Une mobilisation nécessaire

Avec leur mépris habituel, George Bush et Stephen Harper ont tenté de ridiculiser la mobilisation populaire contre le sommet de Montebello, le premier ministre canadien la qualifiant même de «pathétique». Ces têtes enflées qui se prennent pour les maîtres du monde n’ont évidemment pas tenu compte de la mobilisation de quelque 3 000 autres personnes à […]

Avec leur mépris habituel, George Bush et Stephen Harper ont tenté de ridiculiser la mobilisation populaire contre le sommet de Montebello, le premier ministre canadien la qualifiant même de «pathétique». Ces têtes enflées qui se prennent pour les maîtres du monde n’ont évidemment pas tenu compte de la mobilisation de quelque 3 000 autres personnes à Ottawa, la veille de l’ouverture du sommet. Ni des centaines d’autres qui se seraient sans doute rendues à Papineauville, à six kilomètres de Montebello, si la police n’avait pas carrément interdit la tenue d’une assemblée d’information qui devait y avoir lieu – cela, à la demande de l’armée américaine!

Il faut voir que le sommet du PSP fut convoqué délibérément loin des grands centres, en plein été et en milieu de semaine. Surtout, les autorités n’ont favorisé aucun débat public sérieux sur les enjeux qu’il recelait, invoquant le caractère top secret des discussions qui devaient y avoir lieu, réservées aux chefs d’État, à une poignée de hauts fonctionnaires et à une trentaine des plus gros capitalistes des trois pays.

À l’époque des négociations sur l’ALÉNA et même celles sur la ZLÉA en 2001, certains documents avaient fini par être rendus publics, ce qui avait contribué à alerter l’opinion. Pendant la trentaine d’heures où ils ont mangé du canard et fait de la bicyclette dans un décor enchanteur (euh… rectification : Harper n’a pas fait de bicyclette!), les chefs d’État ont traité de questions fondamentales pour l’avenir des peuples des trois pays : poursuite de la guerre en Afghanistan; contentieux territorial dans l’Arctique; établissement d’un système commun de contrôle des frontières; libre circulation des biens et des capitaux; sécurisation des approvisionnements en pétrole pour le marché états-unien; etc.

Mais du contenu de ces discussions, il n’est ressorti à peu près rien, malgré la présence de douzaines de journalistes. Dépité, après des heures d’attente pendant lesquelles il a tenté en vain de savoir ce qui se tramait derrière des portes closes, le reporter du réseau TVA a fini par déclarer qu’il était «aussi difficile d’obtenir de l’information à ce sommet que de faire couler de l’eau d’une roche» (il aurait pu ajouter : «ou que d’amener un agent provocateur à se départir de la sienne…»).

Le 20 août, les manifestantEs venant d’Ottawa sont donc arrivéEs à Montebello en fin d’avant-midi; ceux et celles provenant de Montréal les ont finalement rejointEs vers 13h. Après avoir évoqué l’établissement d’un périmètre de sécurité de 25 kilomètres, les autorités policières avaient finalement été contraintes d’aménager deux «enclos», des deux côtés du Château Montebello, où elles espéraient confiner les manifestantes et manifestants (qui devaient être «entenduEs» par les chefs d’État au moyen de caméras installées en circuit fermé, dont les images allaient être retransmises dans leurs chambres : imaginez George Bush en robe de chambre qui se demande pourquoi on l’empêche de voir son film de cow-boys favori…).

En descendant des autocars avant d’arriver aux dits enclos, les manifestantEs ont su déjouer le dispositif policier. En empruntant des rues secondaires et traversant quelques champs, ils et elles ont pu contourner le «parc d’amusement» aménagé par la police et rejoindre leurs camarades de l’Ouest, dont certaines et certains étaient venuEs d’aussi loin que Toronto, London et Guelph.

Bloquant la route 148, les manifestantEs se sont approchéEs à quelques mètres de l’entrée principale. Ceux et celles qui étaient à la tête du contingent ont maintes fois démontré, essentiellement par des mouvements de foule, leur opposition au fait qu’un barrage policier et la clôture de trois mètres de haut spécialement érigée pour l’occasion assuraient le caractère secret de ce qui se tramait à l’intérieur.

À plusieurs reprises, les flics ont voulu «sécuriser» leur périmètre (qui n’a toutefois jamais été véritablement assailli) en lançant des gaz lacrymogènes et du poivre de cayenne et en tirant des balles de caoutchouc sur les manifestantEs, dont certainEs ont été atteints à la cuisse et dans les jambes.

Après avoir déjoué le dispositif policier, les manifestantEs ont emprunté la route 148 pour se diriger vers l’entrée principale du Château Montebello, où ils et elles ont été accueilliEs par du poivre de cayenne, des tirs de balles de caoutchouc et des gaz lacrymogènes.

Vers 16h30, après près de quatre heures de face à face, les manifestantEs ont commencé à se replier vers l’est, là où une «zone verte» avait été aménagée pour ceux et celles qui préféraient se tenir loin des tirs et des gaz de la police; c’est également là, en plein cœur du village, que les autocars étaient stationnés pour assurer le départ des manifestantEs, prévu entre 17h et 18h.

C’est justement à ce moment-là, entre 17h30 et 18h, que les flics ont choisi de charger les derniers manifestantEs, lançant une cinquantaine de grenades lacrymogènes et tirant au moins une quinzaine de balles, celles-là de plastique.

Même si elle est (très) loin d’avoir atteint l’ampleur des grandes mobilisations anti-mondialisation qu’on a connues au tournant des années 2000 (tant aux niveaux quantitatif que qualitatif), la mobilisation de Montebello était juste et nécessaire. Sans elle, la connaissance des enjeux liés au PSP, déjà faible, aurait été encore plus ténue parmi la population. En outre, les réseaux militants qui ont été à l’initiative de l’opposition au sommet du PSP ont réussi à faire le lien entre ce qui allait se tramer à huis clos et le «programme général» de la bourgeoisie canadienne, qui a choisi de marcher aux côtés de l’impérialisme américain dans sa croisade pour imposer son hégémonie mondiale.

Ces réseaux (nous faisons ici surtout référence au «Bloc de l’Action mondiale des peuples») ont également mis de l’avant des objectifs de mobilisation qui favorisaient l’organisation et l’expression des masses et qui ne reposaient pas principalement sur les capacités (et l’encadrement) des grands appareils syndicaux ou politiques. Les résultats qui ont été atteints – relativement modestes, on en conviendra – l’ont été en dépit d’une intense campagne de dénigrement, de menaces et d’intimidation de la part des autorités policières. Dans ces circonstances, la mobilisation du 20 août à Montebello, le blocage de la route 148, le refus de se faire «mettre en cage» dans des enclos et la détermination générale affichée par une partie des manifestantes et manifestants doivent être considéréEs comme une victoire contre le rouleau compresseur de l’État canadien.

Sur l’affaire des agents provocateurs

Un mot, enfin, sur cette histoire des trois flics de la SQ déguisés en «manifestants», qui ont été démasqués grâce à la vigilance de militantEs anarchistes et communistes qui les avaient à l’œil, avec l’appui subséquent de dirigeantEs du Syndicat canadien des communications, de l’énergie et du papier (le fameux vidéo diffusé sur YouTube ne permet pas de voir que dans les minutes précédant la fausse «arrestation» de ces flics, ces derniers furent d’abord identifiés et stigmatisés pour ce qu’ils étaient par des «noirs» et des «rouges») : cette affaire montre bien jusqu’où la police de ces «États démocratiques» que sont le Canada et le Québec est prête à aller pour défendre le système bourgeois, au risque de mettre en danger la sécurité de personnes âgées et même de ses propres agents qui auraient pu en manger toute une, n’eût été la discipline des militantEs qui les ont démasqués.

Elle nous rappelle aussi qu’en soi, une roche, une bouteille ou même un foulard n’ont aucune signification politique particulière : elles en acquièrent une suivant l’idéologie, la conception du monde et les objectifs politiques qui en découlent, de ceux et celles qui les portent. L’attirail porté par ces flics visait-il à favoriser l’expression des masses populaires, de leur opposition au PSP et au système capitaliste, ou visait-il à l’écraser? La réponse, évidente, justifie d’emblée la dénonciation de ces crapules.

Chose certaine, cet incident prouve une fois de plus que l’habit ne fait pas le moine. Il y en a déjà qui cherchent à l’utiliser pour décourager toute expression de la colère populaire, désormais assimilée à de la «provocation». Le président du SCEP Dave Coles, qu’on voit sur YouTube (et qui a adopté un comportement correct au moment de «l’extraction» des trois flics), est l’un de ceux qui souhaitent profiter de cette affaire pour favoriser son point de vue politique – celui de la «non-violence» et de l’acceptation des règles imposées par l’État bourgeois. Dans l’édition du 31 août du quotidien The Gazette, Coles est ainsi cité :

«Quiconque s’avance vers quelqu’un en portant un masque et une arme [le chef syndical fait ici référence à la roche qu’un des trois flics gardait dans sa main] fait carrément fausse route. Quiconque soutient l’action directe et porte un masque ne peut être qu’un idiot. Ces gens-là devraient se tourner vers la voie de Gandhi.»

Les éléments démobilisateurs qui préfèrent que la colère des masses s’exprime dans les urnes plutôt que dans la rue s’activeront plus que jamais pour décourager toute forme de confrontation avec l’ennemi de classe : il y en aura toujours qui préféreront tendre l’autre joue quand on leur inflige une claque sur la gueule. Parmi ceux-là, il faut mentionner le cas du «PCCML» – le soi-disant «parti marxiste-léniniste» fondé par Hardial Bains.

À Montebello, certainEs militantEs de ce «parti», qui arboraient malheureusement des drapeaux rouges (une autre preuve que l’habit ne fait pas le moine!), ont agi comme de vrais petits cabots, s’étant donné pour tâche de surveiller et harceler les manifestantEs jugéEs «radicaux». Nous avons notamment été témoins du «travail» de Christine Dandenault – éternelle «candidate marxiste-léniniste» dont la carrière politique s’éteindra quand elle aura récolté au moins 14 fois les mêmes 42 votes aux élections où elle fait office de figurante à tous les quatre ans : sur la ligne de front, Dandenault s’interposait telle une maîtresse d’école détestable pour faire la leçon à quiconque souhaitait agir pour repousser les assauts des flics de la SQ. Ces derniers n’en demandaient pas mieux.

Pourtant, toute l’histoire du mouvement ouvrier international prouve que la résistance multiforme des masses n’a rien à voir avec la provocation. Ici même au Québec, l’histoire récente nous l’a aussi démontré. Il suffit de se rappeler cette journée du mois d’avril 2001 à Québec, à l’ouverture du Sommet des Amériques : les foulards, drapeaux, lunettes de protection, masques à gaz, projectiles – et même les cisailles! – faisaient partie de l’arsenal de la dizaine de milliers de manifestantes et manifestants qui ont attaqué le sommet et remporté une victoire éclatante, qui a contribué à ce que le processus même des négociations de la ZLEA fasse long feu. Les militantEs du «PCCML», qui brillaient par leur absence ce jour-là, y ont alors sans doute vu une autre de ces «provocations» qui semblent les empêcher de dormir…

Il est important que les différentes forces politiques ayant participé à la mobilisation de Montebello fassent le bilan de ces événements et surtout, qu’elles évitent de s’en tenir aux «évidences» qui nous sont présentées par des groupes et des courants dont l’action vise à renforcer le système bourgeois, et qui ont donc intérêt à ne présenter que leur unique vision des choses.

Serge Gélinas

  • Une version abrégée de cet article est parue le 26 août dans Le Drapeau rouge-express.