Une fuite, mais pour aller où?

Au moment même où Israël durcissait son contrôle sur la bande de Gaza, des centaines de milliers de Palestiniennes et Palestiniens, jusqu’à la moitié de la population de Gaza évaluée à 1,5 million de personnes, s’en évadaient. Ce fut réellement une semaine extraordinaire à Rafah, dont bien des gens à travers le monde se sont réjouis. […]

Au moment même où Israël durcissait son contrôle sur la bande de Gaza, des centaines de milliers de Palestiniennes et Palestiniens, jusqu’à la moitié de la population de Gaza évaluée à 1,5 million de personnes, s’en évadaient. Ce fut réellement une semaine extraordinaire à Rafah, dont bien des gens à travers le monde se sont réjouis. Mais ces événements auront aussi mis en lumière certaines vérités amères à propos de la situation générale qui prévaut dans la région.

Quand les PalestinienNEs ont commencé à se diriger vers la frontière égyptienne le 22 janvier, la police les a d’abord attaquéEs avec des bâtons, des canons à eau, des gaz lacrymogènes et des tirs de pistolet. Aux premières heures du 24 janvier, le mur frontalier subissait d’importantes brèches, grâce à des explosions simultanées sur pratiquement toute sa longueur. Les résidantEs de Rafah, muniEs de bulldozers, ont commencé à le démolir avant d’en faire disparaître la majeure partie. Avant la tombée de la nuit, des dizaines de milliers de personnes, en provenance de Gaza et de toute la région, avaient déjà traversé la frontière.

Une directive israélienne limitant à quelques centaines le nombre de soldats égyptiens à cet endroit, les autorités n’ont pu stopper le flux de réfugiéEs. Bien qu’ils aient déjà ouvert le feu contre de petits groupes de fuyards dans le passé, les soldats égyptiens n’ont pas osé cette fois-ci prendre des actions plus drastiques. Dans les jours qui ont suivi l’ouverture de la brèche, ils ont tout de même fait usage de bâtons électriques et de matraques. Mais lorsqu’ils ont tenté de fermer la frontière, on les a accueillis à coups de pierres et de fusils. Des sections toujours plus larges du mur furent démolies.

D’aucuns ont parlé d’une véritable fête. Plusieurs ont en effet amené leurs enfants, vêtus comme pour les grandes occasions. Les résidantEs de Gaza se sont enfin procuré ce dont Israël les privait. Plus que tout, ils se sont procuré de la nourriture : de la farine, du riz, du sucre, du lait, des fruits et des légumes, du fromage, des biscuits, des poulets, des chèvres, des moutons : bref, tout ce qu’il faut pour subsister au cours des mois à venir. Ils ont acheté des médicaments pour permettre aux diabétiques et aux patients atteints du cœur et d’autres maladies mortelles de survivre. Ils ont acheté du pétrole pour chauffer leurs maisons, du diesel pour les génératrices et pour l’éclairage, et enfin du carburant pour les voitures, qui ont pratiquement disparu des rues de Gaza. Ils ont acheté de tout!

Plusieurs ont simplement profité de ces quelques jours pour sortir de leur prison. Un nombre significatif – et pas seulement des jeunes – n’avaient jamais pu quitter Gaza auparavant. D’autres ont pu se réunir avec leurs familles et amiEs, chose qu’ils n’avaient pu faire depuis des années. Un certain nombre ont tenté de se rendre plus loin en Égypte et de là, dans d’autres pays afin d’obtenir des soins médicaux, faire une demande d’admission à l’université ou même, foutre le camp une fois pour toutes.

Sur la population totale de Gaza, un million de personnes sont officiellement considéréEs comme réfugiées par l’ONU. Ce sont les descendantEs des PalestinienNEs qui ont été chasséEs de leur foyer par les sionistes lors de la création de l’État d’Israël en 1948. Le plan de partition de l’ONU attribua à Israël le territoire de la Palestine. Le contrôle de la population qui y vivait était alors ce qui importait le plus pour Israël. Les troupes sionistes s’en sont emparé en 1967 et l’ont ensuite occupé pendant les 38 années suivantes. Lorsque le soulèvement populaire généré par la seconde Intifada a débuté en 2000, Israël construisit un mur entre Gaza et l’Égypte et scella la frontière.

L’État hébreu a gardé le contrôle des eaux territoriales et de l’espace aérien, en plus bien sûr de celui des frontières avec Israël. Les déplacements entre Gaza et les communautés palestiniennes des territoires occupés en Cisjordanie ont été interdits. Bien qu’Israël ait soi-disant cédé le contrôle de la frontière égyptienne à l’Union européenne, il en a gardé la mainmise dans les faits, filtrant tous les biens qui y transitent et empêchant la plupart des PalestinienNEs de traverser la ligne.

En septembre 2007, Israël déclarait Gaza «entité ennemie», après l’élection du Hamas. Le bouclage israélien a pratiquement mis fin à toute la vie économique du territoire. Aujourd’hui, 75% de la population de Gaza dépend du Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU. Lorsque Israël a décidé de couper Gaza du reste du monde le 17 janvier dernier, ses dirigeants ont affirmé qu’ils autoriseraient l’entrée d’une quantité suffisante de denrées, histoire d’éviter que la population locale meurt de faim. Or les rations en provenance de l’ONU sont emballées dans des sacs de plastique et Israël interdit l’importation de ce matériau à Gaza! En fait, le PAM n’est même pas en mesure d’obtenir de l’essence pour faire circuler ses propres véhicules en territoire palestinien. La situation humanitaire y est maintenant désastreuse.

Richard Falk, un juriste de l’université de Princeton, décrit cette situation comme «un prélude au génocide». Il appuie son jugement sur la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, qui décrit le génocide comme la «soumission intentionnelle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle».

Bien des PalestinienNEs considèrent à raison que les États-Unis ont donné le feu vert à Israël pour commettre un tel crime. Après tout, Israël a coupé les vivres sur le territoire de Gaza le lendemain même du départ de Bush de la région. Et quand le Conseil de sécurité de l’ONU a voulu adopter une résolution exprimant sa «préoccupation humanitaire pour la population de Gaza», le gouvernement américain a opposé son veto.

Que les États-Unis aient donné implicitement ou explicitement leur accord à ces violations importe peu. Ce qui est certain, c’est que le bouclage de Gaza est une conséquence de la conférence d’Annapolis et de la visite de Bush au Moyen-Orient.

Les Américains espèrent résoudre une contradiction difficile. D’un côté, ils soutiennent de façon inébranlable l’État juif d’Israël – qui se veut son gendarme le plus fiable dans la région et à long terme, sans doute le seul pays sur lequel ils peuvent vraiment s’appuyer. De l’autre, ils doivent amener les régimes arabes qui dépendent de l’impérialisme US, de joindre un front uni pour isoler et peut-être même faire tomber la République islamique d’Iran. Tout cela, sans susciter une colère populaire qui pourrait faire basculer ces mêmes régimes. Le plan d’Annapolis vise les mêmes objectifs que l’impérialisme américain poursuit en Irak et en Afghanistan, de même qu’avec ses menaces de guerre contre l’Iran. Il vise à écarter toute opposition à la mainmise américaine sur le Moyen-Orient en ciblant les forces fondamentalistes islamistes, qui constituent le principal obstacle à abattre.

Avec le temps, en alternant la carotte et le bâton, les Américains ont réussi à faire en sorte que le Fatah se rallie à la création d’un mini-État palestinien, morcelé et mutilé. Le Hamas, et Gaza du même coup, constituent le grain de sable qui freine les rouages de ce projet.

Dans l’éventualité de la mise sur pied d’un tel «mini-État» – ce qui est encore loin d’être fait – Israël a bien l’intention de continuer à contrôler et morceler le territoire palestinien. D’ailleurs, l’État d’Israël poursuit sa colonisation. On construit des routes «pour Israéliens seulement», dans le but d’encercler les villages palestiniens et de les isoler les uns des autres.

Le rapport oppresseur/opprimé qui caractérise la relation entre Israël et la Palestine ne changera pas du simple fait de la mise sur pied d’un «État» palestinien fantoche. Les masses palestiniennes ont prouvé à maintes reprises leur capacité de se révolter contre une telle oppression – et ce qui se passe présentement à Gaza en est un autre exemple. C’est pourquoi Israël et les États-Unis considèrent qu’il est vital non seulement d’obtenir l’accord des quelques Palestiniens passés à l’ennemi, mais également d’humilier le peuple et de briser son esprit combatif.

L’autre dimension de l’équation concerne le Hamas. Ce dernier ne constitue pas réellement une menace à l’existence d’Israël, ni à sa «tranquillité». L’accentuation des attaques à la roquette contre la colonie israélienne de Sderot en janvier n’a fait aucune victime, bien qu’elle ait servi de prétexte au bouclage de Gaza. Les roquettes ont tué un total de 12 IsraélienNEs au cours des six dernières années. Selon l’organisation pacifiste israélienne B’Tselem, les Palestiniens ont tué un grand total de 24 IsraélienNEs en 2006 et 2007, pendant que les Israéliens furent responsables de la mort de 816 PalestinienNEs.

En fait, le Hamas n’a pas de stratégie pour défaire l’armée israélienne et n’a jamais tenté de le faire. Cela ne fait même pas partie de sa réflexion. L’objectif des attaques à la roquette est de forcer Israël à négocier et à reconnaître son gouvernement. Le Hamas a offert à Israël de multiples cessez-le-feu, incluant l’arrêt des tirs pendant le plus récent bouclage : plus de roquettes, en échange de l’arrêt des incursions d’Israël dans le territoire de Gaza et des assassinats sélectifs de dirigeants du Hamas et de leurs femmes, enfants et familles.

Des enjeux plus larges expliquent les réticences d’Israël envers ce genre d’accord. Pour Israël, le problème le plus important avec le Hamas réside dans ses liens avec la République islamique d’Iran, un allié majeur de son gouvernement à Gaza, de même qu’avec l’association des Frères musulmans d’Égypte dont il est issu. Il poursuit des objectifs idéologiques qui lui sont propres et, au contraire des États-Unis et d’Israël, son but premier n’est pas nécessairement le maintien de l’ordre actuel. Cela explique pourquoi Bush, dans une allocution prononcée à Dubaï en janvier, mettait le Hamas (et le Hezbollah au Liban) dans le même panier que son amalgame du régime iranien et de Al-Qaida.

Ces enjeux contribuent à expliquer du même coup le rôle complexe joué par le gouvernement égyptien dans toute cette affaire. D’un côté, le tyran égyptien et pro-américain Hosni Moubarak considère les Frères musulmans comme la principale menace à son régime, mais en même temps, ce groupe constitue son opposition de prédilection. Les Frères musulmans n’ont pas d’existence légale et leurs membres sont régulièrement arrêtés, mais certains d’entre eux sont tout de même autorisés à siéger au parlement. Il s’agit là d’un contraste frappant avec l’attitude du régime, qui cherche à écraser systématiquement les forces d’opposition laïques. Cette opposition s’est d’ailleurs exprimée avec force en appui aux peuples d’Irak et de Palestine au moment de l’invasion irakienne en mars 2003, lors d’un rassemblement de masse historique. La police secrète de Moubarak ne cesse depuis d’exercer une répression systématique à leur encontre.

Dans les jours ayant précédé l’ouverture de la brèche dans le mur de Gaza, certaines de ces forces ont tenté de se lier aux courants d’insatisfaction qui se développaient parmi les masses. Il semble qu’à un certain moment, ne pouvant pas arrêter la vague palestinienne, Moubarak ait senti qu’en tolérant leurs intrusions en Égypte, il pouvait faire en sorte que les Frères musulmans et l’opposition laïque relâchent la pression à l’endroit de son gouvernement.

La situation actuelle a révélé la vulnérabilité du régime de Moubarak et le peu de soutien dont il dispose dans son pays. Elle a également souligné une des multiples raisons qui ont mené les États-Unis à tenir la conférence d’Annapolis : en premier lieu, leurs sérieuses inquiétudes devant le soutien continu et passionné dont bénéficient les PalestinienNEs parmi les peuples de la région, qui menace l’existence de régimes arabes haïs mais que les États-Unis maintiennent au pouvoir.

L’évasion de Gaza fut magnifique. Indépendamment du rôle joué par le Hamas dans l’organisation de cette brèche, ce qu’on a vu s’exprimer c’est la capacité des masses palestiniennes à prendre des initiatives, leur détermination à le faire et la façon dont de telles initiatives peuvent changer la donne. Il est sans doute trop tôt pour conclure à la mort du processus d’Annapolis comme certains veulent le croire, mais cela a démontré que de telles initiatives génèrent une dynamique beaucoup plus favorable aux intérêts populaires que les manœuvres diplomatiques actuelles.

Mais le peuple palestinien continue de nager dans des eaux troubles. Israël, l’Égypte, le Hamas et le Fatah sont déjà à manœuvrer de nouvelles combines pour trouver une façon de sortir de la crise qui leur soit favorable. Le gouvernement Moubarak a coupé le transport routier vers toute la péninsule du Sinaï, forçant les PalestinienNEs à compétitionner avec les Égyptiens pour le peu de denrées restantes dans les magasins de la place. La police bloque maintenant les PalestinienNEs qui veulent aller en Égypte et elle en a déjà arrêté quelques milliers.

Le président iranien Ahmadinejad a appelé Moubarak en plein cœur de la crise, lui offrant de rétablir les relations diplomatiques entre l’Iran et l’Égypte. Il est facile d’imaginer ce qu’il a offert en retour pour affaiblir le front uni américain. Hamas poursuit ses propres intérêts en cherchant à prouver à Moubarak qu’on peut lui confier le contrôle de la frontière. D’ailleurs, dès le 28 janvier, on reconnaissait les uniformes bleus du personnel de sécurité du Hamas aux côtés de la police égyptienne pour ériger des barbelés le long du mur. Le Fatah semble prêt de son côté à accepter l’offre d’Israël de reprendre la livraison de certains équipements, bien qu’en quantités largement insuffisantes.

Devant cette nouvelle humiliation, l’humeur est à la vengeance en Israël, Déjà, l’État hébreu a assassiné le commandant militaire du Hamas à Gaza, accusé d’avoir organisé la démolition du mur. Le chef rabbin d’Israël, qui prétend représenter les juifs religieux Ashkenazi (d’origine européenne), appelle à la déportation de tous les Palestiniens de Gaza et implicitement, des Palestiniens de Cisjordanie et d’Israël, vers «un nouvel État moderne et merveilleux», qui serait situé au milieu du désert égyptien de la péninsule du Sinaï.

À Gaza, pendant ce temps, on se demande comment aller plus loin. Aucune des forces qui prétendent représenter le peuple palestinien ne fournit la direction qui servirait les intérêts communs de la Palestine et des peuples de la région, et qui est pourtant si nécessaire, en particulier en regard du conflit américano-iranien.

«Nous étions comme des oiseaux en cage» : tels furent les mots prononcés par Adel al-Mighraky à un journaliste américain, à son retour d’Égypte vers sa maison de Gaza en compagnie de son petit-fils. «Une fois la porte ouverte, les oiseaux se sont envolés aussi vite qu’ils le pouvaient. Mais quels oiseaux retourneraient dans leurs cages après avoir été libérés?»

Il faut que de telles brèches dans le mur de l’oppression ne soient pas qu’une source de joie et d’inspiration, même si cela demeure important. Elles doivent devenir partie d’un mouvement et d’un processus visant à véritablement briser une fois pour toutes, l’ordre mondial actuel et tous les rapports d’oppression qu’il génère.

Traduit et adapté de A World to Win News Service (www.aworldtowin.org)