Une situation révolutionnaire en développement

L’élection présidentielle du 12 juin, au terme de laquelle le ministère de l’Intérieur a annoncé la «réélection» plus que douteuse du président sortant Mahmoud Ahmadinejad, a été suivie par un immense soulèvement populaire en Iran, sans précédent depuis la révolution de 1979 (qui a donné naissance à l’actuelle République islamique). Pendant quelques jours, les médias […]

L’élection présidentielle du 12 juin, au terme de laquelle le ministère de l’Intérieur a annoncé la «réélection» plus que douteuse du président sortant Mahmoud Ahmadinejad, a été suivie par un immense soulèvement populaire en Iran, sans précédent depuis la révolution de 1979 (qui a donné naissance à l’actuelle République islamique). Pendant quelques jours, les médias occidentaux n’en ont eu que pour cette «révolution verte» et celui qui l’incarne, Mir Hossein Moussavi. Un mois plus tard, après au moins une trentaine de morts et quelques milliers d’arrestations (selon les chiffres officiels), nos médias sont déjà passés à autre chose, et l’on n’entend plus beaucoup parler de la lutte du peuple iranien. Afin d’en savoir plus sur ce qui se passe actuellement en Iran et surtout, sur les fondements des récents événements, nous avons interviewé un militant socialiste iranien (l’entrevue a été réalisée le 23 juillet).

Le Drapeau rouge

Six semaines après l’élection du 12 juin, si l’on se fie à la presse internationale, on a l’impression que la situation s’est stabilisée en Iran et qu’à part quelques soubresauts, la mobilisation populaire est terminée. Qu’en est-il au juste?

La réalité n’est pas si simple que ça. Le mouvement qui s’est mis en marche est un véritable mouvement populaire. D’une certaine façon, on peut dire que les gens attendaient le moment de se mettre en lutte contre le régime, et l’élection leur en a donné l’occasion. Il ne s’agit pas, toutefois, d’un mouvement parfaitement organisé – ainsi, il n’y a pas encore d’organisation révolutionnaire apte à le diriger. Le mouvement social en Iran n’a donc pas un visage clair. Son caractère de classe est incertain. Il s’agit d’un mouvement vaste et auto-organisé. Dans ce contexte, il est vrai que le mouvement a diminué d’intensité au cours des derniers jours, mais il est loin d’être éteint.

Il faut savoir que la répression est énorme en Iran; et le fait que le mouvement continue à s’exprimer, dans la rue – même si c’est de façon moins spectaculaire – indique qu’il est loin d’être défait.

Pour un étranger, la répression en Iran est difficile à imaginer. C’est l’équivalent d’un fascisme pur et dur. Les forces de l’ordre font des rafles systématiques; quand elles ne trouvent personne à tuer ou à arrêter, elles écrasent les véhicules, défoncent les portes et entrent dans les maisons, à la recherche d’opposantEs. Le fait qu’à tous les soirs, les gens continuent à manifester, par exemple en grimpant sur les toits des maisons pour crier des slogans contre le régime, montre à quel point leur détermination est grande.

De plus en plus, on entend des slogans comme «A bas la dictature!», «A bas la répression!» et «Libérez les prisonnières et prisonniers politiques!». Cela montre que le mouvement a réussi à dépasser les contradictions internes du régime : il ne s’agit plus seulement d’un affrontement entre Moussavi et Ahmadinejad. De fait, c’est tout le pouvoir qui est remis en cause. Cette radicalisa- tion du mouvement, c’est le pouvoir lui-même qui l’a suscitée, en attaquant frontalement les manifestantes et manifestants.

D’une certaine manière, on peut dire que l’intensification de la répression et l’aiguisement des contradictions à l’intérieur du régime témoignent de l’ampleur du mouvement. Cela dit, si le mouvement se prolonge et continue à contester le pouvoir dans sa globalité, les différentes fractions du pouvoir vont avoir tendance à s’unifier pour défendre le régime. On a vu ça, déjà, à l’époque de Khatami, qui s’était présenté comme un leader démocrate et réformiste mais qui, une fois au pouvoir, n’a pas hésité à massacrer le mouvement étudiant.

À mon avis, c’est ce qui se prépare actuellement en Iran : une radi- calisation du mouvement, en même temps qu’une réunification des diverses forces bourgeoises qui se sont chamaillées ces dernières semaines. Le mouvement social cherche à se regrouper, et il aura tendance à se cristalliser autour des groupes et secteurs qui ont les moyens de lutter contre le régime, à se tourner vers la classe ouvrière. Celle-ci ne s’est d’ailleurs pas ralliée en bloc derrière Moussavi; elle n’a pas nécessairement suivi ses mots d’ordre au cours des dernières semaines.

Parle-nous, justement, du mouvement ouvrier. Existe-t-il un mouvement digne de ce nom en Iran?

Bien sûr, et on l’a vu peu avant l’élection, avec les grandes manifestations du 1er Mai, qui ont été durement réprimées par le régime. Si le mouvement ouvrier se mobilise, cela va changer totalement la situation et favoriser l’émergence d’une solution de gauche, qui contestera le pouvoir au nom de la démocratie et du socialisme.

Les ouvriers iraniens ont une longue tradition socialiste et révolutionnaire. Ils ont participé à la Révolution d’octobre, en Russie, où ils étaient nombreux à travailler dans l’industrie du pétrole. Et cette tradition révolutionnaire existe toujours. On l’a vu, par exemple, à l’époque de la révolution contre le shah, où les travailleurs et travailleuses ont spontanément formé des conseils ouvriers dans les usines, malgré l’absence d’une organisation révolutionnaire. Il faut se rappeler que ce sont eux, et non l’ayatollah Khomeini qui était alors en France, qui ont renversé le shah.

Fait à noter, le mouvement ouvrier iranien est toujours demeuré attaché au mouvement prolétarien mondial. Ainsi, les syndicats indépendants actuels, qui sont beaucoup plus populaires que les syndicats officiels, même s’ils sont durement réprimés et leurs dirigeants régulièrement emprisonnés, se sont largement inspirés de l’expérience des nouveaux syndicats autonomes et clandestins qui ont été créés en Corée du Sud.

Les travailleurs et les travailleuses ont la capacité de prendre l’initiative et de diriger le mouvement de lutte contre le régime. À mon avis, c’est ce qui se prépare actuellement.

Dirais-tu qu ‘avec les récents événements, un pas a été franchi et que le régime a perdu le peu de légitimité qu ‘il avait, ou est-ce que les réformistes ont encore la capacité de lui redonner un nouveau souffle?

Avant l’élection, la situation était tellement grave et le mécontentement si énorme que le régime avait déjà perdu toute légitimité. Ce n’est pas la première fois que le régime tente d’utiliser une élection, ou un référendum, pour se refaire une virginité. Quitte à trafiquer les résultats…

C’est d’ailleurs pour ça que Moussavi a tout fait pour que le mouvement se positionne dans le cadre des contradictions internes du pouvoir, plutôt que de contester le pouvoir dans sa globalité. Sauf que ce faisant, il a quand même ouvert une porte, dans laquelle les masses se sont rapidement engouffrées…

En voulant exploiter leurs contradictions internes, les diverses factions du régime se sont asséné quelques dures vérités, notamment sur la corruption qui les caractérise toutes, ce qui a contribué à dévoiler au grand jour la déliquescence du pouvoir bourgeois. La corruption, l’hypocrisie, les mensonges, ce sont des choses que tout le monde savait; mais là, durant la campagne électorale, ces phénomènes ont fait l’objet d’une reconnaissance «officielle», si on peut dire.

Désormais, ce n’est plus seulement Ahmadinejad qui est remis en question, mais le «guide suprême» lui-même, Khamenei. Or, selon la loi islamique, celui-ci est censé être incontestable. Dès lors, c’est toute la légitimité du régime qui est en cause. Et l’élément déclencheur de cette remise en cause, c’est la mobilisation populaire, qui a dépassé l’opposition entre Moussavi et Ahmadinejad pour se positionner de plus en plus fortement contre la dictature et le régime islamiques. Le «guide suprême» et les autorités traditionnelles ont perdu le contrôle, et le régime se trouve dans une impasse.

Les médias occidentaux ont eu tendance à présenter Moussavi comme un «grand démocrate» et un espoir pour la liberté du peuple iranien : peux-tu nous rappeler brièvement de qui il s’agit?

Moussavi est un ancien premier ministre du régime islamique, de 1981 à 1989. C’est donc lui qui était premier ministre à l’époque du massacre des prisonnières et prisonniers politiques, en 1988, et qui a officié pendant presque toute la période de la guerre contre l’Irak, qui s’est déroulée de 1980 à 1988. Comme premier ministre, ce n’était quand même pas n’importe qui : il a été au cœur de la répression, des nombreux crimes et exactions que le régime a commis contre le peuple iranien.

Le conflit entre Moussavi et Ah- madinejad n’en est pas un entre démocratie et dictature, comme on veut nous le faire croire; c’est essentiellement l’expression des contradictions à l’intérieur du régime. Moussavi ne remet aucunement en cause le régime islamique; au contraire, il s’en prétend le meilleur garant.

Bien sûr, il a l’air moins «bête» qu’Ahmadinejad… Mais il faut comprendre que ce ne sont pas les individus qui font le système; c’est le système qui «organise» et détermine la distribution des postes dans la structure politique. Moussavi ne remettra jamais le régime en cause, car ce serait pour lui comme signer son arrêt de mort, sa propre disparition.

On a déjà vu ça en 1997, quand l’ex-président Khatami, présenté lui aussi comme un «réformateur», avait pris le pouvoir. Il avait fait toutes sortes de promesses pour démocratiser le pays, mais une fois au pouvoir, rien n’a changé.

Un autre mythe que l’on entretient – en particulier parmi certains courants «de gauche» issus de la tradition révisionniste et du trotskisme – c’est que le régime Ahmadinejad aurait un caractère anti-impérialiste et que le soulèvement populaire des dernières semaines serait le fruit d’une sorte de complot, d’une «manipulation» de la part des grandes puissances impérialistes. Ainsi, au lendemain de l’élection, le président vénézuélien Hugo Chavez fut l’un des premiers à féliciter Ahmadinejad pour sa «réélection».

Cette perception n’est pas nouvelle; certains la traînent depuis l’époque de la révolution contre le shah et l’arrivée au pouvoir de Khomeini en 1979. La Quatrième Internationale – en particulier le courant de Mandel qui la dirigeait – a repris le discours de Khomeini et l’a défendu, envers et contre tous. Pour des marxistes qui sont censés procéder à partir d’une analyse de classe, c’était pour le moins surprenant.

Khomeini était un leader religieux, mais c’était aussi – voire surtout – un partisan du capitalisme, après avoir été un défenseur du féo- dalisme. Le clergé en Iran a toujours reposé sur le bazar, le commerce. Khomeini a pris la tête d’un État très riche, un État capitaliste totalement intégré au système impérialiste mondial. Comment peut-on considérer que cet homme-là et le régime qu’il incarnait aient pu avoir un caractère anti-impérialiste?

Les rapports entre le régime islamique et l’impérialisme américain, notamment, n’ont pas toujours été aussi conflictuels qu’ils l’ont été en apparence. Rappelons-nous le scandale du financement et de l’armement des contras au Nicaragua, l’Irangate, où les profits de la vente d’armes à l’Iran par les États-Unis ont directement servi à financer la contre-révolution dans ce pays d’Amérique centrale. Derrière les paroles virulentes – Khomeini disait que les États-Unis étaient «le grand Satan»! – la réalité était bien différente. Et elle l’est encore aujourd’hui.

Rappelons-nous que Khomeini a été «choisi» par les impérialistes. Devant l’inéluctabilité de la chute du shah et la montée d’un mouvement qui menaçait les intérêts de l’impérialisme en Iran, c’est le président français Giscard d’Estaing qui a proposé l’option Khomeini, lors du fameux Sommet de la Guadeloupe en janvier 1979, et organisé son retour en Iran – Khomeini vivait alors en France, à Neauphle-le-Château.

Pour l’impérialisme, l’islam apparaissait comme une alternative au communisme, ou du moins à ce qui apparaissait tel (c.-à-d. au capitalisme d’État en Union soviétique), et qui risquait de l’emporter dans le cadre de la guerre froide. Zbigniew Brzezinski, alors conseiller à la sécurité nationale du président Carter, avait déjà envisagé l’idée d’une «ceinture verte», soit l’émergence de trois régimes islamiques forts en Iran, en Arabie saoudite et au Pakistan, pour contrer l’influence «communiste» dans la région. Le nouveau régime iranien a d’ailleurs bien fait le job, en écrasant littéralement les forces de gauche, les communistes, les démocrates, les anti-impérialistes, en interdisant les syndicats, etc. L’ancien appareil d’État monarchiste et pro-impérialiste – incluant l’armée – s’est reconverti sans trop de problèmes à l’islamisme, et il est demeuré fondamentalement intact.

Certains, comme le Parti Tudeh (prosoviétique) et l’Organisation des fedayin du peuple (majorité) qu’il dirigeait, se sont laissé berner par les discours apparemment «anti-impérialistes» des islamistes et ont collaboré avec le régime, contribuant en outre au massacre de centaines, voire de milliers de militants de gauche. Les révisionnistes se sont carrément rangés du côté du pouvoir, parce que cela correspondait aux intérêts du régime capitaliste en Union soviétique, qui prônait alors l’illusion de la «voie non capitaliste de développement» pour les pays comme l’Iran. Éventuellement, eux-mêmes en ont payé le prix, quand le régime a massacré à son tour les dirigeants du Parti Tudeh.

Toujours soucieux de sauver le régime islamique, bon nombre de dirigeants et d’ex-dirigeants du Tudeh se sont maintenant rangés dans le camp de Moussavi, et s’opposent à ce que le mouvement populaire conteste le pouvoir. C’est la même tendance que l’on retrouve ici au Canada parmi la communauté iranienne, autour de Québec solidaire et de la famille Khadir notamment, qui sont allés jusqu’à s’opposer à ce que l’on crie, dans les manifestations, des slogans comme «À bas le régime islamique!».

A quoi peut-on s’attendre à partir de maintenant? Le régime peut-il encore sauver sa peau?

De manière générale, il faut voir que le système est dans une impasse. Si le régime accepte de changer quelques petites choses, c’est tout le système qui sera en danger. La moindre fissure risque de le faire s’écrouler – comme ce fut le cas, d’ailleurs, dans les derniers jours du régime du shah, où les concessions qu’il avait faites n’ont fait qu’accélérer sa chute. Une «libéralisation» du régime actuel m’apparaît bien peu probable.

Ou bien on verra un durcissement du régime, une augmentation de la répression; ou bien le mouvement social imposera un changement révolutionnaire. Il ne me semble pas y avoir d’autre issue.

La situation actuelle est favorable à la révolution. Les gens ont l’expérience de la révolution. Et même si celle-ci a été trahie (je dirais, d’autant plus qu’elle l’a été), l’aspiration au changement, à la révolution, demeure extrêmement présente. Reste aux forces qui la souhaitent à s’organiser, un peu comme le mouvement ouvrier indépendant a su le faire à travers les années.

Chose certaine, la situation devient de plus en plus intenable pour le peuple iranien. La répression, l’exploitation, les bas salaires, la vie chère : tout cela contribue à l’impasse dans laquelle se trouve le régime.

Et le jour où le mouvement social se développera au point où la survie du régime sera mise en cause, je suis certain que Moussavi et les autres «démocrates» et «réformateurs» vont se ranger du côté du pouvoir, contre la révolution. Voilà pourquoi il vaudrait mieux abandonner tout de suite nos illusions sur ces gens-là.

Merci, camarade, de nous avoir apporté ces précisions et donné ces explications, qui tranchent avec la désinformation propagée par les médias bourgeois, et bon courage!