Un fossé gigantesque entre les masses prolétariennes et la «classe politique»

Le commentaire qui suit a été rédigé «à chaud» par un militant du Bureau d’information politique du PCR au lendemain de la dernière élection provinciale, qui a reporté au pouvoir le gouvernement dirigé par Jean Charest. Le prochain numéro du journal Le Drapeau rouge, qui paraîtra le 7 janvier 2009, présentera une analyse plus complète […]

Le commentaire qui suit a été rédigé «à chaud» par un militant du Bureau d’information politique du PCR au lendemain de la dernière élection provinciale, qui a reporté au pouvoir le gouvernement dirigé par Jean Charest. Le prochain numéro du journal Le Drapeau rouge, qui paraîtra le 7 janvier 2009, présentera une analyse plus complète de la situation politique actuelle.

– Le Drapeau rouge-express

La campagne électorale provinciale s’est déroulée sur fond de crise économique et politique. D’une part, la classe dominante craint les conséquences de la crise sur le maintien du climat de paix sociale qu’elle a su installer en s’appuyant sur le nationalisme étroit et qui l’a si bien servi au cours des deux dernières décennies. En même temps, la bourgeoisie nationale québécoise – tout comme la bourgeoisie impérialiste canadienne à laquelle elle est désormais bien intégrée – arrive mal à définir et à se rallier derrière une orientation politique commune qui reflète ses intérêts à court, moyen et long terme dans le contexte international tumultueux que l’on connaît.

À cet égard, il n’y a pas de doute que c’est la chute spectaculaire du taux de participation qui constitue le fait le plus significatif du scrutin du 8 décembre. Alors qu’à l’élection du 26 mars 2007, quelque 71,2% des électeurs et électrices avaient voté (ce qui était déjà bien en deçà de la moyenne des scrutins contemporains), le taux de participation ne s’est élevé cette fois-ci qu’à 57,4%. Il s’agit du taux le plus bas depuis… les années 1920! Concrètement, ce sont pas moins de 2 492 478 électeurs et électrices qui se sont abstenuEs ou ont annulé leur vote. C’est 50% de plus qu’il y a 18 mois.

L’écrivain et éditeur Pierre Graveline ne s’est pas trompé en concluant, dans un billet publié dans les pages du quotidien Le Devoir, que la campagne s’est soldée par une «victoire éclatante des abstentionnistes». En dépit d’un matraquage idéologique et publicitaire sans précédent axé sur la stigmatisation et la culpabilisation des abstentionnistes, le seul gagnant de cette élection aura été

«le parti de celles et ceux qui ne se reconnaissent tellement pas dans la classe politique actuelle et dans son discours qu’ils ne prennent même plus la peine d’aller voter, le seul parti en réelle croissance au Québec, le triomphant parti des abstentionnistes!».

Le Parti libéral de Jean Charest, s’il a obtenu une majorité de sièges, a vu son électorat stagner, passant de 1 313 664 l’an dernier, à 1 366 046 – une augmentation de moins de 4%. Quant au Parti québécois, qui se targue d’avoir été le «grand gagnant» de cette élection, la hausse de ses appuis est encore moins significative: le PQ a en effet raflé quelque 1 141 751 votes cette année, à comparer à 1 125 546 en mars 2007, soit une hausse d’à peine 1,4%.

L’Action démocratique de Mario Dumont, pour sa part, est le parti qui a enregistré le plus fort recul, passant de 1 224 412 votes l’an dernier, à seulement 531 358. Bien que l’on ne puisse inférer une relation automatique entre ceci et cela, l’on notera avec intérêt que la diminution de ses appuis (près de 700 000 votes de moins) correspond grosso modo à l’augmentation du nombre d’abstentionnistes (un peu plus de 800 000). Il y a certes un certain nombre d’anciens électeurs libéraux et péquistes qui sont demeurés à la maison le 8 décembre, mais la proportion des électeurs adéquistes qui se sont abstenus est vraisemblablement plus élevée. Cela viendrait confirmer le fait que le vote adéquiste de 2007 n’était pas qu’un vote «de droite» comme certains l’ont interprété (si tant est qu’on puisse réellement le distinguer du vote péquiste et libéral, qui n’en est pas moins), mais qu’il était aussi, voire surtout, un vote de protestation contre l’establishment politique bourgeois traditionnel.

Un mot, enfin, sur la performance de ce PQ «nouvelle mouture» que constitue Québec solidaire, dont on pourra dire, dorénavant, qu’il s’agit du «parti d’Amir Khadir». L’élection de ce dernier dans la circonscription petite-bourgeoise de Mercier, à Montréal, vient certes sauver la mise de ce parti. Une formation politique vouée à la prise du pouvoir par la voie électorale qui ne réussirait jamais à faire élire ne serait-ce qu’un seul député serait vouée à une mort certaine. En ce sens, Québec solidaire a obtenu un sursis.

L’élection d’Amir Khadir masque ce qui, autrement, apparaîtrait de manière évidente comme une déconfiture pour ce parti. Au total, Québec solidaire a vu ses appuis fondre de 144 418 votes en 2007 à seulement 122 618 cette année: c’est plus de 15% de son électorat qui l’a abandonné. Le soir du scrutin, la co-porte-parole du parti, Françoise David, se vantait des résultats de ses candidats vedette. Pourtant, les Manon Massé (-16% dans la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques), François Saillant (-28% dans Rosemont), Bill Clennett (-15% dans Gatineau) et Serge Roy (-18% dans Taschereau) ont tous enregistré une importante diminution de leurs appuis. Madame David a eu l’audace de prétendre que le résultat du scrutin marquait une «débâcle de la droite», avec la déconfiture de l’ADQ et la «progression» (sic) du parti qu’elle co-dirige. Faut-il lui rappeler que l’ADQ a tout de même obtenu près de quatre fois et demi plus d’appuis que Québec solidaire?

Cette analyse tordue montre bien, en tout cas, quelle conception sous-tend l’action des dirigeantEs de Québec solidaire: pour eux et elles, c’est l’ADQ qui représente «la droite». Le PLQ n’est pas si pire que ça (d’ailleurs, il est déjà prêt à augmenter le salaire minimum presque autant que ce que propose Québec solidaire!), tandis que le PQ, au fond, est un parti «de gauche», qui s’est un peu égaré mais que le bon docteur Khadir va ramener à la raison!

Ce dernier, d’ailleurs, a déclaré sur les ondes de la Première chaîne au lendemain de l’élection, que si Pauline Marois le contactait pour former une coalition qui se proposerait de remplacer, le moment venu, le gouvernement Charest, Québec solidaire et lui-même seront partants. Tout ça pour ça?, se demanderont certains. Pour une alliance minable avec l’un des deux partis ayant géré l’État bourgeois québécois en alternance avec les libéraux, et sans interruption depuis plus de 32 ans déjà? Décidément, les militantEs anticapitalistes (car il y en a!) qui ont choisi d’appuyer Québec solidaire ou ont accueilli avec bienveillance son apparition sur la piste du grand cirque électoral devront se poser quelques questions.

Pour les travailleurs et les travailleuses, comme pour les militantEs qui ont à cœur la cause du prolétariat, les prochains mois seront extrêmement exigeants: le résultat de l’élection du 8 décembre nous donne toutefois une indication du ras-le-bol populaire et une idée des initiatives qu’il sera possible de prendre pour combattre la crise et ses effets et lutter contre la bourgeoisie réactionnaire en se basant sur nos intérêts, et non ceux des riches et de leurs politiciens.