se recycler dans le suivant. C’est pour ça qu’il combat, pour survivre et se recréer. La révolution (le rouge !) n’est donc jamais donnée comme une occasion. Elle arrachée historiquement. Elle est une victoire au terme d’une longue lutte.

Au lieu de fouiller plus à fond toutes les exigences actuelles de la lutte pour conquérir le pouvoir politique, de manière à inscrire dans le présent l’action révolutionnaire du prolétariat pour le socialisme, beaucoup de communistes routiniers se sont immobilisés aux pieds d’une notion qui ne recèle en elle-même rien de précis ni de substantiel, celle de situation révolutionnaire. Lénine le premier, qui l’a maintes fois utilisée, n’y a mis aucun des déterminants stratégiques supposément fondamentaux que plusieurs marxistes tendent à y voir.

Lénine a parlé des trois aspects d’une situation révolutionnaire : 1) quand les classes dominantes sont dans l’impossibilité de gouverner comme avant ; 2) quand la misère et la détresse des masses s’aggravent plus qu’à l’ordinaire ; 3) quand il y a une accentuation marquée de l’activité des masses [53].

Mais sitôt fait, Lénine a comme relativisé tout cela (ces trois facteurs qui forment une situation révolutionnaire) en introduisant, avec toute la perspicacité qui était la sienne, un quatrième déterminant bien supérieur aux trois autres :

«…la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne tombera jamais, même à l’époque des crises, si on ne le fait choir.»

[54]

Aujourd’hui au Canada, pour tout travailleur ou toute travailleuse de Montréal, d’Halifax, de Winnipeg ou d’ailleurs, qui veut mettre une partie de sa vie dans la lutte pour le socialisme, qui veut le faire maintenant et dans les conditions qui sont les nôtres, il est clair que Lénine n’a pas fermé le cahier en disant «…attendez qu’une situation révolutionnaire surgisse». Lénine en 1915 nous a plutôt posé une question fondamentale. Il a jeté sur la table un méchant problème. Loin de le fermer, il a ouvert tout grand le cahier et y a inscrit en haut de la page la question suivante : comment faire et comment s’assurer, quand viendra une situation révolutionnaire, que notre classe aura la capacité de mener les actions de masse qui vont faire tomber le gouvernement ?

Le mot clé est clairement : la capacité. Et on pourrait ajouter toutes les capacités. Capacités scientifiques, idéologiques et propagandistes. Capacités pour mobiliser des millions de personnes. Capacités pour protéger, défendre et organiser les masses prolétariennes là où elles se trouvent et ce, pendant la longue période de maturation de la lutte des classes. Capacités pour mener des actions clandestines et illégales qui affaiblissent les appareils bourgeois. Capacités pour affronter militairement – par les moyens appropriés – la bourgeoisie.

S’il est fondamental de pouvoir disposer de ces capacités (et de tant d’autres) au moment des situations révolutionnaires, c’est donc obligatoirement, qu’on les aura éprouvées d’abord pendant une période plus ou moins longue. Sinon, on appelle cela avancer à l’aveuglette. Il n’y a pas moyen de raisonner autrement. Et il faut refuser d’entraîner les masses dans quelque révolution que ce soit si le parti ne raisonne pas ainsi. Ce n’est pas sur le papier qu’on fait la révolution, mais dans la vie réelle !

La tâche actuelle pour les révolutionnaires du Canada est de constituer maintenant un parti communiste révolutionnaire. Cette affirmation est juste, mais en même temps elle est trop brève. Il faudra que ce parti, pendant toute la période au cours de laquelle la lutte pour le socialisme va se déployer à travers le pays, éprouve ses propres capacités, qu’il accumule forces et acquis positifs et mérite ainsi, non pas sur le papier mais dans la vie réelle, la confiance et l’adhésion du prolétariat révolutionnaire. Comme l’a si bien écrit Lénine dans La guerre des partisans : «Toute nouvelle forme de lutte désorganise les organisations qui n’y sont pas préparées. […] Il ne faut pas en conclure qu’on ne doit pas combattre. Il faut seulement en conclure que l’on doit apprendre à combattre. Voilà tout.» [55]

Dans un article paru en 2002, la revue maoïste A World to Win a bien résumé les enjeux de la période actuelle :

«Des événements cataclysmiques se déroulent et les impérialistes et réactionnaires eux-mêmes ont placé la guerre, qui est la résolution des contradictions par les armes, carrément sur la scène centrale. Tout cela peut servir à accélérer et faciliter les luttes du prolétariat et des peuples opprimés au début du vingt-et-unième siècle. Pour que cela se produise, pour révéler et concrétiser le potentiel favorable dans la situation mondiale d’aujourd’hui, un immense travail est nécessaire pour faire flotter plus puissamment le drapeau du prolétariat dans le maelström actuel des contradictions. […] Lénine a écrit que “l’expérience de cette guerre… abasourdit et abat certains, mais éclaire et trempe certains autres”. […] Ce que signifient les paroles de Lénine aujourd’hui, dans notre situation, c’est que nous sommes face à deux dangers : soit être écrasés au terme de la confrontation avec un ennemi à cause de la brutalité de son agression ou à cause de notre propre passivité ou de nos erreurs ; soit faire notre devoir, nous mettre en mesure d’affronter la situation et de mener la lutte à l’échelle planétaire. […] La résistance généralisée et la puissante affirmation de l’alternative prolétarienne sont les réponses.»

[56]

Cette orientation nous inspire ici même au Canada. Elle nous convainc qu’avec un parti communiste révolutionnaire au service du prolétariat, un parti qui ne serait plus, comme tant d’autres l’ont été dans le passé, ni négligeant ni indifférent face aux questions pratiques de la révolution, les forces les plus combatives au sein de notre classe vont s’en trouver transformées, plus avisées et plus efficaces.

Et pour reprendre la belle expression de Lénine, nous sommes convaincuEs que les travailleurs et travailleuses du Canada passeront à travers les crises et les temps difficiles en étant non pas abattuEs et défaitEs, mais éclairéEs et trempéEs par l’expérience de la lutte. Nous comprenons que ces «réponses» dont parle l’article (la résistance généralisée et la puissante affirmation de l’alternative prolétarienne) doivent se traduire au Canada par la constitution à ce moment-ci du Parti communiste révolutionnaire, et par le déploiement à travers tout le pays de la lutte pour le socialisme.

Ce vaste et puissant déploiement est fondamental. Il ne doit plus attendre, il a déjà tellement tardé. Le pays est immense. Le prolétariat est nombreux mais disséminé à travers un large territoire. Sa composition multinationale est considérable. Ses origines, ses pratiques, son expérience sont diverses mais inégales. Il compte dans ses rangs la majorité des Autochtones du Canada qui mènent une résistance nationale juste et qui de surcroît sont aux prises avec le pillage effréné des ressources naturelles dans le nord du pays par les compagnies multinationales canadiennes et étrangères.

À travers toutes les régions, les capitalistes ont développé des villes et des industries où les ouvriers, les ouvrières et leurs familles constituent des communautés importantes. Mais l’avenir de ces villes est en danger. Des moyens de production sont détruits et disparaissent. La bourgeoisie se fait une gloriole de ses grands centres financiers : Toronto, Montréal, Calgary. Elle installe le luxe, la facilité, la prospérité, le divertissement, le beau et le confortable dans d’immenses centres-villes. Et ils sont effectivement immenses, tentaculaires et éblouissants (la bourgeoisie est en effet une classe puissante et considérable par son pouvoir). Elle crée ainsi l’illusion que le capitalisme d’aujourd’hui est le nec plus ultra de la qualité et du bien vivre. Mais dans les faits, elle a perdu la capacité à résoudre les problèmes actuels. Le pays réel en souffre.

Le déploiement de la lutte pour le socialisme à travers tout le Canada est objectivement un mouvement nécessaire pour unifier politiquement le prolétariat et pour qu’il se constitue dans la lutte en un adversaire puissant face à la bourgeoisie et à ses appareils. Ce déploiement se fera au sein des masses prolétariennes. Dans les logements, dans les usines et dans la rue, plutôt que dans les locaux des bureaucrates. Il va côtoyer chaque étincelle de colère, chaque mouvement de résistance, chaque lutte juste, chaque grief spontané qui naît de l’exploitation et du mal de vivre. Mais il ne se confondra pas, ni n’adoptera, ni ne se laissera absorber dans la pratique revendicative limitée des syndicats, des ONGs et des organisations populaires établies. Cette pratique ne suscite de toute manière ni l’unité, ni la force nécessaire pour changer les choses. Au contraire même, elle contribue à ce que les prolétaires s’ignorent les uns les autres. Nous sommes actuellement des millions à aller chacun notre chemin, comme si, encore une fois, nous n’étions que des billes jetées sur le sol et roulant chacune pour elle-même.

Dans ce déploiement, l’unité et la force du prolétariat ne pourront émerger et se construire qu’à partir des actions révolutionnaires – grandes initiatives de masse et actions limitées de groupes de propagande – qui formeront l’ossature et la charpente de la lutte pour le socialisme. S’appuyant sur une connaissance immédiate de la réalité prolétarienne, de même que sur des analyses concrètes, sur un programme et sur une ligne politique générale au contenu tranchant et positif, la pratique de l’action révolutionnaire va produire le projet commun de classe (le socialisme) et l’unité dont on a besoin.

La propagande qu’elle générera va traverser les distances, les régions, les différences entre les secteurs de l’économie, entre les différentes couches d’ouvriers et d’ouvrières et les groupes linguistiques, etc. Toutes les classes de la société vont être concernées par les défis ainsi posés, mais évidemment dans des directions contraires et avec des effets opposés : négativement pour les classes dominantes, et positivement pour le prolétariat et la masse des travailleurs et des travailleuses.

Ce n’est qu’ainsi, en touchant et en atteignant toutes les classes et tous les groupes dans la société, en bouleversant les vieux accords, en réveillant les soumissions dormantes et en congédiant les alliances qui se maintiennent depuis si longtemps, ce n’est qu’ainsi que la lutte des classes va monter, va progresser et atteindre sa dimension politique, et devenir ainsi une lutte pour renverser l’État bourgeois.

Pour cela, un immense travail sera nécessaire. Mais ce sera un travail franc qui n’aura rien de pompeux ni de mensonger.

Il ne s’agit pas de faire semblant que le capitalisme peut être réformé, ou qu’on peut oblitérer comme par magie ses principales institutions. Il n’existe pas de «voie rapide» chimérique – sorte d’autoroute spéculative – par laquelle on pourrait se rendre du pire au meilleur sans passer par la lutte des classes, par la révolution et le socialisme. Or la gauche au Canada comme ailleurs est pleine de personnages qui prétendent tous, les uns après les autres, pouvoir trouver cette autoroute spéculative.

Présentement, beaucoup de ceux qui flottent au sommet des sphères éthérées de «l’altermondialisation» sont convaincus d’avoir enfin localisé cette autoroute :

«…cette réalité de la désintégration sociale et environnementale a amené des millions de personnes à se rassembler dans une alliance planétaire à géométrie variable qui s’étend au-delà des frontières nationales pour forger ce qui pourrait être considéré comme le mouvement social le plus authentiquement universel et rassembleur de l’histoire de l’humanité. […] Cette alliance fonctionne de plus en plus efficacement sans être chapeautée par une organisation, une direction ou une idéologie centralisées. De plus sa forme s’adapte aux différents contextes où elle se manifeste.»

Et de nous dire que cette vaste alliance a déjà produit de très nombreuses initiatives populaires partout à travers le monde : «…ces événements et actions révèlent qu’un nouveau système est en train de naître, du sein même de l’ancien». [57] Rien de moins !

Cet exemple spectaculaire, cette vision surfaite d’un mouvement idéal (i.e. rêvé !), produite par le International Forum on Globalization, sur le collectif duquel figurent des CanadienNEs bien placés dans la gauche réformiste comme Maude Barlow et Tony Clarke, est rapidement décalé quand vient le temps de passer aux choses concrètes. À travers des dizaines d’exemples d’initiatives populaires qui partout à travers le monde seraient présentement en train de faire naître un nouveau système (ce qu’il est difficile de vérifier), les auteurs mentionnent pour le Canada les faits d’arme suivants : le regroupement de «…centaines d’organisations pour préparer un programme d’actions citoyennes en vue de mettre fin au contrôle que les grandes sociétés commerciales exercent sur les institutions gouvernementales» et «…l’enquête menée en 1998 pour rechercher des solutions de remplacement à l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI)» [58].

Parle-t-on du même Canada que celui dans lequel nous nous battons ? Parle-t-on sérieusement de changer le monde ? Parle-t-on d’initiatives populaires véritables ou plutôt de projets bureaucratiques ? Comme souvent c’est le cas avec les réformistes, les mots sont enflés et prennent beaucoup de place, mais le ballon, lui, est toujours crevé !

A-t-on besoin de s’en convaincre ? Dans un collectif d’auteurs membres d’ATTAC-Québec, l’un d’entre eux y va d’un véritable coup de marteau : «la révolution écologique et sociale qui s’impose nécessitera une révolution anti-capitaliste» [59]. Bravo, il est d’attaque le bonhomme ! Et que propose-t-il ?

«Celle-ci [la révolution anti-capitaliste] suppose une réforme fiscale et budgétaire radicale dont les piliers seraient une mise à contribution beaucoup plus importante du capital, un développement sans précédent des services publics, une diminution draconienne du temps de travail et un fort interventionnisme économique dans les domaines clés de l’épargne et de l’investissement.»

En vérité, ce qu’il veut, c’est régler les problèmes du capitalisme par le capitalisme lui-même (par la plus-value, l’impôt et l’État bourgeois).

Ce divorce pathétique entre le discours et les propositions est une signe évident, partout à travers le monde, que la pauvreté des classes populaires, les contraintes des rapports sociaux, la violence des gouvernements, les contradictions criantes qui s’additionnent, l’écœurement et la colère des masses, tout ça mis ensemble commence à prendre la forme d’un véritable cheval fougueux qui rue et qu’il faut brider à tout prix ! On parle de révolution et de changer le monde, mais de manière inconséquente. On est confus sur les moyens. On cherche des voies magiques. Dans les faits, on craint la révolution, on en a peur, et finalement on s’offre pour ramener le cheval dans son enclos !

Ce type de divorce entre le discours et l’action, nous n’en voulons tout simplement plus ! Nous allons appuyer la création du PCR pour pouvoir passer à un autre type de mouvement, un mouvement prolétarien décidé à agir, au centre duquel luttera un parti d’un genre nouveau, un parti maoïste.

Acquis… et acquérir encore !

Dans ce combat, le PCR(co) a lutté pour consolider un certain nombre d’acquis.

Le PCR(co) est une organisation jeune. Il a commencé pratiquement en même temps que le XXIe siècle à accumuler connaissances et expériences auprès des travailleurs pauvres, des jeunes, des ouvrières, des employéEs, des familles, des immigrants et immigrantes dans un grand nombre de villes à travers le Canada. Fondé à Montréal en novembre 2000 lors d’une conférence politique, il a depuis lors participé à plusieurs luttes, il a enquêté, étudié, débattu et adopté un programme politique dans un congrès à l’été 2003.

Le PCR(co) s’est placé dès ses débuts sous la bannière du marxisme-léninisme-maoïsme. Cela fut à la fois simple et compliqué. Compliqué parce qu’il a fallu aller à contre-courant. La direction petite-bourgeoise du mouvement marxiste-léniniste canadien, n’ayant pas fait dans la période 1979-1983 les choix stratégiques nécessaires pour développer le mouvement – n’ayant pas voulu les faire – a tout simplement plié l’échine, abandonnant le mouvement comme un capitaine indigne. Il a fallu en ramer un coup avant de retrouver une certaine orientation.

Mais ce fut simple aussi. C’est la vie elle-même, c’est la lutte des classes, ce sont les souffrances et l’héroïsme des peuples du monde entier qui ont amené le PCR(co) vers le marxisme-léninisme-maoïsme. L’exemple des révolutions du XXe siècle, puis les exemples plus récents et actuels des guerres populaires au Pérou, aux Philippines, au Népal, en Inde, ont convaincu ses militants et militantes à mettre durablement leurs propres efforts, leurs ressources et leur enthousiasme dans le développement stratégique de la guerre populaire comme forme actuelle et universelle de la révolution socialiste. Depuis lors, le PCR(co) développe dans son travail auprès du prolétariat, dans sa propagande et par sa participation aux luttes, les principes et les moyens qui seront ceux de la guerre populaire prolongée appliquée aux conditions concrètes qui prévalent au Canada.

Le PCR(co) a reconnu que l’ancien Parti communiste canadien ne constituait plus, en dépit de ce qu’il continue à prétendre, le «détachement le plus avancé de la classe ouvrière». C’est un détachement qui retarde, et c’en est malheureux. Le PCC ne lutte plus pour le socialisme. Il se propose de constituer de «larges coalitions», de travailler «pour une coopération avec le NPD», de bâtir «une alliance démocratique populaire», de gagner «une majorité de députés de gauche au parlement» et d’obtenir «un gouvernement populaire démocratique» [60]. Ces formules imprécises ne sont plus que les pages éternellement tournées d’un passeport vers l’inaction.

Comme organisation, le PCR(co) a combattu le dogmatisme et l’ossification qui profitent tellement à la bourgeoisie en faisant «vivre» des organisations «mortes». Dans un pays impérialiste comme le Canada, et au sein duquel la bourgeoisie est extrêmement puissante, ce dogmatisme aide constamment l’aile droite du mouvement ouvrier à se maintenir et à perdurer.

Dans son programme en particulier, qui est un acquis précieux pour les milieux révolutionnaires actuels au pays, le PCR(co) a montré de la première ligne à la dernière qu’il s’interdit de dissocier l’existence du Parti, de la ligne stratégique pour la conquête du pouvoir et pour la révolution socialiste. On n’a rien à vendre au prolétariat. Et il n’a surtout rien à nous acheter. Si on ne lutte pas par tous les moyens – moyens légaux et illégaux, presse, littérature, éducation, grèves, manifestations, occupations, actions armées et autres – pour amener le prolétariat au pouvoir, le parti n’a pas de raison d’exister.

Mais le parti, le Parti communiste révolutionnaire (PCR), a raison d’exister. Ses acquis sont petits et limités, mais ils sont précieux. À nous de les faire grossir et de les développer.

Appuyons la création définitive du PCR ! Et déployons maintenant à travers tout le Canada le plus vaste mouvement de lutte pour le socialisme que le pays aura connu !

Septembre 2006

Notes :

1. Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande.
2. Karl Marx, Critique du droit hégélien.
3. L’idéologie allemande.
4. Marcel Gauchet, La condition historique, Folio, 2005.
5. Loïc Wacquant, in l’hebdomadaire français Rouge, 20 juillet 2006.
6. Cette expression est le titre exact d’un livre du groupe français ATTAC sous la plume de Jacques Nikonoff (Éditions de Minuit, 2005).
7. Karl Marx, Le Capital, livre 1, chapitre 3.
8. OIT, Global Employment Trends, janvier 2006.
9. Karl Marx, La sainte famille.
10. Banque mondiale, 2006 World Development Indicators.
11. «Comme la force de travail équivaut à une somme déterminée de moyens de subsistance, sa valeur change donc avec leur valeur, c’est-à-dire proportionnellement au temps de travail nécessaire à leur production.» Karl Marx, Le Capital, livre 1, chapitre 6.
12. Michael Yates, in Monthly Review, février 2004.
13. Ibid.
14. Tableau tiré de Gérard Duménil et Dominique Lévy, Économie marxiste du capitalisme, éd. La Découverte, 2005.
15. Claude Pottier, Les multinationales et la mise en concurrence des salariés, éd. L’Harmattan, 2003.
16. Claude Serfati, Impérialisme et militarisme : actualité du XXIe siècle, éd. Page deux, 2004.
17. Tiré du rapport de l’économiste Don Drummond, The Globe and Mail, 26 juin 2006.
18. Cité de la revue A World To Win, n° 32, 2006.
19. Claude Pottier, Ibid.
20. Claude Serfati, Ibid.
21. La Presse, 6 avril 2006.
22. Canadian Business, 7-20 novembre 2005.
23. Ibid.
24. David Dodge, La Presse, 21 juin 2006.
25. David Wolf, revue Canadian Business, Ibid.
26. Revue Commerce, juin 2006.
27. Tom Thomas, commentant Karl Marx in La crise chronique ou le stade sénile du capitalisme, éd. Contradictions, 2004.
28. Globe and Mail, 30 juin 2006.
29. Tom Thomas, Ibid.
30. La finance mondialisée, sous la direction de François Chesnais, éd. La Découverte, 2004.
31. Nous lions cela à la situation des classes sociales. Ce que note par exemple, un auteur français à propos de la petite-bourgeoisie intellectuelle : «La difficulté actuelle est que, dans la nouvelle structure objective des classes qui émerge, les catégories sociales en situation de maîtriser la production des représentations collectives… sont de plus en plus éloignées des masses.» Louis Chauvel, Le retour des classes sociales, sous la direction de Paul Bouffartigue, éd. La dispute, 2004.
32. Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste.
33. Mao Zedong, Citations (le «Petit livre rouge»).
34. Cité par Mao, ibid.
35. Richard J. F. Day, Gramsci is dead – anarchist currents in the newest social movements, éd. Between the Lines, 2005.
36. Source : A.B. Atkinson, Income inequality in OECD Countries: Notes and Explanations, Oxford, 2003.
37. Jim Stanford (économiste des TCA) in Paper Boom, 1999.
38. Statistique Canada, L’Observateur économique canadien, avril 2006.
39. Jim Stanford, Ibid.
40. La Presse, 12 août 2006.
41. (traduction libre de l’anglais) John Manley, cité par Maude Barlow, Too Close for Comfort, éd. McClelland & Stewart, 2005.
42. Michael Howlett et autres, The political economy of Canada, Oxford UP, 1999.
43. Ibid.
44. La Presse, 24 août 2006.
45. Revue Commerce, juin 2006.
46. The Globe and Mail, 25 mai 2006.
47. The Globe and Mail, 27 avril 2006.
48. The Gazette, 24 mai 2006.
49. L’Observateur économique canadien, Ibid.
50. Banque du Canada, Revue du système financier, décembre 2005.
51. La Presse, 6 juillet 2006.
52. Karl Marx, Le Capital.
53. Lénine, La faillite de la IIe Internationale.
54. Ibid.
55. Lénine, La guerre des partisans.
56. Revue A World To Win, n° 28, 2002.
57. John Cavanagh et autres, Alternatives à la globalisation économique, éd. Écosociété, 2004.
58. Ibid.
59. Marc Bonhomme, Où va notre argent, éd. Écosociété, 2006,
60. Programme du Parti communiste du Canada (adopté en 2001).