Refuser de se laisser réduire au silence

Le militant de la nation mohawk Shawn Brant a remporté une première victoire, au terme de l’enquête préliminaire à laquelle il a été soumis du 27 au 30 août dernier au Palais de justice de Napanee, en Ontario. Comme nous l’avons rapporté dans notre édition du mois d’août (n° 66, à la page 2), Shawn Brant est […]

Le militant de la nation mohawk Shawn Brant a remporté une première victoire, au terme de l’enquête préliminaire à laquelle il a été soumis du 27 au 30 août dernier au Palais de justice de Napanee, en Ontario. Comme nous l’avons rapporté dans notre édition du mois d’août (n° 66, à la page 2), Shawn Brant est accusé de plusieurs «méfaits» en lien avec la journée nationale de protestation des peuples autochtones qui s’est déroulée le 29 juin. À deux reprises, d’abord le 5 juillet et ensuite le 10 août, le tribunal avait refusé de le remettre en liberté en disant qu’il constituait un «danger public».

La première fois, le juge D.K. Kirkland avait justifié sa décision en reprochant à l’accusé son militantisme trop radical : «Bien que j’admire personnellement les défenseurs des droits civils tel Martin Luther King, les blocus routiers et autres actions de ce genre ressortissent plutôt du militantisme à la Black Panther.» D’après ce représentant de la justice colonialiste, le fait d’accorder au prévenu une mise en liberté provisoire aurait «sapé l’autorité du tribunal et incité au chaos». Le 10 août, son collègue Denis Power avait à son tour rejeté la requête du procureur de Shawn Brant, cela, malgré l’engagement de la mère de ce dernier de verser une caution de 50 000$.

Dans un revirement inattendu, après la tenue de son enquête préliminaire à la fin août, Shawn Brant a finalement réussi à recouvrer sa liberté – du moins partiellement : le militant reste en effet soumis à des conditions très sévères, incluant notamment une assignation à résidence de 30 jours (heureusement échue au moment d’aller sous presse).

Shawn Brant est ciblé et accusé par l’État canadien de par son rôle de porte-parole de la nation mohawk de la communauté de Tyendinaga, dont il s’avère un défenseur infatigable. Il est également connu – et détesté pour cette raison aussi par les autorités – pour son implication passée au sein de la Coalition ontarienne anti-pauvreté (l’OCAP). Les positions de principe militantes et les actions conséquentes qu’il a toujours soutenues en défense des pauvres et des oppriméEs lui ont valu le respect et l’admiration de milliers de gens, non seulement en Ontario mais d’un bout à l’autre du Canada.

Shawn Brant devra maintenant subir son procès qui se déroulera devant jury, vraisemblablement en avril ou mai de l’an prochain. Un comité a été formé à Toronto (le Comité de soutien à Tyendinaga), qui lutte pour la libération inconditionnelle de Shawn Brant. La veille de sa remise en liberté, ce comité a tenu une première assemblée publique, en présence notamment de l’auteure Naomi Klein. À cette occasion, la conjointe de Shawn Brant, Sue Collis, a prononcé une allocution à la fois percutante et émouvante, faisant ressortir le «statut très particulier» auquel les membres des communautés des Premières nations sont confrontéEs au Canada. Publiée sur le site Web du comité de soutien, cette allocution a peu circulé au Québec. En voici donc la traduction – en espérant que cette «pièce» contribuera au développement de la solidarité avec Shawn Brant et avec la lutte des peuples autochtones dans le Canada français.

Le Drapeau rouge

Vendredi le 10 août dernier, mon conjoint, Shawn Brant, s’est vu refuser pour la deuxième fois une remise en liberté provisoire. Shawn fait face à des accusations criminelles en lien avec la fermeture de la principale ligne de transport du CN, de l’autoroute 401 et d’une route provinciale en Ontario. Mon conjoint fait partie de la nation mohawk de la communauté de Tyendinaga. Le contexte dans lequel se sont produits les événements qui ont donné lieu aux accusations ayant été portées contre lui inclut notamment toute la question des revendications territoriales toujours non résolues, et les problèmes de pauvreté, du taux de suicide élevé et de la pollution des eaux auxquels les communautés des Premières nations font face à travers le Canada.

Cela aurait certes été chouette si en cette année 2007, le système judiciaire canadien était devenu un bastion de tolérance, dénué de quelque préjugé que ce soit. Malheureusement, ce que j’ai vu le 10 août, c’est que des bribes d’information glanées ici et là dans quelques reportages ont suffi à déterminer si un membre des Premières nations – un de plus – allait être maintenu en prison ou s’il allait pouvoir enfin retourner auprès de ses proches.

Pendant que je conduisais afin de rentrer chez moi après l’audience, je me suis longuement demandé de quelle manière j’annoncerais à mes enfants qu’ils allaient devoir attendre encore pendant une période de temps indéterminée avant de pouvoir revoir leur père; j’ai surtout réfléchi à savoir quelle explication j’allais bien leur donner (mes enfants sont âgés de sept et cinq ans, respectivement).

Tandis que la réalité de notre séparation me rattrapait, je me suis rappelé à quel point la situation est encore pire pour les milliers de familles des communautés des Premières nations, à qui les responsables de la Société d’aide à l’enfance (la Children’s Aid Society) ont retiré leurs enfants pour la simple raison que ces familles n’avaient pas assez d’argent pour les nourrir convenablement. J’ai pensé aussi à ces mères qui doivent donner le bain à leurs bébés dans des eaux tellement contaminées que leurs petits ont autant de chances d’en sortir malades que propres! Et j’ai également eu une pensée pour l’horrible drame de ces familles qui ont dû enterrer un des leurs ayant choisi de s’enlever la vie, plutôt que de vivre sans aucun espoir d’un avenir meilleur.

En réfléchissant à tout ça, je me suis évidemment rappelé pour quelle raison, au fond, Shawn s’est retrouvé en prison : parce que le gouvernement canadien sait que mon conjoint est justement quelqu’un qui est capable de donner une voix à toute cette souffrance. Shawn a été au premier rang du processus d’élaboration d’une plate-forme nationale qui dénonce le passé à la fois trouble et embarrassant du Canada en ce qui concerne le traitement des peuples des Premières nations. Pour la première fois de l’histoire, vraisemblablement, on en est arrivé au point où les Canadiennes et les Canadiens commencent à se préoccuper du sort des enfants des Premières nations.

En tentant de comprendre comment il se fait que le lit numéro 18 du dortoir numéro 4 du Centre de détention de Quinte est devenu le chez-soi de mon époux, j’ai donc eu l’occasion de réfléchir à savoir comment tout ça a commencé.

Ma mémoire m’a ramenée à l’époque de l’élection de Mike Harris en 1995 et aux événements qui l’ont suivie : j’ai revu le corps gisant de Dudley George; je me suis remémoré les coupures infâmes de plus de 21,6% des prestations d’aide sociale… Bien qu’ayant eu un impact désastreux sur tout le monde, ces coupures ont eu des conséquences particulièrement terribles pour les communautés des Premières nations. En l’absence de quelque opportunité de développement économique que ce soit, aux prises avec l’isolement géographique et l’impact encore ressenti des nombreux abus qui ont été commis dans les pensionnats autochtones, ces coupures furent cinglantes pour les Premières nations. Mais il y avait néanmoins de l’espoir.

Le mouvement ouvrier organisé avait en effet lancé une grande campagne de perturbation économique contre le gouvernement Harris. Les syndicats s’étaient dotés d’un plan de grèves rotatives ciblant le gouvernement et les industries privées; le mouvement devait se développer sous la forme d’une escalade, jusqu’à ce que le gouvernement accède aux revendications syndicales. Le président ontarien du SCFP, Sid Ryan, disait même : «On ne peut se contenter d’une résistance passive. Nous devons envoyer un fort message à Mike Harris et à la communauté des affaires comme quoi s’ils s’en prennent au filet de sécurité sociale, ils feront face à une bataille d’enfer.» «La sécurité de nos enfants est en jeu, ajoutait-il. On va fermer les systèmes de transport public… Ce sera la chaos sur les autoroutes!»

À commencer par les villes de London et Kitchener-Waterloo, les infrastructures furent ciblées. Les villes les plus importantes furent littéralement «fermées», les unes après les autres. En octobre 1996, le mouvement a convergé sur Toronto, dans une démonstration massive de solidarité : plus de 300 entreprises, bureaux et services gouvernementaux ont alors été fermés. La Commission de transport de Toronto, qui transporte habituellement plus de deux millions de voyageurs quotidiennement, fut totalement paralysée. Les entrepôts de Postes Canada, où transite plus de la moitié du courrier du pays, sont demeurés fermés eux aussi. Plusieurs vols ont même été annulés à l’Aéroport international Pearson, parce que bon nombre de passagers avaient changé leurs dates de départ ou d’arrivée, espérant ainsi éviter le chaos appréhendé.

Le syndicat des Travailleurs canadiens de l’automobile a perturbé le terminal de marchandises de l’aéroport pendant plus de cinq heures. Les bibliothèques étaient fermées, les certificats de mariage n’étaient plus émis par les autorités compétentes, la collecte des ordures fut suspendue. Pour l’essentiel, les services municipaux furent réduits au strict minimum, sinon carrément interrompus. Les hôpitaux torontois ont annulé les chirurgies non-urgentes et déplacé les séances de chimiothérapie qui étaient prévues. Bref, la plus grande ville du pays fut littéralement paralysée. L’économie de toute la province a souffert de pertes totalisant des millions de dollars. Une représentante des Métallurgistes unis d’Amérique, Carolyn Egan, devait déclarer, au terme de la journée, qu’il s’agissait seulement «d’une première salve», ajoutant : «Nous n’avons pas encore gagné la guerre. Si les changements promis ne se matérialisent pas d’ici 48 heures, nous appellerons à la grève générale dans toute la province.»

Dix ans plus tard en novembre 2006, répondant au fait que les revendications territoriales des Premières nations demeurent toujours non résolues, au problème de la pollution des eaux, à la pauvreté extrême et aux suicides qui rongent leurs communautés, la communauté mohawk de Tyendinaga a lancé une campagne similaire à celle que le mouvement syndical a menée à l’époque des journées d’action contre Harris. Elle a annoncé son propre plan de perturbation économique.

La campagne a débuté par des fermetures de routes et la perturbation de certaines activités commerciales. Au mois de mars, une carrière exploitée sur le territoire mohawk fut reprise par la communauté et définitivement fermée. Le 20 avril, la principale ligne de transport ferroviaire du CN fut mise hors service pendant une trentaine d’heures. Enfin, le 29 juin, cette même ligne ferroviaire, ainsi que l’autoroute 401 et la route provinciale numéro 2 furent ciblées et fermées simultanément pour une période de 24 heures. Et le message a retenti partout au pays.

Dans les semaines précédant la journée du 29 juin, les problèmes aborigènes ont reçu énormément d’appui parmi la population canadienne. Un sondage mené par la firme Angus Reid a montré que 71% des Canadiennes et Canadiens souhaitent que le gouvernement règle enfin les revendications territoriales en suspens. Pas moins de 41% des Ontariennes et des Ontariens sont même allés jusqu’à reconnaître que les blocages de chemins de fer étaient justifiés dans les circonstances actuelles.

Il vaut la peine de noter la différence entre les réactions que ces deux campagnes, au fond assez similaires, ont suscitées. Les répercussions économiques des grèves rotatives menées par le mouvement ouvrier en 1996 ont dépassé de loin celles que les actions du 29 juin dernier ont pu entraîner. À ce jour, pourtant, aucun leader syndical n’a été emprisonné pour ces actions, ni même traduit en justice. Je ne peux que m’étonner de cette différence de traitement de la part de l’État. Le message qui en ressort, c’est que lorsque vous êtes Indien, en quelque sorte, vos revendications ne méritent pas le même respect ou la même considération; ce qu’on vous dit, c’est que vous feriez mieux de continuer à souffrir en silence.

Comme l’avocat Howard Morton l’a souligné lorsque Shawn a comparu afin d’obtenir sa remise en liberté, «il n’est pas un seul droit dans ce pays qui ait été obtenu sans une lutte et la mobilisation de la population». Nous sommes en 2007, et Shawn est contraint de demeurer en prison pour avoir fait ce qu’il fallait afin que les conditions sous-humaines que connaissent les communautés des Premières nations atteignent enfin l’ampleur d’une «affaire nationale» – ce que des siècles d’utilisation des «canaux de redressement appropriés» n’ont jamais réussi à faire.

Le fait de vouloir faire taire les peuples aborigènes qui n’acceptent plus de laisser sous le tapis les atrocités que l’État a commises et de continuer à souffrir en silence est loin d’être un phénomène nouveau dans ce pays. En 1924, le gouvernement canadien a utilisé ses forces armées pour assassiner un chef traditionnel mohawk, dans le but de briser la Confédération iroquoise et contraindre les Mohawks à accepter le système des conseils de bande imposé par la Loi sur les Indiens. Plusieurs chefs furent alors emprisonnés pendant pas moins de sept saisons, sans qu’aucune accusation valide ne soit portée contre eux. Mon conjoint termine actuellement sa première saison derrière les barreaux et il m’a dit ceci : «Je suis prêt à attendre patiemment pendant six autres saisons, avec honneur et fierté, de sorte à équivaloir le sacrifice auquel mes ancêtres ont consenti pour nous; on finira bien par avoir le droit d’exister.»

Les événements du 29 juin ont répandu la fierté et l’espoir à travers le pays indien. C’est cela, sans doute, qui a le plus perturbé le gouvernement.

Mère de deux enfants, Sue Collis est la conjointe de Shawn Brant.
Elle vit sur le territoire mohawk de Tyendinaga.