Entre l’illusion et la réalité

Une grande campagne s’est mise en branle en vue d’obtenir le retour d’une équipe de la Ligue nationale de hockey dans la ville de Québec. Le 2 octobre, il y a eu un grand rassemblement, la «marche bleue», où étaient présents partisans de hockey et anciens joueurs des Nordiques comme les frères Stastny, Michel Goulet, […]

Une grande campagne s’est mise en branle en vue d’obtenir le retour d’une équipe de la Ligue nationale de hockey dans la ville de Québec. Le 2 octobre, il y a eu un grand rassemblement, la «marche bleue», où étaient présents partisans de hockey et anciens joueurs des Nordiques comme les frères Stastny, Michel Goulet, etc.

Les Nordiques ont quitté la ville de Québec en 1995 et sont devenus par la suite l’Avalanche du Colorado. Durant la saison 1994-1995, il y avait eu un gros conflit de travail entre les joueurs et la LNH et la saison avait été écourtée de 34 matchs. Marcel Aubut, le propriétaire des Nordiques de l’époque, prétextait que les conditions économiques dans les petits marchés canadiens (faible valeur de la devise canadienne par rapport à la devise américaine, croissance salariale élevée, recettes limitées, faible appui corporatif) étaient beaucoup trop défavorables. La mise en place d’un nouvel amphithéâtre aurait pu, selon lui, amoindrir les aspects négatifs et permettre la survie de l’équipe, d’autant plus qu’elle avait fini parmi les premières de la ligue en 1994-1995.

La direction de la Ligue nationale de hockey favorisait la venue de nouvelles équipes aux États-Unis. Le commissaire de la ligue, Gary Bettman, qui venait de la National Basketball Association, pensait que les équipes de hockey qui partageraient leur amphithéâtre avec des équipes de basketball seraient en mesure de réduire leurs coûts.

Mais voilà, cette expansion vers de nouveaux marchés ne s’est pas révélée si heureuse. Pour que les équipes puissent faire des profits, il faut quand même que les recettes soient supérieures aux dépenses. Ces nouvelles équipes, dans des marchés comme la Floride, l’Arizona, la Caroline, le Tennessee ne réussissent pas à attirer suffisamment de gens. Le lock-out qui a fait en sorte que la saison 2004-2005 a été annulée a permis aux propriétaires de fixer un plafond salarial, ce qui aida les équipes dont le marché était restreint.

Malgré ce plafond salarial qui limite les dépenses, il n’est pas clair qu’il y aura un afflux suffisant de spectateurs dans les nouveaux marchés, ni non plus de lucratifs contrats de télévision. Au Canada, cependant, l’appréciation du dollar canadien fait apparaître les petits marchés comme plus rentables. Et Québec n’est pas la seule ville qui serait prête à accueillir une équipe américaine en problème. On peut penser à la ville de Hamilton ou encore celle de Winnipeg.

La cabale pour le retour des Nordiques a été alimentée par différentes sources. Il y a certes le maire de Québec Régis Labeaume, reconnu pour aimer beaucoup les mégaprojets, qui a ramené le projet d’olympiques d’hiver en 2022. Pour obtenir de tels jeux, il faut avoir beaucoup d’infrastructures sportives, d’où la demande d’un nouvel aréna de hockey.

Après avoir tenté d’acheter le Canadien de Montréal l’an dernier, la société Quebecor, reconnue pour son antisyndicalisme, s’est décidée à appuyer le retour des Nordiques de Québec. Quebecor souhaitait faire l’acquisition du tricolore de manière à promouvoir une nouvelle chaîne sportive encore en projet. Le projet a échoué. Qu’à cela ne tienne, Quebecor se porterait acquéreur d’une équipe américaine pour la transférer à Québec.

Cette nouvelle équipe servirait de vitrine publicitaire pour l’empire Quebecor. Et pour arriver à ce but, Quebecor utilise tous ses atouts. Le réseau de télévision TVA, qui fait partie de l’empire Quebecor, a diffusé une série télévisée simulant une confrontation entre des équipes de Montréal et Québec. Pierre-Karl Péladeau, le grand boss de l’empire, a rencontré personnellement d’anciens joueurs des Nordiques pour les mettre dans la game, le commissaire de la LNH et le premier ministre Charest, qui s’est d’ailleurs engagé à mettre 45 % du financement pour la construction d’un nouvel amphithéâtre en fonds publics provinciaux. Sur le site Web du groupe Canoë (encore Quebecor), nous retrouvons les propos suivants : «Sans accorder d’entrevue, le grand patron de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, a répété mardi que “l’objectif ultime” de son groupe était de ramener les Nordiques à Québec.»

Outre Quebecor, les radio-poubelles qui pullulent dans la ville de Québec ont joint le bal. En partie, c’est un peu pour des raisons économiques. Les lignes ouvertes sportives de ces radios obtiendraient plus d’auditeurs, donc plus de recettes publicitaires. Mais aussi, ces radios jouent un rôle non négligeable dans la mobilisation idéologique réactionnaire de la population de Québec. On se rappelle la campagne de CHOI-FM en 2004 contre la possible révocation de son permis de diffusion, qui avait produit une énorme manifestation de 50 000 personnes au nom de la «liberté».

Le 11 avril 2010, un animateur radiophonique a été à l’origine de la manifestation des «cols rouges», qui a regroupé plus de 30 000 personnes pour dénoncer le dernier budget du ministre Bachand, qui annonçait plein de hausses de taxes. La force des partis de droite dans la région de Québec, l’Action démocratique du Québec au provincial et le Parti conservateur au fédéral, n’est pas étrangère à l’impact idéologique de ces radios-poubelles. De nouvelles forces politiques encore plus à droite comme le Réseau Liberté-Québec, trouvent un soutien parmi ces radios-poubelles.

Dans le contexte particulier de la ville de Québec, la mobilisation pour les Nordiques a pris un tour politique réactionnaire. Plusieurs ont noté la contradiction entre le fait que l’on revendique de lourds investissements publics (plus de 500 millions de dollars) pour un amphithéâtre alors qu’en général, les tenants de cette revendication exigent que l’État sabre les dépenses publiques. Mais bon, la droite populiste n’en est pas à une contradiction près. Cela dit, une argumentation populiste s’est développée pour justifier une telle dépense. On souligne que les gouvernements défraient beaucoup de sommes pour des arts qui ne s’adressent pas à la masse. Par exemple, l’Orchestre symphonique de Montréal paie son chef un million de dollars par année, grâce aux subventions de l’État. Cet argent ne servirait que les élites et dans ce contexte, la masse aurait droit à son amphithéâtre.

Que la diffusion de la musique classique ou autres performances artistiques plus «raffinées» ne se fasse pas davantage parmi les masses, ça se peut fort bien et c’est problématique. Par contre, il faut savoir que la majorité des musiciens qui jouent dans les orchestres symphoniques ont des revenus bien en deçà de la moyenne, ce qui n’est certes pas le cas d’un joueur de hockey. L’idée que les dépenses gouvernementales dans le domaine des arts visent à une plus grande démocratisation n’est pas à rejeter.

L’autre argument populiste en vogue fait appel à un sentiment identitaire québécois. La venue d’une équipe de hockey à Québec stimulerait la présence québécoise au sein de la Ligue nationale. À l’époque de la grande rivalité Canadien-Nordiques des années 1980, la proportion de Québécois était plutôt élevée dans ces équipes.

Mais si la présence québécoise, en proportion, s’est réduite dans la LNH, cela dépend de plusieurs facteurs qui n’ont rien à voir avec la fin de la rivalité Canadien-Nordiques. Rappelons que dans les années 1980, avant l’éclatement du bloc de l’Est, la présence européenne y était bien moindre. Il est aussi de notoriété publique que les infrastructures de hockey destinées aux jeunes hockeyeurs du Québec sont lamentables. D’ailleurs, l’actuel entraîneur des Canucks de Vancouver, Alain Vigneault, s’est prononcé contre le financement d’un nouvel amphithéâtre à Québec, jugeant qu’il serait préférable que ces sommes soient investies dans la réfection des petits arénas locaux destinés aux jeunes, qu’il considère complètement vétustes.

Il est vrai aussi que dans le passé, les jeunes Québécois, avant l’arrivée des Play Station, de la Nintendo Wii et des ordinateurs personnels, n’avaient pas grand-chose à faire à la maison et qu’il devenait plus agréable d’aller jouer dehors avec leurs amiEs. Bien peu est fait à l’école pour stimuler la participation sportive. Les parents sont appelés à défrayer de lourds frais quand leurs enfants souhaitent jouer au hockey. La qualité du personnel d’entraîneurs dans le hockey niveau mineur est assez lamentable. Des gueulards à la Michel Bergeron pouvaient faire l’affaire dans les années 1970, mais ils s’avèrent incapables, de nos jours, de développer correctement les jeunes joueurs. Souvenons-nous que dans les années 1980, l’entraîneur Jean Perron passait pour un intellectuel…

Le programme de hockey junior américain est beaucoup plus performant que celui du Québec. Pourtant, les jeunes athlètes américains les plus performants risquent d’être davantage attirés vers le baseball, le basket-ball ou le football américain, ce qui limite le nombre de vedettes potentielles au hockey. Si le hockey junior américain ne fournit pas une tonne de super-vedettes, il permet cependant de développer des joueurs d’appoints (3e ou 4e trios) qui rendent de bons services à leur équipe. Plusieurs jeunes Canadiens préfèrent le système amateur américain et vont y faire carrière, de manière à être repêchés.

La simple concurrence entre deux clubs québécois ne suscitera pas, en soi, le recrutement de jeunes Québécois. Dans le contexte du hockey de la LNH, on ne peut se permettre de recruter des joueurs sous-performants, même si cela aurait un certain impact sur l’identification des partisans au club. Une équipe en queue de peloton, même avec plusieurs Québécois, n’attirera pas les partisans et ne donnera pas une image de marque ni à l’équipe, ni à ses propriétaires. Il serait surprenant que Quebecor se contente d’une équipe poche.

Par ailleurs, la simple émulation qui pourrait être dégagée d’une équipe formée de Québécois, même gagnante, ne suffirait pas à susciter plus d’engouement pour le hockey. C’est l’investissement au niveau des infrastructures amateurs qui va donner un résultat. Cela pourrait être lié avec le milieu scolaire. Les équipes professionnelles pourraient y contribuer, ne serait-ce qu’en envoyant leur personnel former des jeunes et des entraîneurs amateurs. Une telle approche pourrait susciter une croissance importante de la participation des jeunes et l’émergence d’un noyau plus important de futures vedettes, qui seraient beaucoup mieux encadrées. En Europe de l’Est, ce lien entre sport d’élite et sport de masse existait et donnait des résultats. Les performances spectaculaires de ces pays n’étaient pas qu’une question de stéroïdes. Mais dans le contexte du capitalisme libéral nord-américain, il serait douteux qu’un lien intelligent entre ces deux formes de sport puisse s’établir.

À choisir entre appuyer le sport de masse ou le sport d’élite qui ne favorise que quelques millionnaires du sport et Quebecor, le choix ne semble pas trop difficile. Cette campagne pour payer un amphithéâtre et faire revenir les Nordiques est instrumentalisée par des forces de droite qui tentent d’en tirer profit. N’importe quel partisan de sport ne détesterait pas revoir le retour des Nordiques. Par contre, donner de l’argent à des riches et Quebecor alors que les jeunes du prolétariat ne bénéficient pas d’infrastructures de hockey qui vaillent la peine, là, ça fait dur !

Mathieu Linhart