La recette capitaliste : faisons payer les pauvres et finançons les riches!

Famine, suicides, misère pour des centaines de millions de paysanNEs, de travailleurs et de travailleuses dans les pays les plus pauvres : voilà ce qu’a vraiment révélé la crise alimentaire qui a éclaté en juillet dernier à l’échelle de la planète. Depuis septembre, nous voyons venir à l’horizon le deuxième pôle de la crise actuelle du système capitaliste à l’échelle mondiale, ici même au Canada mais d’abord aux États-Unis : pertes d’emplois sans cesse croissantes dans le secteur manufacturier, pression à la baisse sur les salaires, faillites personnelles et pertes de leurs maisons et de leurs fonds de retraite pour des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses.

La crise alimentaire a clairement démontré que ce sont les fondements même de l’économie capitaliste qui génèrent les crises, et non les excès de quelques-uns. La crise financière qui affecte maintenant les pays riches confirme par d’autres faits cette vérité déjà établie. Mais elle révèle aussi clairement le caractère totalement bourgeois des États impérialistes et des institutions qui les défendent : alors que des centaines de millions de paysannes, de travailleurs et de sans-emploi à travers la planète souffrent de la misère et des soubresauts d’un système économique et financier conçu pour engraisser les riches, la priorité des États partout dans le monde n’est pas de préserver les conditions de vie – même minimales – de la majorité de leurs «citoyens» : tout est mis à protéger le système financier lui-même, gonflé par l’avidité des spéculateurs capitalistes; tout est mis à sauver de la dèche… les propriétaires et investisseurs les plus riches de la planète.

Les fondements de la crise : l’impérialisme lui-même

La crise qui s’est amorcée à la mi-septembre et qui affecte aujourd’hui l’ensemble des pays riches, a été générée par une chute vertigineuse des valeurs dans le secteur financier. Elle reflète la division actuelle du système impérialiste mondial et les contradictions qu’elle génère.

Certains économistes remettent Marx à l’ordre du jour pour tenter de comprendre les soubresauts actuels du système; mais ils feraient bien de relire aussi Lénine qui, dans son ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, a brillamment démontré qu’une des caractéristiques du système capitaliste au stade impérialiste est l’accroissement de plus en plus important du secteur financier, au détriment des secteurs industriel et manufacturier. Or, ce sont ces derniers qui génèrent de la richesse. Cette contradiction rend de plus en plus fragile l’équilibre actuel de l’économie impérialiste à l’échelle du monde, et particulièrement aux États-Unis.

La délocalisation du secteur manufacturier et industriel vers les pays du tiers-monde où la main-d’œuvre est moins coûteuse et plus facilement exploitable; la mondialisation du capital; l’intégration et la dépendance croissante de la plupart des économies des pays pauvres envers les banques des pays riches; le gonflement artificiel du secteur des services financiers dans les pays impérialistes comme le

Canada et les États-Unis font partie de ces nombreux «feux qui couvent» évoqués dans le document soumis à l’automne 2008 dans le cadre du Congrès révolutionnaire canadien, qui a précédé la naissance du Parti communiste révolutionnaire [1]. Or, les services de crédits et de prêts hypothécaires à haut risque et à haut taux d’intérêt, les produits de courtage financiers et d’assurance coûteux, qui sont sources de profits faramineux et acquis très rapidement, ne tiennent que sur la confiance envers le marché financier et la Bourse. Si cette croissance s’effrite, c’est tout le système qui menace de s’effondrer.

La «croissance» illusoire de l’économie capitaliste en Amérique du Nord au cours des 15 dernières années reposait en fait sur des «produits virtuels», c’est-à-dire sur le crédit et les produits financiers, et non sur une production réelle.

En 2005, la portion représentée par le secteur manufacturier dans le produit intérieur brut américain a chuté de 12%, alors que le secteur des services financiers (crédits, assurances, prêts hypothécaires) connaissait un bond de 20%. En 1982, ce même secteur représentait à peine 5% du profit total des entreprises américaines. En 2007, cette proportion atteignait 40%. [2]

Dès le déclenchement de la crise, on a bien sûr beaucoup parlé de ses effets sur la grande bourgeoisie capitaliste aux États-Unis, mais bien peu de ses impacts sur le prolétariat américain. Après avoir encouragé par toutes sortes de moyen l’accès au crédit et à des prêts hypothécaires à des taux démesurés auprès de gens qui dans les faits n’ont pas d’argent, les banques ont littéralement poussé à la faillite des centaines de milliers de petits propriétaires : aujourd’hui, 17% d’entre eux aux États-Unis (1 sur 6!) ont contracté une dette hypothécaire supérieure à la valeur de leur maison. En Californie, une maison sur 65 fait l’objet d’une reprise d’hypothèque, alors qu’un nombre disproportionné de familles noires et latino-américaines voient leurs maigres avoirs perdus dans ces aventures. Quant aux travailleurs et travailleuses dont les maigres économies ont été déposées au fil du temps dans des caisses de retraite, ils ont appris que leur valeur a chuté de 20% depuis un an.

Tout l’édifice des produits financiers fondé sur l’avidité des spéculateurs – qui spéculent partout dans le monde! – reposait en fait sur les bénéfices à venir de ces prêts hypothécaires consentis à des taux élevés, parce qu’à risque. Or, avec la baisse dramatique de la valeur des maisons aux États-Unis et la série importante de faillites de petits propriétaires, la base même de ces montages financiers s’est effondrée. Certaines des banques prêteuses les plus aventureuses ont fait faillite; avec l’obligation de corporations comme AIG d’assurer ces pertes pour les banques prêteuses, les assureurs ont eux-mêmes commencé à connaître des difficultés, en raison du trop grand besoin en liquidités pour éponger les pertes. Cet effet domino sur l’ensemble des secteurs financiers a miné la confiance des marchés et provoqué l’accélération de la crise.

L’État canadien et les syndicats à la rescousse du capital

À ceux qui prétendent que la bonne santé des institutions financières au Canada nous préserverait de la crise, nous disons que rien n’est plus faux.

L’effondrement des matières premières – qui ont connu leur pire performance en 52 ans – a en effet tiré le dollar canadien vers le bas. Celui-ci a perdu 43% de sa valeur en quatre mois. Avec la crise boursière, les détenteurs de fonds de pension, dont une bonne partie repose sur des actions, veulent se retirer et transformer ces valeurs en obligations – mais moins de fonds sont disponibles, car le marché est en manque de liquidités.

Au Canada tout comme aux États-Unis, il existe un déséquilibre croissant entre la part du secteur manufacturier dans le PIB et celle du secteur des services financiers : au Québec par exemple, entre 2000 et 2005, la part déjà maigre du secteur manufacturier dans l’économie a chuté de 23,6 à 19%, alors que celle des services – qui inclut les services financiers – est passée de 60 à 65%. Les capitalistes et investisseurs canadiens font comme les autres : ils déplacent la production de biens là où la main-d’œuvre est bon marché.

Aux Etats-Unis, l’État a déjà pris des mesures pour intervenir directement et tenter de sauver les entreprises financières et bancaires. Au Canada, les premiers à réagir pour sauver les capitalistes ont été… les syndicats, et plus précisément leurs fonds de solidarité! C’est que le Canada, et pas seulement le Québec, est le paradis de la PME, alors que 98% des entreprises ont moins de 100 employéEs. Présentement, rien qu’au Québec, 75% des biens produits par les PME sont exportés… aux États-Unis et subiront donc directement les effets de la récession chez nos voisins du Sud.

Or, les fonds de travailleurs mis sur pied entre autres par la CSN et la FTQ, investissent essentiellement dans ce type d’entreprises. C’est dire que quand la récession frappera aux portes – c’est-à-dire très bientôt ! – ces institutions au service du capital vont mettre tout leur poids dans la balance… et ce ne sera pas pour protéger les droits des travailleurs et travailleuses.

Les porte-parole des deux fonds se sont dit «prêts à soutenir la PME si les banques s’avéraient tatillonnes» (Le Devoir, le 22 octobre 2008). Yvon Bolduc, PDG du Fonds de solidarité de la FTQ, fait résolument équipe avec les sauveurs du système capitaliste en crise : «Je crois que cela s’est dégradé si rapidement que l’ensemble des gouvernements du monde entier ont compris qu’il fallait lancer ce message : on va faire ce qu’il faut pour soutenir le système financier à l’échelle mondiale.» Écoutons dans le même article Geneviève Morin, directrice des finances pour Fondaction de la CSN, préparer les travailleurs et travailleuses à devoir accepter des baisses de salaire au cours des mois à venir : «… dans ce contexte, il existe des impacts à plus moyen terme qu’il faut prévoir et essayer de gérer pour que nos [sic] entreprises évitent les écueils et réussissent à passer au travers de cette période agitée.»

Avouons qu’il est hallucinant de voir qu’un fonds de «solidarité», financé à même les avoirs des travailleurs et travailleuses, se solidarise d’abord avec les compagnies et non avec leurs employéEs. Que ceux qui en doutaient encore se le disent : ces fonds servent d’abord à renflouer leurs compagnies et à proposer des plans de redressement pour d’abord protéger leurs profits… peu importe si cela inclut des pertes d’emplois et des diminutions de salaires. À ceux qui nous diront «oui mais au moins, ils préservent des emplois», les faits leur donneront tort : au Québec, 80% des PME ferment leurs portes avant de fêter leurs 10 ans. Cela non plus n’a rien à voir avec la bonne ou mauvaise gestion, mais fait plutôt partie des lois fondamentales du capitalisme : ii ce n’est pas rentable, on ferme!

Vu d’en bas, la révolution est la seule solution!

Au cours de l’été, les médias bourgeois du monde entier, ceux qui «regardent d’en haut», nous ont parlé de la crise alimentaire qui sévissait dans les pays les plus pauvres de la planète, en invoquant la spéculation exagérée et quelques excès d’avidité de spéculateurs en bourse.

Dans les pages de ce journal, nous avions alors tenté de donner l’éclairage «vu d’en bas» de cette crise alimentaire. Il y avait bien sûr le mal et la destruction que la hausse vertigineuse du prix du riz et de blé a générés : suicides massifs de paysans en Inde, manifestations et émeutes de la faim en Afrique, en Haïti en dans la plupart des pays de l’hémisphère sud. Mais contrairement à ceux qui regardent d’en haut, nous sommes capable de voir et de dire bien fort que la cause de toute cette misère vient des racines mêmes du système capitaliste, et non uniquement de quelques excès accidentels. Que ce système, dont l’objectif premier est l’accumulation de profits, traite nécessairement les ressources naturelles, les humains et surtout, leurs besoins les plus fondamentaux – la nourriture, le logement – comme de vulgaires marchandises.

Dans le système capitaliste actuel, une seule classe bénéficie de la production et fonde sa richesse sur l’exploitation de centaines de millions de prolétaires. Et lorsque cette même classe de bourgeois connaît des difficultés, elle peut compter sur le gardien le plus fidèle de ses intérêts : l’État tel qu’on le connaît en régime bourgeois, avec une panoplie de partis politiques à son service; l’État, gardien et protecteur des intérêts des capitalistes, et non du prolétariat.

Alors que chaque sou consenti par le gouvernement pour l’éducation, les garderies, le logement, la santé est considéré comme du «gaspillage» par les chantres du libre-marché, l’État américain – et derrière lui tous les démocrates et les républicains en chœur – ont uni leurs voix pour débloquer 700 milliards de dollars afin de renflouer les caisses des banques américaines pour leur racheter les crédits hypothécaires à risque et autres créances douteuses. De quoi faire vivre 14 millions de personnes confortablement pendant une année… Sans parler de dizaines de millions d’autres au Sud, qui vivent en ce moment avec à peine un dollar par jour…

Quand on s’arrête à la crise financière actuelle et à ses impacts à venir pour le prolétariat au Canada, un seul mot d’ordre doit nous venir à l’esprit : Rien à faire des réformes au profit des riches! À bas le capitalisme! Ce sont ces mots d’ordre que nous devons répandre partout à travers le pays, en démontant le mécanisme de ce système pourri qui génère destruction, pauvreté, guerre et misère à travers la planète. Assez de dégâts! Assez d’injustices et d’exploitation! Ce système et les États qui le font vivre doivent être complètement révolutionnés pour être placés au service de l’immense majorité de la population mondiale. La révolution socialiste est plus nécessaire que jamais, au Canada et partout sur la planète!

Carmen Sicard

  • [1] «Le prolétariat canadien et la situation mondiale : comment nous entendons combattre», Arsenal, n° 7, septembre 2006, disponible sur pcr-rcp.ca.
  • [2] Données citées par Raymond Lotta, «Financial Hurricane Batters World Capitalism : System Failure and the Need for Revolution», Revolution, n° 145, le 19 octobre 2008, disponible sur revcom.us.
  • Le retour de Marx

    Certains commentateurs politiques, voire une section du Parti républicain lui-même, ont vu dans le plan de sauvetage des institutions financières concocté par la Maison Blanche le «retour du socialisme» (sic), qui se caractériserait, selon eux, par l’intervention de l’État dans l’économie. Bien sûr, il n’en est rien : ce à quoi l’on assiste présentement a au contraire tout à voir avec la défense du système capitaliste, et l’État bourgeois ne joue que le rôle qui a toujours été le sien.

    Cela dit, il est vrai que la période actuelle est propice au retour du socialisme et du communisme, comme idéologie autant que comme projet politique. Il semble en effet bien loin le temps où des zélateurs invétérés du capitalisme pouvaient proclamer la «mort du communisme», voire même la «fin de l’histoire» sur la place publique sans que personne, ou presque, n’ose les contredire.

    Avec la récente victoire des maoïstes au Népal et les débats qui animent la gauche latino-américaine sur le «socialisme du 21e siècle», jumelés à la crise qui ébranle actuellement le capitalisme financier, le débat sur une alternative au capitalisme qui reposerait sur les besoins de la majorité de la population de la planète plutôt que ceux d’une minorité de profiteurs, refait de nouveau surface. Contre cela, la bourgeoisie n’y peut rien, et elle se voit contrainte de constater le phénomène.

    C’est ainsi que le prestigieux quotidien britannique The Guardian concluait récemment au «retour de Karl Marx», après avoir fait état de la hausse spectaculaire des ventes de ses œuvres. Le quotidien cite l’éditeur des œuvres de Marx et Engels en langue allemande, la maison Karl-Dietz, qui rapporte une augmentation de plus de 300% depuis un an. Apparemment, c’est le premier volume du Capital, l’œuvre magistrale du fondateur du socialisme scientifique, qui s’avère le plus populaire. Depuis le début de l’année, plus de 1 500 exemplaires en ont été écoulés en Allemagne, alors que la moyenne se situait à quelque 200 exemplaires il y a quelques années.

    Le directeur de la maison d’édition, Jörn Schütrumpf, dit croire «que les jeunes Allemands sont désenchantés par la manière dont leurs parents ont mené l’Allemagne et par l’attitude des dirigeants face aux problèmes financiers mondiaux». Selon lui, «les universitaires se posent d’importantes questions et ils regardent du côté de Marx pour trouver des réponses» (Associated Press, 17/10/2008).

    Reste à voir si ceux et celles qui l’achètent le liront jusqu’au bout et surtout, s’ils en tireront les bonnes conclusions, ce qui dépendra vraisemblablement de leurs motivations initiales. Rappelons que le fondateur de l’empire Quebecor, Pierre Péladeau père, considérait Le Capital comme son livre de chevet et un outil essentiel pour mieux comprendre la dynamique profonde du capitalisme…

    S.G.