« Je vais continuer à me battre ! »

Rafles et arrestations arbitraires ; brutalité systématique ; profilage national et politique (un touriste américain a même été arrêté parce qu’il portait des bermudas noirs !) ; conditions de détention insupportables ; non-respect des garanties juridiques officiellement prévues dans la Charte canadienne des droits et libertés : décidément, la plus massive opération de répression policière de l’histoire du Canada n’a pas […]

Rafles et arrestations arbitraires ; brutalité systématique ; profilage national et politique (un touriste américain a même été arrêté parce qu’il portait des bermudas noirs !) ; conditions de détention insupportables ; non-respect des garanties juridiques officiellement prévues dans la Charte canadienne des droits et libertés : décidément, la plus massive opération de répression policière de l’histoire du Canada n’a pas fini de faire jaser.

Au total, près de 1 100 personnes auront été arrêtées en marge du sommet du G20 ; parmi elles, environ 275 font maintenant face à des accusations criminelles. De nombreuses organisations démocratiques, dont Amnistie internationale et l’Association canadienne des libertés civiles, ont dénoncé l’ampleur de l’opération policière. Celle-ci, qui a certes visé large, semble désormais cibler celles et ceux que la police identifie comme les «leaders» du contingent anticapitaliste, qui a défié l’interdiction de manifester en direction de la clôture dans l’après-midi du 26 juin. L’une d’elles, Amanda Hiscocks – une organisatrice communautaire de Guelph en Ontario – n’a été remise en liberté, un mois après son arrestation, qu’après s’être vue imposer une caution de 140 000 $ (de présumés meurtriers sont parfois libérés pour bien moins que ça !).

Prenant prétexte du profilage linguistique des manifestantEs francophones, des organisations nationalistes peu recommandables, tels les «comités jeunes» du PQ et du Bloc québécois, de même que les Jeunes patriotes du Québec, ont même formé une coalition et prétendent ramasser des fonds pour la défense légale des personnes arrêtées. Ces gens-là ont la mémoire bien courte, quand on sait que la répression pas tellement moins sévère exercée en avril 2001 à l’occasion du Sommet des Amériques avait été le fait du gouvernement péquiste, dont le ministre de la Sécurité publique était l’actuel député bloquiste, Serge Ménard…

Depuis les événements de Toronto, les témoignages se multiplient de la part des victimes de la répression étatique. À Montréal, la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC 2010) coordonne la défense des personnes accusées ; en Ontario, le Toronto Community Mobilization Network (TCMN) fait de même. Lors d’une soirée de solidarité tenue le 2 juillet, la Maison Norman Bethune a récolté la somme de 650 $, qui a été offerte à la CLAC 2010. De son côté, le Secours rouge canadien a publié un communiqué (voir ci-contre) et amassé lui aussi plusieurs centaines de dollars, qui ont été remis en partie à la CLAC 2010 et au TCMN (500 $ chacun).

Pour ajouter aux divers témoignages déjà entendus, nous avons recueilli celui de notre camarade, Monique Rocheleau. Comme bien d’autres, Monique a été arrêtée le dimanche 27 juin en matinée lors de la rafle que la police a menée au gymnase de l’Université de Toronto, où elle avait dormi et attendait le départ de l’autocar qui devait la ramener à Montréal. Âgée de 70 ans, Monique a été détenue pendant deux jours, avant d’être libérée en pleine nuit. Preuve que la police est parfois capable de ne pas faire de discrimination, elle a été soumise au même traitement que les autres : manque d’eau, de nourriture, fouille à nu, informations contradictoires, etc.

Militante reconnue au sein du mouvement communautaire (elle fut longtemps impliquée auprès de l’Association pour la défense des droits sociaux du Montréal métropolitain), Monique Rocheleau est une communiste accomplie, qui diffuse ce journal avec enthousiasme depuis son lancement, il y a 11 ans. Elle est accusée de «complot en vue de commettre un acte criminel» et compte bien se défendre de cette accusation. La camarade retournera d’ailleurs à Toronto le 23 août prochain alors qu’elle comparaîtra devant le tribunal, en même temps que plusieurs douzaines de coaccusées. Voici ce qu’elle nous a raconté :

Bonjour camarade. D’abord, peux-tu nous expliquer quelles étaient tes motivations quand tu as décidé d’aller à Toronto pour manifester ?

Dans la période de préparation du G20, j’en suis venu à penser qu’il s’agissait d’un événement important, qu’il fallait absolument dénoncer. Comme les autres gouvernements des pays membres du G20, le gouvernement Harper veut faire un virage, pour s’assurer que les capitalistes sortent indemnes de leur crise. Les chefs d’État s’apprêtaient à prendre des décisions, lors du sommet du G20, dont on ne connaît pas encore toute la portée, mais qui auront des incidences graves sur les conditions de vie des travailleurs, des travailleuses et des plus pauvres.

J’étais donc bien déterminée à aller dire aux leaders des 20 pays les plus riches que je ne veux pas que l’on consacre le fait que les gouvernements prennent l’argent de l’État pour payer les banques qui sont en faillite, au détriment des programmes sociaux et des services publics.

Et pour ça, on avait un objectif : celui de se rendre à la fameuse clôture, qui symbolisait tellement bien cette séparation entre les intérêts du peuple et ceux des grands capitalistes. Même si on n’a pas réussi à l’atteindre, je pense que les policiers ont eu vraiment peur, devant la détermination des manifestantes et manifestants. Et quant à moi, je ne suis pas fâchée qu’ils aient eu peur comme ça…

Qu’as-tu fait, une fois la manifestation terminée ?

Toronto était comme en état de siège : il y avait des cordons de policiers partout, avec leurs armes pointées vers les gens qui étaient encore rassemblés. Je suis partie, avec d’autres camarades, en direction du gymnase, à l’université, où l’on devait passer la nuit avant de rentrer à Montréal. Après avoir enfin trouvé un restaurant ouvert, je me suis couché tôt, car la journée avait été pas mal épuisante.

Le lendemain matin, quand je me suis levée, j’avais la satisfaction du devoir accompli. J’étais dans la toilette des femmes quand la police a débarqué. On nous a annoncé dans un mauvais français que nous étions tous et toutes en état d’arrestation pour avoir participé à une «émeute criminelle». Une fois fouillée et menottée, on m’a placée dans un fourgon cellulaire, dans la cour du gymnase, dans lequel je suis restée près de quatre heures, assise dans une petite cage individuelle dans laquelle je ne pouvais pas me lever, et qui faisait moins d’un mètre carré. Mes tracts et mes journaux, qui avaient été saisis, ont été placés dans un sac à part comme pièces à conviction (sic).

Sous l’effet de la chaleur et en raison du manque d’air, je me sentais étourdie et défaillante ; j’avais mal au cœur et envie d’éliminer, comme un soldat au front durant le combat, mais on ne me permettait pas de le faire, si bien que j’ai été victime de fortes crampes. De fait, la douleur m’a ramenée 40 ans plus tôt, me rappelant mes accouchements… C’était vraiment insupportable. Mais on ne m’a jamais permis de sortir pour me soulager.

Une fois rendue en prison, comment ça s’est passé ?

On m’a traînée, littéralement, jusque dans une cellule-cage, où nous étions une bonne vingtaine de femmes. Quand elles ont vu dans quel état j’étais, les filles m’ont soutenue ; elles ont frappé et crié pour demander de l’aide. Mais tout ce que j’ai eu, c’est un verre d’eau – un verre d’eau que j’ai toutefois bien apprécié ! Quand j’ai constaté que mon pantalon était intact, j’ai commencé à m’en remettre. Un besoin ordinaire devient une montagne en prison, quand c’est impossible de le satisfaire.

Durant tout le temps où j’ai été détenue, on m’a changée de cellule à plusieurs reprises. Il n’y avait pas de place pour s’asseoir pour tout le monde, ni pour dormir ; les lumières restaient allumées jour et nuit. Quand on a fini par nous servir ces fameux sandwichs au fromage dont on a tant entendu parler, à 4 heures l’après-midi, nous n’avions rien pris depuis la veille ; on s’est mis à nous les distribuer à toute heure du jour et de la nuit, de façon à nous faire perdre la notion du temps.

Au bout d’un certain temps, j’ai fini par rencontrer un enquêteur, mais ce n’est qu’après coup qu’on m’a permis de parler à un avocat, par téléphone, qui m’a expliqué mes droits. Ensuite, on m’a emmenée au tribunal dans un fourgon collectif, j’avais les mains et les pieds enchaînés. Devant le juge, j’avais une traductrice, car l’avocate de l’aide juridique qui me représentait ne parlait pas bien le français. Après la lecture de mes conditions, on m’a libérée sur-le-champ, sans réclamer le 1 000 $ de caution qui s’appliquera si je ne me représente pas à la Cour le 23 août. On était alors lundi soir, vers minuit. Mais ce n’est que trois heures plus tard que j’ai finalement été relâchée.

Tout le temps que j’ai été détenue, je n’ai pas pleuré ni fait de crise devant mes geôliers. Mais c’est en sortant, en plein milieu de la nuit, que j’ai enfin sangloté et je tremblais. Trois jours après, j’étais encore déstabilisée. Heureusement, il y avait là des militantes et militants, dont Gaétan Héroux de l’OCAP, qui étaient là pour nous offrir leur solidarité. Crois-moi, je l’ai beaucoup apprécié ! Ils m’ont remis une couverture, du jus et de la nourriture ; ils m’ont conduit au centre de convergence où j’ai pu dormir quelques heures, suite à quoi j’ai pu prendre un autocar pour rentrer à Montréal. Au tribunal, on nous a avertis que nous devions quitter Toronto dans les heures qui suivent et que nous étions interdits de séjour sur tout le territoire de la province.

Rétrospectivement, je me suis demandé s’il m’était arrivé, dans ma vie, d’avoir à subir autant de contraintes que durant ces deux jours-là. Et je me suis dit oui, de fait ; que la vie que le capitalisme nous fait subir est faite d’un tas de contraintes comme celles-là, même quand on est en «liberté».

Quel bilan fais-tu de tout ça, un mois plus tard ? Regrettes-tu d’être allée à Toronto ?

Pas le moins du monde ! Et ce n’est pas ça qui va me décourager de manifester. Je n’ai pas peur de la police, et je vais continuer à me battre pour ce à quoi je crois. D’ailleurs, je suis allée participer à la marche commémorative du vingtième anniversaire de la crise d’Oka le 11 juillet dernier à Kanehsatake, et j’en suis très fière.

Toute cette répression est arrivée parce que l’État et la police ont eu peur ; ils ont été ébranlés par la manifestation du samedi. Leur réaction est une réaction politique, devant une mobilisation qui l’était elle aussi. Dans un sens, ils n’avaient pas le choix. Et en agissant comme ils l’ont fait, ils ont montré leur vrai visage ; ils n’ont pas hésité à transgresser leurs propres lois, leurs fameux «droits» et leurs fameuses «libertés», dont ils se disent habituellement si fiers. Au fond, c’est une belle victoire que nous avons remportée.

Merci camarade, et bon courage pour la suite !