Édifier le parti prolétarien, c’est servir le peuple!

Dans quelques semaines, on va célébrer le 40e anniversaire de «Mai 1968», une des plus formidables crises révolutionnaires que l’Occident capitaliste ait connues au cours des années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. Ce qui est intéressant avec les événements de Mai 1968, c’est qu’ils se sont déroulés dans un contexte où la structure […]

Dans quelques semaines, on va célébrer le 40e anniversaire de «Mai 1968», une des plus formidables crises révolutionnaires que l’Occident capitaliste ait connues au cours des années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. Ce qui est intéressant avec les événements de Mai 1968, c’est qu’ils se sont déroulés dans un contexte où la structure sociale des classes en présence ne se démarque pas tellement de celle qu’on connaît actuellement dans la plupart des grands pays impérialistes : la paysannerie était peu importante numériquement et les emplois de service pesaient d’un poids plus important que ceux en industrie. Au début des années 1960, certains penseurs bourgeois avaient d’ailleurs commencé à parler de la «fin du prolétariat». Mais si la structure sociale de la France de Mai 1968 ressemble à celle d’aujourd’hui, le contexte politique est différent : ce qui se passait en Chine maoïste, la révolution culturelle notamment, servait de référent à une grande partie des forces révolutionnaires.

Mai 1968 a ouvert des perspectives formidables au mouvement maoïste français. Les mots d’ordre favorables à la révolution recevaient une audience assez favorable parmi le prolétariat, et une partie importante de l’intelligentsia petite-bourgeoise a accepté de se mettre, de manière plus ou moins vague, sous la direction idéologique du prolétariat. Des petits-bourgeois comme le professeur Alain Geismar et l’écrivain Serge July ont écrit un livre, Vers la guerre civile, qui reconnaissait ouvertement la direction du prolétariat. Il existait donc un climat idéologique favorable à la révolution et au prolétariat.

Mai 1968 : une des plus formidables crises révolutionnaires que l’Occident ait connues.

Par contre, la direction politique qui aurait pu être en mesure de capitaliser sur ce contexte idéologique favorable n’était pas encore présente. Le mouvement maoïste français, qui avait moins d’une décennie d’existence et qui sortait des entrailles du vieux Parti «communiste» français sclérosé et révisionniste (le PCF), était traversé par différentes tendances personnifiées par deux organisations principales : d’une part, le Parti communiste (marxiste-léniniste) de France (PCMLF) et d’autre part, la Gauche prolétarienne (GP). La première se voulait l’héritière du PCF de l’époque «classe contre classe» des années 1930, tandis que la seconde souhaitait rénover complètement la pratique révolutionnaire. L’une en restait à l’expérience indirecte (celle du passé glorieux du PCF), alors que l’autre ne s’appuyait que sur l’expérience directe des masses de la fin des années 1960, balayant tout un savoir qui aurait pu être pertinent. La première a donc créé un cadre formel, voire rigide, pour exprimer une direction prolétarienne alors que l’autre, en pratique, l’a toujours refusée.

D’un point de vue maoïste, la pratique est le critère de vérité déterminant. Là-dessus, la Gauche prolétarienne a avancé beaucoup plus que le PCMLF. Elle a notamment développé une pratique basée sur l’action révolutionnaire des masses qui s’est avérée plutôt intéressante, et elle a réfléchi assez sérieusement sur la question de la voie de la révolution dans les pays impérialistes, particulièrement dans des textes intitulés De la lutte violente de partisans et Coup pour coup, qu’on peut trouver sur le Web. Mais ce groupe, qui reconnaissait tout de même la direction idéologique du prolétariat, en est venu à se liquider, prétextant l’existence d’une action des masses «plus avancée» – celle de l’occupation ouvrière de l’usine de montres Lip. N’insister que sur l’expérience directe des masses et s’y soumettre complètement comme l’a fait Gauche prolétarienne, revient à adopter une position spontanéiste et liquidatrice. Car la spontanéité des masses demeure limitée par leur niveau de conscience contradictoire – une conscience qui cherche à remettre en question un certain ordre des choses mais qui demeure «colonisée» par les idées de la bourgeoisie.

La Gauche prolétarienne, qui regroupa en son sein des gens se prononçant ouvertement pour la guerre civile (Geismar et July), aurait pu être le fer de lance du développement d’une violence armée révolutionnaire. Cette question s’est d’ailleurs posée, concrètement, après la mort du militant maoïste Pierre Overney, assassiné par des gardes de l’usine Renault. Après la mort d’Overney, des militantEs de base de la GP poussèrent ouvertement pour qu’on venge cet affront militairement et qu’on mette sur pied un groupe armé révolutionnaire. La direction en décida autrement. Néanmoins, il se peut aussi que certaines conditions manquaient au déclenchement d’une telle action; mais rien dans ce qui a été écrit par la suite n’en fait vraiment part. Seules des raisons morales furent invoquées, notamment par le responsable armé de la GP, Olivier Rolin, pour s’y opposer.

«L’exemple de Lip» : autogestion ou révolution?

Au printemps 1973, une grève est déclenchée à l’usine Lip. Elle recueille très vite un large soutien populaire. Au mois de juin, on apprend que l’usine pourrait fermer. Rapidement, des ouvriers et ouvrières se saisissent du stock de montres de l’usine et les cachent dans un lieu secret. Il vient à l’idée de plusieurs qu’il serait possible d’autogérer l’usine, en profitant du stock de montres pour pouvoir se financer; de fait, cela marche un temps. Une théorisation bizarre apparaît dans la GP, qui voit dans cette expérience l’embryon d’une «zone libérée» dans un pays capitaliste avancé. On affirme que le pouvoir est passé aux mains du peuple, que de nouveaux rapports sociaux sont apparus et que des «milices d’autodéfense» protègent la zone.

Dans les faits, la remise en marche de l’usine malgré la volonté des capitalistes était loin de signifier un changement de pouvoir réel. Pour ce qui est des nouveaux rapports sociaux, malgré une certaine volonté de remettre en cause les rapports traditionnels entre ouvriers spécialisés et non spécialisés, entre les hommes et les femmes, entre les personnels de bureau et d’usine, les choses n’avaient pas changé vraiment. Pour ce qui est des milices d’autodéfense, disons qu’elles n’avaient rien à voir avec ce qui s’était fait en Irlande du Nord en 1969 dans le «Free Derry», où il y avait une défense militaire effective et une sorte de parlement populaire…

Les différentes expériences d’autogestion qui apparaissent dans des climats d’effervescence sociale et politique montrent que le prolétariat, collectivement, est en mesure de prendre en main l’organisation du travail. Encore faut-il que cet esprit communautaire, collectif et coopératif reste constamment vivant. Il faut un certain temps pour qu’une direction collective puisse se réaliser. La tentation sera grande de laisser ceux qui exercent des tâches de direction tirer un certain profit de leur position, en autant qu’ils «laissent tranquille» les employéEs, dans le cadre d’une certaine routine qui s’installera.

En soi, l’autogestion ne garantit aucunement une remise en cause du système. Si chaque unité de production, organisée sous forme de coopérative, produit des marchandises qui aboutissent sur le marché, on ne supprime pas le salariat. Ce dernier disparaîtra lorsque les travailleurs et travailleuses n’auront plus à recevoir un salaire pour se procurer les biens nécessaires à la reproduction de leur force de travail. Les échanges économiques se feraient alors plus sous la forme d’une redistribution des biens et services que d’un échange de ceux-ci sur le marché.

Lorsqu’une telle action de type autogestionnaire se développe, il s’agit de l’évaluer selon qu’elle permet de faire avancer la cause du prolétariat pris globalement, ou qu’elle représente une diversion. Certains ont tendance à rechercher les «contre-pouvoirs» qui peuvent exister, en refusant de les analyser sous l’angle de la lutte politique effective contre le pouvoir d’État. On baptise du terme «zones libérées» des expériences qui n’ont rien à voir avec cela. Et on prend son pied avec des petits plaisirs confidentiels que les larges masses ne perçoivent en rien comme contribuant à un changement significatif de la situation.

C’est vrai qu’on bâtira le pouvoir populaire brique par brique et que le pouvoir bourgeois, on l’entamera graduellement. Mais comme le disait un prolétaire, «une petite giclée dans les mains, ça ne fait pas des enfants forts». Les expériences potentielles de contre-pouvoir doivent nécessairement s’appuyer sur une ligne prolétarienne et servir à la consolider. Dans un texte publié en 1975 dans la Nouvelle Cause du peuple («Des zones libérées?»), des militantEs communistes écrivaient avec beaucoup d’à-propos :

«Les adeptes des “contre-pouvoirs” ne seraient-ils pas en réalité des aspirants réformistes à régenter les masses en leur faisant prendre des vessies pour des lanternes, l’autogestion pour le socialisme, et l’idéologie bourgeoise pour une idéologie prolétarienne?»

La ligne de masse : rien à voir avec un suivisme béat

Certains admettront, en paroles, les limites de l’autogestion et des «contre-pouvoirs», mais rétorqueront qu’il faut quand même commencer quelque part avec les masses «réellement existantes» et en tenant compte de leur niveau idéologique. Il faudrait ainsi «accompagner les masses» dans leur propre expérience de la révolution. En cela résiderait la ligne de masse (ce concept maoïste fondamental consiste en fait à s’appuyer sur les idées les plus justes des masses, les synthétiser et les retourner parmi elles afin de solidifier leur pratique révolutionnaire). On en revient toutefois à la question de savoir comment effectuer une rupture réelle avec les idées bourgeoises qui colonisent les esprits des masses, y compris les éléments les plus radicaux parmi elles? L’expérience présente des masses est-elle suffisante pour effectuer cette rupture? Il existe tout de même une pratique passée où cette rupture s’est effectuée (peut-être partiellement, mais cela ne demeure pas négligeable). On doit tenir compte de l’expérience passée et on doit aussi avoir une capacité de projection dans l’avenir, sans quoi le mouvement n’ira jamais plus loin, et les grandes envolées sur les «bases partisanes» ne seront jamais plus qu’une tricherie.

Ne s’appuyer que sur l’expérience présente des masses revient à ne vouloir opérer qu’une sorte de «communion» avec elles. On sympathise avec les masses. On leur apporte une aide technique. On popularise leurs luttes en les présentant comme le summum de l’action révolutionnaire, même si ceux et celles qui y sont directement impliquéEs ne voient pas nécessairement la chose ainsi (ce qui est aussi une manière de les instrumentaliser). Mais on ne veut surtout pas parler, et encore moins tenir compte du fait que dans d’autres pays et par le passé, il y a eu aussi des actions passablement efficaces qui ont servi à bâtir la lutte révolutionnaire. Parler et tenir compte de l’expérience historique de notre classe, ce serait «mépriser les masses», nous dit-on, voire les assommer avec des «discours intellectuels», «trop compliqués» pour elles : n’est-il pas là, le véritable mépris?

Les actions spontanées des masses, que ce soit dans les luttes syndicales, populaires ou étudiantes, et aussi justifiées soient-elles, ne garantissent pas nécessairement un accroissement significatif de leur conscience révolutionnaire. Les syndiquéEs en grève ont certes raison de nuire aux salauds qui les exploitent, par tous les moyens imaginables. Saboter des lignes de cablô-distribution, crever les pneus des camions des compagnies de sous-traitance, mettre de l’eau dans le gaz de l’auto de son boss, faire sauter les transformateurs à côté des usines en grève, etc., voilà des exemples d’action à mener pour se mettre à armes égales avec les boss. Mais voilà, dans la perspective de renverser le pouvoir bourgeois, les révolutionnaires doivent trouver des manières de lutter minimalement à armes égales avec l’État bourgeois, qui contrôle les institutions répressives et la justice bourgeoise et qui a encore les moyens de manipuler «l’opinion publique».

L’expérience passée du prolétariat a montré que le pouvoir est au bout au fusil. Elle a aussi montré qu’il fallait trois éléments pour qu’une révolution triomphe : un parti, une armée et un front uni révolutionnaires. Voilà la vraie manière de se mettre minimalement à armes égales pour envisager pouvoir triompher. Il appartient bien sûr aux masses de faire la révolution. Mais cela ne veut pas dire qu’avec leur niveau de conscience et d’organisation actuel, les masses sont en mesure de faire la révolution. De fait, leur niveau idéologique, culturel et organisationnel retarde considérablement sur ce que cela requérrait pour faire la révolution.

On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de bonnes idées actuellement parmi les masses; il y en a d’excellentes! Mais il y en a aussi qui sont pourries (la misogynie, le racisme, etc.). On ne peut pas dire que la culture populaire est totalement dominée par la bourgeoisie; il y a quelques bons artistes qui prennent partie pour le peuple et qui en sont issus. Mais on ne peut pas en rester là. Ne s’appuyer que sur cela reviendrait à refuser de croître et de se développer. Pour ne pas retarder sur les besoins idéologiques, culturels et organisationnels commandés par les nécessités de la pratique révolutionnaire, on doit regarder ce qui s’est fait par le passé, ce qui se fait ailleurs et en faire une synthèse critique en tenant compte, bien sûr, du contexte national et actuel.

Si les masses font la révolution, pourquoi ne seraient-elles pas en mesure de créer elles-mêmes leurs propres forces armées? Cela tient justement au niveau idéologique retardataire qui prédomine et qui, laissé à lui-même, ne se développera pas. Le dépassement de ce niveau n’est possible qu’en autant qu’il existe une organisation capable de faire une synthèse des idées et pratiques du passé et du présent, et de projeter les tâches pour l’avenir. On parle ici d’un parti révolutionnaire. Dans le contexte des pays impérialistes, il est inimaginable de penser qu’un mouvement de masse puisse réussir une révolution par lui-même sans qu’une force armée ne le supporte et sans que cette force ébranle et

«occupe» suffisamment les autorités bourgeoises, offrant ainsi un espace de développement au mouvement de masse. L’inverse est aussi vrai. Une armée révolutionnaire ne peut se développer sans un mouvement de masse révolutionnaire. La tâche du parti, dans ce contexte, est de donner une direction idéologique et politique à ce mouvement et à cette armée. En cela, il en vient à jouer un rôle de coordonnateur dans la révolution.

Très souvent, les tenants d’une ligne spontanéiste, même s’ils disent s’appuyer sur les masses et insistent (trois fois plutôt qu’une) sur la «ligne de masse», sont souvent ceux qui ont le moins confiance dans la capacité des masses de se transformer et de développer une conscience révolutionnaire conséquente. Cette ligne spontanéiste traduit une peur de la confrontation et de la lutte armée. Ces gens espèrent que spontanément, à l’occasion d’un moment magique, il y aura un soulèvement armé. Bien sûr, il est correct de radicaliser les luttes et d’aller à la limite de ce que permet la légalité bourgeoise, et même un peu au-delà (en autant qu’on ne se fasse pas prendre!). C’est quand même mieux qu’un travail sclérosé comme celui que font les partis révisionnistes, qui ne cherchent qu’à obtenir un siège au parlement bourgeois. Mais si un tel travail n’est pas arrimé à des perspectives révolutionnaires et à la nécessaire accumulation de forces pour la révolution (aux niveaux idéologique, politique et organisationnel), ça ne sert pas à grand chose. Certes, ça pourra réconforter les militantEs qui auront ainsi «communié» avec les masses, tout comme la charité chrétienne réconforte le bourgeois qui a donné quelques cochonneries périmées aux pauvres lors de la guignolée.

Le grand révolutionnaire Mao Zedong disait des ennemis du peuple qu’ils sont des «tigres de papier»; il faut s’en méfier à court terme mais, au bout du compte, nous allons les neutraliser. Il faut donc s’organiser maintenant et se méfier de la bourgeoisie. On peut facilement tuer un rat. Mais, celui-ci, coincé derrière un mur, peut faire beaucoup de dégâts en rongeant les fils d’électricité, au point de mettre le feu.

Il en est de même de la bourgeoisie. Les masses prolétariennes vont nécessairement la vaincre. Par contre, si on ne s’organise pas, si on n’adopte pas une attitude véritablement révolutionnaire, la bourgeoisie va continuer à nuire. L’étape actuelle exige la consolidation de notre Parti communiste révolutionnaire pour en faire la direction idéologique et politique qui manque à la victoire du prolétariat et des masses opprimées du Canada. La vraie ligne de masse, c’est de développer une pratique révolutionnaire authentique au sein des masses. Servir le peuple aujourd’hui exige de consolider et fortifier notre parti.

Mathieu Linhart