«Octobre, c’est le mois des cégeps, c’est le mois le plus chaud»

Dans le dernier numéro du Drapeau rouge, nous avons publié un appel du Mouvement étudiant révolutionnaire (MER-PCR), visant à commémorer le 40e anniversaire des occupations étudiantes de l’automne 1968 au Québec par une occupation politique au Cégep Lionel-Groulx. C’est là, le 8 octobre 1968, qu’a débuté ce qui s’est avéré le «Mai 1968 québécois» – […]

Dans le dernier numéro du Drapeau rouge, nous avons publié un appel du Mouvement étudiant révolutionnaire (MER-PCR), visant à commémorer le 40e anniversaire des occupations étudiantes de l’automne 1968 au Québec par une occupation politique au Cégep Lionel-Groulx. C’est là, le 8 octobre 1968, qu’a débuté ce qui s’est avéré le «Mai 1968 québécois» – des semaines de mobilisation de la jeunesse étudiante, en lutte «contre le système», inspirée par les luttes anti-impérialistes et les luttes ouvrières. Afin de populariser cet événement, nous publions ce texte, qui rappelle les faits marquants de cette période, qui demeure relativement méconnue auprès des nouvelles générations. Les militantEs du MER-PCR travaillent actuellement à rassembler d’autres forces pour organiser un événement significatif à l’occasion du 40e anniversaire d’octobre 1968. Pour connaître les détails de ce qui va se passer le 8 octobre, lisez Le Drapeau rouge-express, disponible sur le Web, ou contactez le MER-PCR (mer@pcr-rcp.ca).
Le Drapeau rouge

S’il y a eu Mai 1968 en France, ici nous avons eu Octobre 1968. À partir du 8 octobre s’ouvre un vaste mouvement de contestation étudiante qui se démarque par son radicalisme. Rares ont été les fois où dans des cégeps ou des institutions universitaires, on a vu des occupations radicales, où l’administration était interdite de présence. Le mouvement part donc du cégep Lionel-Groulx et n’est pas commandé par une association nationale. Même que l’UGEQ, le regroupement national de l’époque, est dépassée par les événements. Cette dernière ne cherche pas à le contrecarrer et tente même de l’aider, mais elle est incapable de jouer un rôle d’avant-garde.

Bien sûr, le contexte et le climat idéologique de l’époque permettent la radicalisation de ce mouvement. L’espace de débat ne se fait pas entre des carriéristes qui couchent avec le gouvernement et les administrations locales et une petite couche de contestataires professionnellEs ayant tendance à s’isoler de la grande majorité. Les militantEs étudiantEs de toutes tendances s’entendent pour rejeter le dialogue avec l’autorité. À vrai dire, le dialogue ne donnait pas grand chose. Par exemple, dans les années 1960, la seule négociation qui avait réussi à l’Université de Montréal avait été celle sur les machines distributrices de gâteaux…

Le contexte social et politique était certes effervescent et les étudiantEs n’y étaient pas insensibles. Quand il y a beaucoup de bombes qui sautent, il est certain que l’actualité interpelle les étudiantEs et les pousse à se positionner. Mais aussi, ailleurs dans le monde, les étudiantEs étaient au front. Les jeunes gardes rouges chinois faisaient trembler les vieux réactionnaires qui étaient attachés à de vieilles habitudes qui leur conféraient sécurité et pouvoir. Cette attitude impétueuse de non respect des rites anciens complètement dépassés dans un nouveau monde en marche incite de jeunes occidentaux à contester de manière radicale le vieux monde pourri. En France, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis, au Mexique, les jeunes brassent la cage.

Dialoguer, c’est se faire fourrer!

«Dialoguer, c’est se faire fourrer.» Voilà le mot d’ordre qui animait toutes les tendances actives du mouvement étudiant de l’époque. Peu d’étudiantEs faisaient confiance au gouvernement dans sa capacité de résoudre les problèmes auxquels ils et elles étaient confrontéEs, en partie celui des débouchés après les études, ainsi que les ressources financières dont ils et elles disposaient (eh oui, les problèmes avec les prêts et bourses existaient déjà!). Alors, pourquoi s’asseoir avec lui, simplement pour parler?

Mais aussi, les administrations locales des cégeps et des universités semblaient dépassées par les nouvelles réalités sociales de la fin des années 1960. Les directions de ces institutions avaient été formées par des frères dans des écoles catholiques et en gardaient très souvent l’idéologie. Ces directions étaient habituées à l’autorité, dans le sens le plus traditionnel du terme. Pourtant, le gouvernement de l’Union nationale, le parti qui symbolisait cette autorité vieillotte et réactionnaire mais qui tentait de manière malhabile de vivre avec son temps, avait lancé comme mot d’ordre qu’il fallait, au niveau de l’éducation, susciter la participation de tous et toutes et favoriser le dialogue entre les administrations et les étudiantEs. Or voilà, ça paraissait que le dialogue n’avait rien d’authentique.

Cette espèce de représentantEs étudiantEs qui croient comprendre ce que les autres étudiantEs pensent et qui vont négocier avec les autorités ne se manifestait pas beaucoup à l’époque. Le souci d’être connecté avec les masses existait. Le souci de laisser s’exprimer ces dernières aussi. Ce n’était pas parce qu’on avait été élu au scrutin universel qu’on se sentait disposé d’un chèque en blanc permettant de faire ce que l’on veut comme représentantEs. Les dirigeantEs étudiantEs avaient l’humilité de reconnaître que le gouvernement et les administrations locales voulaient les utiliser de manière à encadrer la masse et que ce n’était pas leur génie personnel qui allait résoudre les problèmes.

Comme dans tout mouvement, on retrouve une droite et une gauche. Mais la droite de l’époque parlait aussi de révolution; elle était non-violente, cependant. (En fait, les concepts de droite et de gauche, de radicaux et de modérés varient toujours en fonction des espaces de débats idéologique délimités par les rapports de classes du moment.) La droite disait elle aussi que «dialoguer, c’est se faire fourrer». Concrètement, au sein du mouvement, elle était représentée par les dirigeantEs de l’UGEQ, dont Claude Charron et Louise Harel. Elle dénonçait l’autorité du moment; peut-être pensait-elle que l’État bourgeois pouvait être réformé. Elle n’avait pas d’analyse de classe qui l’aurait amené à une critique radicale de l’État bourgeois. Elle voulait une participation des masses, mais pas avec des moyens trop violents. Elle rejetait la société de consommation et l’American Way of Life mais ne prenait pas partie pour le socialisme, voire l’anarchie.

L’autre tendance semble s’inspirer des expériences françaises de Mai 1968, voire des gardes rouges chinois ultra-gauchistes. Elle pousse à fond les expériences d’occupation. Les occupations ne sont pas que des happenings où les différentes individualités peuvent s’exprimer; il y règne une très forte discipline. Il y a des gens qui sont désignés pour parler avec les médias. Il y a une division des tâches. Des parents ou des journalistes qui visitent les occupations reconnaissent le niveau d’organisation élevé parmi les étudiantEs. Dans des polyvalentes ou les cégeps occupés, le ménage n’a jamais été si bien fait.

Cette tendance prêche beaucoup pour la radicalisation spontanée des masses. C’est clair qu’à l’automne 1968, les différentes directions étudiantes sont dépassées par les masses. À vrai dire, quand le mouvement révolutionnaire atteint un certain paroxysme, les masses deviennent toujours très créatives et font preuve d’initiatives très inspirantes. Mais quand le mouvement ne lève pas, les directions les plus révolutionnaires cherchent à tirer le mouvement; si elles ne le font pas, elles vont changer de caractère et devenir bureaucratiques. La tendance de gauche s’appuyait résolument sur cette radicalisation des masses étudiantes, ce qui était justifié dans le contexte.

Les masses étudiantes étaient tellement avancées à l’automne 1968 qu’on aurait aimé qu’elles le soient pour toujours. La forte répression en novembre a laissé un goût amer et a semé un certain vent de défaitisme. La direction du mouvement étudiant qui, durant les événements d’octobre, avait joué un rôle un peu à la traîne, n’a pas été en mesure d’organiser une riposte solide face à la répression. Dans ce contexte, son rôle a été miné. On l’accusait même de servir de frein au mouvement spontané. C’est vrai que le pouvoir sollicitait constamment l’UGEQ pour dialoguer; elle discutait pour la forme. En abolissant les associations locales et l’UGEQ, l’État et les différentes administrations n’auraient plus d’interlocuteurs qui auraient pu faire passer leur ligne parmi les étudiantEs.

Un vaste mouvement d’auto-dissolution des associations étudiantes (l’AGEUM à l’Université de Montréal, l’AGEUL à l’Université Laval, certaines associations collégiales) s’est mis en branle en 1969. Il fallait mettre sur pied de nouvelles organisations en mesure de mobiliser la spontanéité des masses. Mais voilà, ce type d’organisations nouvelles n’a jamais été en mesure de s’implanter et on est revenu au syndicalisme étudiant en 1974.

Un contexte explosif

La contestation étudiante n’est pas le propre du Québec. Partout, dans le monde, la vie évolue, les choses changent rapidement, mais celles et ceux qui ont des idées anciennes sont encore au pouvoir. Les nouvelles idées circulent plus vite. Des peuples se soulèvent pour mettre fin à leur oppression et, par la voie des nouveaux médias, de plus en plus de gens sont au courant de ces mouvements d’émancipation.

Sur le plan des relations familiales ou interpersonnelles, les jeunes, allumés davantage que leurs prédécesseurs sur les nouvelles réalités, ne peuvent tolérer de se faire imposer des conceptions qui, manifestement, retardent sur le présent. Dans la famille paysanne d’antan, un fils pouvait avoir intérêt à se soumettre à l’autorité du paternel et travailler gratuitement parce qu’il savait qu’au bout du compte, la cellule familiale l’aiderait à partir sa ferme quand il serait en état de se marier. À la fin des années 1960, une telle soumission n’avait plus de sens. Des jeunes habituéEs de voir la télévision se rendaient compte que des adultes qui n’avaient connu qu’une éducation religieuse et traditionnelle stricte étaient complètement dépasséEs. Quand ces adultes dépassés étaient enseignants, il leur était difficile d’imposer aux jeunes leur conception du monde.

Le sentiment général était à l’effet que les choses ne seraient jamais plus comme avant et qu’il fallait vivre avec son temps. Les avancées technologiques et le développement économique rapide avaient déjà forcé le gouvernement du Québec à moderniser l’État et tasser l’Église catholique qui n’était plus en mesure de fournir une bonne sous-traitance en terme d’éducation et santé (en fait, l’Église n’avait jamais été à la hauteur dans ces domaines, mais elle ne coûtait pas cher). Le progrès social et économique demandait de nouvelles compétences et à ce que les jeunes soient forméEs pour occuper ces nouveaux emplois. Cette jeunesse, encore nombreuse démographiquement, mais aussi plus au fait des nouvelles réalités sociales, avait de quoi pour justifier son impétuosité. De son côté, le capitalisme monopoliste encore en croissance avait besoin de cette nouvelle génération plus instruite et plus adaptée pour occuper les nouveaux emplois.

Bien sûr, ce ne sont pas tous les jeunes qui contestaient. Des têteux et des têteuses soumisEs qui se contentent du peu qu’ils et elles ont, il y en avait et il va y en avoir pour un certain temps encore. Il y en avait aussi qui n’avaient pas du tout intérêt dans cette contestation. Par contre, la majorité, oui. Même parmi les jeunes issuEs des classes mieux nanties, il y avait un intérêt. Les vieilles institutions et les vieilles idées freinaient le développement économique et il fallait que ça change. Cela dit, on ne s’entendait pas sur comment devait se faire ce changement. Là-dessus, il y avait des débats et la gauche révolutionnaire, partisane extrême du changement, y trouvait son compte.

Il faut comprendre aussi la situation particulière du Québec, où la population canadienne-française majoritaire n’avait pas le même niveau de revenu que la moyenne canadienne. Après les années de grande noirceur de l’époque de Duplessis, les différents gouvernements au pouvoir misaient beaucoup sur la rénovation des structures d’éducation. Même qu’à l’époque, pour être sûr qu’il y aurait une main d’oeuvre instruite, on envisageait l’introduction graduelle de la gratuité scolaire à tous les niveaux. Quelques slogans animaient cette période nommée par les spécialistes bourgeois, la révolution tranquille : «Maîtres chez nous» et «Qui s’instruit, s’enrichit», «Désormais…». La croissance de l’effectif scolaire durant cette période fut spectaculaire. On passe de 20 000 étudiantEs universitaires en 1962 à 80 000 à la fin de la décennie (dans les cégeps, ils et elles étaient plus de 100 000). Mais voilà, en 1968, 4 000 étudiantEs ne pouvaient accéder à une université francophone.

En 1968, c’était la première année des cégeps, et le gouvernement n’était pas en mesure de garantir que les étudiantEs qui le souhaitaient puissent aller à l’université ou même qu’ils et elles puissent se trouver un emploi correspondant à leur formation. Une des revendications principales du mouvement de contestation était la mise sur pied d’une nouvelle université francophone. Le gouvernement l’avait déjà promis, mais les jeunes ne lui faisaient pas confiance. À vrai dire, dans cette période d’effervescence sociale et d’affirmation nationale et individuelle, le mot d’ordre «Qui s’instruit, s’enrichit» avait porté. Il faut dire qu’il y avait effectivement une croissance formidable des emplois qualifiés. Même s’il s’engageait à mettre en œuvre en 1969 cette nouvelle université francophone, le ministre de l’Éducation du moment, Jean-Guy Cardinal, reprochait aux étudiantEs de choisir les voies pré-universitaires, générales, plutôt que techniques. Par exemple, s’il y avait 1 500 places disponibles pour suivre des formations en informatique, seulement le tiers des places était occupé. Sauf que, pour un jeune des milieux populaires, les gens qui s’enrichissaient dans leur imaginaire immédiat étaient des médecins, des avocats, des gens qui allaient à l’université. Même s’il y avait une demande croissante en informatique par les entreprises, rien ne l’indiquait pour ces jeunes à cette époque.

Dans la tête de bien des jeunes de l’époque, le gouvernement faisait tout pour éviter que les jeunes puissent aller dans une université francophone. Pour certains, c’était donc un gouvernement de traîtres et de vendus qui ne voulait pas que les francophones «s’enrichissent». Pour d’autres, plus terre à terre, ce gouvernement était impuissant à satisfaire les besoins de la population et était dépassé. Il y avait donc la question de l’inscription de la nation québécoise dans le capitalisme monopoliste, qui semblait se confondre avec des besoins immédiats en éducation non satisfaits. Dans ce contexte, la question de l’éducation prenait un tour très politique et intéressait un large pan de la société. C’était une question d’accès pour les jeunes issus des classes populaires, mais il était aussi question de développer une intelligentsia québécoise francophone. On comprend que ce contexte permettait une multitude de déclinaisons politiques, allant de positions nationalistes québécoises à d’autres plus marxistes ou plus libertaires. Les nationalistes aspiraient davantage à changer le personnel dirigeant au Québec, alors que les tendances plus radicales souhaitaient aller plus loin en changeant aussi les structures sociales. Cela dit, dans le mouvement de l’époque, on retrouvait des positions politiques qui s’inspiraient des deux tendances; les démarcations viendront plus tard dans les années 1970.

Il est par ailleurs significatif que le syndicalisme étudiant québécois ait pris une tournure très politique. Le véritable baptême de l’UGEQ comme organisation étudiante significative se fit quand elle organisa en 1965 une manifestation en faveur des droits civiques des Noirs aux États-Unis et contre la présence de ce pays au Vietnam. Bien sûr que l’agenda nationaliste était en filigrane, mais en même temps, on posait les questions sur une base démocratique très avancée. Le syndicalisme étudiant de l’époque était déjà très politique. L’alignement subséquent où l’UGEQ affirmera que «dialoguer, c’est se faire fourrer» était déjà en germe. En posant les questions sur une base politique, on en vint à interroger le pouvoir (et l’État), de même que son rapport avec lui.

En 1968, le ministre Cardinal promettait la mise sur pied d’une nouvelle université francophone. L’UGEQ, malgré toutes ses insuffisances, n’avait pas été s’asseoir avec le ministre pour négocier les modalités de l’implantation de celle-ci et revenir devant les étudiantEs pour leur dire qu’elle avait gagné tels gains. Non. Elle avait laissé le mouvement de la base s’exprimer et l’avait supporté du mieux qu’elle le pouvait. L’UGEQ n’avait pas agi comme un minable «corps intermédiaire» qui, en fait, ne servait que de relais du pouvoir bourgeois. Mais pourtant, dans l’UGEQ, il y avait aussi une ligne bourgeoise.

La vaste démocratisation de l’époque se faisait en partie parce qu’il y avait de gros changements économiques et sociaux qui donnaient l’impression que cela valait la peine d’aller à l’école, malgré que les structures de formation retardaient. Mais le sentiment de contribuer à une œuvre collective était aussi présent. Il y avait une réflexion très profonde sur le rôle des étudiantEs face à la société. En 1962, quand Bernard Landry se présenta aux élections de l’Association générale étudiante de l’Université de Montréal, il le fit avec le slogan «au service de la nation», ce qui reflétait une certaine vision politique. Par la suite, le sentiment de servir le peuple et la classe ouvrière alla se développer. La simple idée de se définir comme un travailleur intellectuel montrait qu’il y avait une certaine recherche d’un lien entre les étudiantEs et la population travailleuse. Dans les occupations et les expériences d’autogestion, l’atmosphère n’était pas nécessairement au party ou à la douce anarchie sans but; il y régnait le sentiment qu’il était possible de se débarrasser de l’ancienne élite de la société et de mettre en œuvre de nouveaux rapports qui permettraient de répondre aux changements économiques et sociaux en marche. On s’inscrivait dans la société et on posait les choses politiquement.

Bien sûr, cette politisation était une pâle copie de ce qui se faisait en Europe où existait une forte tradition révolutionnaire. L’appui aux luttes ouvrières se faisait sur la base d’un appui aux simples luttes syndicales. La tendance au syndicalisme étudiant reflétait aussi une insuffisance dans la compréhension des tâches quant à la transformation révolutionnaire de la société. Mais, en même temps, comment pourrait-on reprocher au mouvement étudiant ses insuffisances alors que par définition, il est un mouvement multi-classiste. Il l’était et il l’est encore. L’idée même du pouvoir étudiant promu par des éléments du mouvement de l’époque était erronée et reflétait une incompréhension du rôle des étudiantEs dans la société.

Les étudiantEs sont de passage. Dans la jeunesse, nous retrouvons toujours les tendances politiques les plus tranchées au niveau de la lutte idéologique mais, une fois en emploi, il devient plus difficile de tenir des discours aussi tranchés (certainEs ont des obligations économiques et ne peuvent pas perdre leur job, les autres, souvent parce qu’ils et elles font partie de la classe dominante, font preuve d’une certaine subtilité dans le maintien de leur domination). Si, à l’époque, il y avait un fort sentiment anti-impérialiste, pro-prolétarien et pro-révolutionnaire, les organisations qui auraient pu le canaliser étaient encore à construire. Mais la forte politisation du mouvement en ouvrait la voie.

Les deux phases

Le mouvement de contestation se déroula en deux phases. La première fut ponctuée de multiples occupations de cégeps et départements universitaires, alors que la seconde, plus tard en novembre, cherchera à gérer une répression sauvage des militantEs impliquéEs lors de la première phase. La première phase vit une tolérance plus grande de la part du ministère et de certaines administrations locales. Cette tolérance était-elle tactique (pour éviter de mettre de l’huile sur le feu) ou encore acceptait-on les débordements parce que, selon les nouvelles idées, il fallait susciter plus de participation parmi la nouvelle génération montante? Toujours est-il que les étudiantEs ne croyaient pas aux propos mielleux sur la participation ou le dialogue. La deuxième phase révéla le caractère franchement réactionnaire du personnel encore à la tête des institutions collégiales. On comprend que la participation ou le dialogue n’avaient pas le droit de cité, de part et d’autre.

L’occupation débuta le 8 octobre en 1968 au cégep Lionel-Groulx. Sur 848 étudiantEs présentEs à l’assemblée générale, 509 votèrent pour l’occupation. À ce cégep, il y avait 1 100 étudiantEs à l’époque. C’est donc dire que la majorité des étudiantEs du Cégep a participé au débat. Sitôt l’assemblée terminée, les étudiantEs avaient mis au point leur technique d’occupation.

L’occupation était en partie ouverte. Les professeurs pouvaient venir, s’ils le désiraient, donner des conférences et les différents observateurs pouvaient se rendre compte de la situation. Les employéEs des services essentiels avaient aussi accès au collège. Seuls les membres de l’administration se virent refuser l’entrée des lieux. Il y avait une solide division du travail au niveau du ravitaillement, de la cuisine et de l’entretien. Des étudiantEs restaient sur place 24h sur 24h, tandis que d’autres retournaient à la maison de temps à autre. Dans la première journée, des ateliers de travail furent mis à l’horaire. Ces ateliers avaient un lien avec leurs griefs principaux : la nécessité d’une réorganisation des cours, des horaires de cours et accès plus faciles aux laboratoires; le rajeunissement complet de l’administration du collège; la nécessité d’une seconde université de langue française à Montréal; et la question des prêts et bourses. Les journalistes pouvaient venir sur place mais ils étaient fortement surveillés et ne pouvaient parler qu’avec des responsables désignéEs.

La classe dominante ne voyait pas d’un bon œil cette occupation.

«Mais que de jeunes blancs-becs comme ceux de Sainte-Thérèse mettent à la porte le directeur et veuillent imposer leurs diktats au gouvernement, voilà ce qui s’appelle peut-être de la participation, mais à l’anarchie totale. Cette anarchie, la mollesse du gouvernement dans l’affaire de Saint-Léonard l’a nettement encouragée. Si ce même gouvernement, seul investi du pouvoir légitime de décisions, n’emploie pas sans délai des mesures énergiques pour affirmer son autorité et mettre à la raison ces révisionnistes avides de publicité, ces derniers, qui rejettent carrément le “dialogue”, pourraient bien un jour prochain aller jusqu’à l’inviter à préparer sa propre partie»

avait écrit l’éditorialiste Renaude Lapointe, dans l’édition du 9 octobre du quotidien La Presse. Et il n’y avait qu’une journée d’occupation de faite quand elle écrit ces lignes…

Presque tous les éditorialistes des journaux bourgeois fulminaient contre ces «futurs privilégiés». À vrai dire, les médias bourgeois auraient aussi dû tenir compte de leur rôle dans l’embrasement du mouvement. Les étudiantEs du Québec n’avaient pas demandé tous ces articles qui dénonçaient cette jeunesse contestataire et cela, dès le mois de mai, alors qu’il ne se passait encore rien au Québec. Les éditoriaux fanatiques de Renaude Lapointe, déjà durant l’été, ou encore les propos débiles de Frenchie Jarraud (prédécesseur des Gilles Proulx et André Arthur) à la radio font beaucoup plus pour mobiliser une grande masse de contestataires que la multitude de tracts ou de journaux étudiants. Et cette mobilisation se fait durant l’été.

Il est évident que la direction du collège et le ministre désapprouvaient le geste, mais ils invitaient tout de même les étudiantEs à la négociation. Mais voilà, ces derniers et dernières s’exprimaient par voie de journaux ou encore, par un simple petit télégramme au ministre qui disait que le mouvement d’occupation ne s’arrêterait que lorsque les étudiantEs seraient satisfaits. Le directeur du collège, l’Abbé Valois, adoptait une attitude plutôt calme et peu réprobatrice, ce qui tranchera avec celle de certains de ses collègues dans d’autres collèges dans les jours qui vont suivre. Il voulait bien dialoguer, mais pas avec la masse dans une assemblée générale.

Le 9 octobre, les étudiantEs des cégeps de Salaberry-de-Valleyfield et de Bois-de-Boulogne votèrent la grève. Le 10, ce fut au tour des étudiantEs d’Edouard-Montpetit, de Maisonneuve et de Hull. Dans les cégeps de Chicoutimi, Sainte-Foy, Saint-Laurent, Saint-Jean-sur-Richelieu et Ahuntsic, des sessions d’étude furent organisées pour informer l’ensemble des étudiantEs avant de «s’embarquer». À l’Université de Montréal, les étudiantEs de sciences politiques boycottèrent les cours. Une semaine après le début de l’occupation du cégep Lionel-Groulx, le «mouvement des occupations» atteignit un sommet : 15 cégeps sur une possibilité de 23 étaient paralysés totalement, dont la grande majorité étaient occupés par les étudiantEs contestataires. Mais ce mouvement, qui émanait principalement des cégeps, avait peu d’audience au niveau des universités. Si ça se trouve, les écoles secondaires étaient plus affectées par de multiples débrayages et (à l’occasion) des occupations que ne le furent les universités.

Le mouvement commença à perdre de la vigueur à partir du 16 octobre, mais les irréductibles de Sainte-Thérèse continuèrent jusqu’au 4 novembre. Il y eut d’autres cégeps comme ceux de Maisonneuve et Edouard-Montpetit qui ont continué la lutte après le 16, mais il faut dire que ce fut la direction qui y avait décrété la fermeture totale des institutions, refusant que le mouvement d’occupation se poursuive dans ses institutions. Les menaces des administrations locales devinrent de plus en plus féroces et en découragèrent plusieurs. Par contre, il n’y avait pas encore des menaces d’expulsions contre des étudiantEs en particulier.

Il y avait aussi l’école des Beaux-arts, qui connaissait une occupation des plus radicale. Cette dernière commença le 11 octobre, date où on proclama la République des Beaux-arts. On voulait y implanter une autogestion intégrale, tant sur le plan administratif que sur le plan pédagogique.

«Le système, y affirmaient les occupantEs, n’a plus d’outils pour apporter des solutions aux problèmes des étudiants. Donc, nous n’avons plus rien à attendre du gouvernement. Il ne s’agit plus dès lors pour nous que de prendre en mains nos affaires et appliquer l’autogestion.»

(La Presse, le 12 octobre 1968) Par autogestion, on ne parle pas d’une vulgaire cogestion profs-étudiants. Le rôle des professeurs devint celui de conseillers. Les décisions se prenaient en assemblée générale et en comités. L’occupation nécessitait certes aussi une organisation pour son propre maintien (ravitaillement, protection, etc.) mais jusqu’au 19 novembre, on mit sur pied une des rares expériences concrètes d’autogestion d’une école, et cela sur différents points. C’est quand Bernard Landry (toujours lui) vint dire aux occupantEs que l’École serait tout simplement fermée s’ils et elles ne cessaient pas l’expérience qu’ils et elles décidèrent d’arrêter le mouvement. Très enligné sur ce qui se faisait ailleurs dans le monde, très radical sur le fond et le contenant, le mouvement de la République des Beaux-arts n’avaient pas la même connexion avec les masses que le mouvement des cégeps.

L’UGEQ appuyait bien sûr le mouvement de contestation issu des cégeps mais elle ne lança pas de mot d’ordre de grève générale. Par contre, pour la journée du lundi 21 octobre, elle appela à des levées de cours de manière à ce que le plus de monde possible puisse participer à trois manifestations (Montréal, Québec et Chicoutimi). La manifestation de Montréal fut une grande réussite avec 10 000 participantEs, alors que les autres attirèrent peu de monde. Malgré l’énorme succès, le mouvement s’estompait.

Le 21 octobre, plus de 10 000 étudiantEs manifestent dans les rues de Montréal. Malgré le succès de cette action, le mouvement commençait à s’estomper.

Le mouvement de contestation connut une deuxième phase à partir du 11 novembre, quand le cégep de Chicoutimi expulsa sept étudiantEs. Jusqu’alors, le ministre Cardinal ne s’était pas encore prononcé sur les mesures de répression et jouait le jeu de la main tendue. Là, il donna son appui à la direction de ce cégep. Cela n’annonçait rien de bon pour les étudiantEs. Ainsi, le 13 novembre, la direction du cégep de Maisonneuve fit connaître un certain nombre de mesures très strictes qu’elle imposait à l’association étudiante. Ces mesures, qui représentaient une ingérence dans les affaires internes de l’association étudiante, se résumaient à ceci : 1) suspension de toutes les émissions produites par la radio étudiante; 2) interdiction de tenir une assemblée générale durant les heures de cours; 3) la direction du cégep doit être avertie trois jours avant la tenue d’une assemblée générale réunie en dehors des heures de cours.

Le 14 novembre, 500 à 600 étudiantEs de Lionel-Groulx reprirent le flambeau et tentèrent de forcer les locaux de l’administration en criant «On veut le pouvoir, on a le pouvoir». La direction répliqua en fermant le cégep. D’autres cégeps emboîtèrent le pas.

Pour s’opposer à ces mesures répressives, l’UGEQ organisa un «sit-in» permanent devant les bureaux du ministère de l’Éducation pour s’opposer à la «règle de 10%» (présence obligatoire aux cours) et contre la répression générale dans les cégeps. Le «sit-in» fut levé le 3 décembre (durée de deux semaines) suite à la promesse de Bernard Landry (décidément…) de tenter de convaincre les directions de collèges de ne pas prendre de mesures exceptionnelles contre les étudiantEs et de lever les mesures déjà entreprises. Cela marqua la fin du mouvement.

La politique au poste de commande

Si le mouvement toucha surtout les cégeps et peu les universités, et si à l’université, ce sont les sciences sociales qui furent affectées, c’est là que, au niveau de l’enseignement supérieur, nous retrouvons une plus forte proportion de l’effectif issu des classes populaires. La création des cégeps et le développement des sciences sociales ont donné un accès plus grand aux gens issus de ces classes.

Il faut se rappeler qu’à l’époque, la classe ouvrière canadienne-française était en plein rattrapage salarial avec ses confrères et consœurs du reste du Canada. Les luttes syndicales prenaient un tour très radical. Les jeunes étudiantEs provenant de ces milieux ne pouvaient qu’être influencéEs par cette combativité et la transposer en milieu étudiant.

En même temps, on avait besoin d’un nouveau personnel plus qualifié et plus de son temps pour répondre aux besoins du capitalisme québécois et son État, de manière à ce que ces derniers puissent se développer. L’invitation à la participation des étudiantEs leur laissait une marge de manœuvre assez forte pour manifester.

Aujourd’hui, les mêmes possibilités permettant un mouvement de contestation ne semblent pas être là. La croissance du capitalisme ne semble pas aussi forte qu’à l’époque. L’apport de la jeunesse est moins sollicité. L’État semble avoir raffiné ses méthodes de domination. Le mouvement ouvrier est complètement étouffé par une bureaucratie acquise au capitalisme. On limite la croissance de l’effectif étudiant, de manière à ne pas se retrouver avec trop de «chômeurs instruits».

En même temps, d’autres facteurs, s’ils étaient exploités, pourraient permettre un nouveau mouvement de contestation. L’entrée dans les études supérieurs de fils et filles d’immigrantEs qui sont sensibles aux injustices sociales vécues par leurs parents ou leurs amiEs et qui sont plus éduquéEs sur ce qu’est l’impérialisme pourrait être un de ces facteurs. Par ailleurs, la diminution des services offerts aux étudiantEs, la détérioration de la qualité de leurs cours, le fait qu’on privilégie davantage les étudiantEs des cycles supérieurs aux dépens des autres ainsi que d’autres éléments pourraient aussi être source de crise.

Mais le facteur le plus important qui a permis une radicalisation du mouvement était le fait que le climat idéologique excluait toute concertation avec l’État. Les tendances actives du mouvement étudiant s’entendaient pour dire que «dialoguer, c’est se faire fourrer». L’espace de débat était délimité par ce principe.

La question de l’État, celle de la place des étudiantEs dans la société, les questions démocratiques comme la question du racisme et de la discrimination, les questions de classe, la politique donc, tout cela était posé. L’aspect technique des luttes, sans être délaissé, n’était pas mis au poste de commande.

Actuellement, à la tête du mouvement étudiant, nous retrouvons deux regroupements nationaux, la FEUQ et la FECQ, qui ne pratiquent que la concertation ainsi qu’une politique bourgeoise. Ils privilégient un travail technique et bureaucratique très inutile pour faire avancer le niveau de conscience parmi la base étudiante. Un peu plus à gauche, il y a l’ASSÉ, qui tente de se démarquer mais qui se trouve limitée justement parce qu’existent des fédérations qui en viennent à donner le ton de ce qu’est l’implication étudiante maintenant.

À la fin du mouvement d’octobre 1968, une période d’auto-liquidation des associations étudiantes et regroupements nationaux s’est mise en branle. Il fallait favoriser la mise sur pied de nouvelles organisations encore plus politiques, plus près des réalités sociales, plus fluides et moins bureaucratiques (difficilement récupérables par l’État et les administrations étudiantes locales). Ce qui était remis en cause était l’idée même du syndicalisme étudiant politique.

Les associations étudiantes et l’UGEQ étaient de grosses machines avec de grosses permanences. Les exécutantEs étaient rémunéréEs. On pouvait y voir une énorme bureaucratie qui pouvait se déconnecter de la base. En même temps, à l’époque, la théorie de l’animation sociale était utilisée et encouragée pour sensibiliser politiquement la base étudiante. Ce travail de conscientisation sociale supporté par d’énormes budgets en venait à jouer un rôle qui contrecarrait sur certains points la bureaucratisation. Mais aussi, cette théorie de l’animation sociale a été reprise par des militantEs qui après leur passage étudiant, allèrent intervenir en milieu populaire.

Le mouvement de 1968 et ses résultats ont laissé un arrière goût de défaite chez certainEs étudiantEs, les espérances étant tellement élevées. Le rôle de l’UGEQ a été décevant, malgré qu’elle n’ait pas été récupérée par l’État. Elle n’a cependant pas jouer un rôle d’avant-garde dans le mouvement. Le pouvait-elle? En même temps, la radicalisation des luttes ouvrières et sociales, la montée du mouvement révolutionnaire, tout cela pouvait laisser entendre qu’il fallait et qu’il pouvait y avoir un espace pour de nouveaux types d’organisation. De telles organisations inspirées par les comités d’action politique se sont mises en branle mais en 1974-1975, le syndicalisme étudiant politique est revenu en force avec l’ANEQ.

Et pourtant, le mouvement étudiant le plus radical, dans sa forme et dans son contenu, a eu lieu en 1968. Si on veut un mouvement étudiant plus politisé, la période d’octobre 1968 doit être étudiée. Octobre 1968 n’a pas eu le même impact que Mai 1968 en France. Il n’y a pas eu la même connexion entre la gauche étudiante révolutionnaire et la gauche prolétarienne révolutionnaire. Mais dans cette génération militante d’octobre 1968, nous retrouvons tout de même des gens qui s’impliqueront plus tard dans des organisations révolutionnaires et qui se lieront avec les masses populaires.

Il vaut la peine de lancer un vaste mouvement d’étude d’Octobre 1968, tant au niveau de ses forces que de ses faiblesses. Cette étude pourrait être très éclairante sur l’intervention à mener dans le mouvement étudiant d’aujourd’hui. Il est clair que le niveau de politisation actuel est très navrant. La faiblesse de la lutte des classes et des organisations révolutionnaires est en partie en cause. En même temps, il y a beaucoup trop de militantEs étudiantEs qui se contentent de faire partie d’un petit milieu social et qui ne font pas grand chose pour brasser les choses. Il faut oser lutter, oser vaincre et oser aller à contre-courant. Le mouvement d’octobre 1968 devrait nous inspirer en ce sens.

Mathieu Linhart