Des pays occupés par… des ONG

On les appelle «ONG», pour organisations non gouvernementales: mais au mieux, cette appellation est trompeuse; et au pire, il s’agit là d’un mensonge pur et simple, concocté par les agences de renseignement. En fait, la plupart des ONG qui se consacrent au développement reçoivent une bonne partie de leur financement des gouvernements; en retour, elles […]

On les appelle «ONG», pour organisations non gouvernementales: mais au mieux, cette appellation est trompeuse; et au pire, il s’agit là d’un mensonge pur et simple, concocté par les agences de renseignement.

En fait, la plupart des ONG qui se consacrent au développement reçoivent une bonne partie de leur financement des gouvernements; en retour, elles s’engagent à respecter les politiques et priorités de leurs bailleurs de fonds. Bien que ce fut toujours le cas, ce phénomène est désormais encore plus évident, avec l’actuel gouvernement Harper; celui-ci n’a pas l’habileté et la subtilité du Parti libéral, qui finançait minimalement une certaine «opposition», afin que les ONG puissent afficher un semblant d’indépendance.

L’exemple de l’ONG Alternatives en est une illustration. Bien implanté dans les milieux progressistes canadiens et québécois, ce groupe a fait un travail utile en Palestine et en Amérique latine. Fin 2009, l’Agence canadienne de développement international a décidé de ne pas renouveler la subvention de quelque 2,4 millions de dollars qu’elle lui attribuait annuellement. En fin de compte, après que des pressions politiques eurent été exercées, Ottawa a partiellement reconsidéré sa décision, en allouant à l’ONG la somme de 800 000$ sur trois ans.

La campagne menée par Alternatives aura donc forcé le gouvernement conservateur à lui renouveler au moins une partie de son financement. Néanmoins, la réponse de l’ACDI en dit long sur les liens de plus en plus étroits qui unissent les ONG de développement international aux impératifs de l’occupation militaire occidentale dans certains pays du Sud.

Après que la coupure initiale eut été annoncée, le directeur d’Alternatives, Michel Lambert, a tenté de gagner la faveur des décideurs conservateurs en liant explicitement les projets du groupe aux interventions militaires canadiennes en cours. Dans un article où il rappelait qu’Alternatives avait été «évaluée et auditée positivement» par l’ACDI, Lambert posait la question: «Pourquoi des pays comme l’Afghanistan ou Haïti qui sont au cœur des interventions [militaires] canadiennes [et où Alternatives intervient] pouvaient maintenant ne plus être essentiels pour le gouvernement canadien?»

Après que l’ACDI eut rétabli une partie de son financement, Michel Lambert a crié victoire. Mais l’argent que l’ACDI continuera de verser à Alternatives ne le sera que pour des projets en Afghanistan, en Irak et en Haïti – trois pays sous occupation militaire! (L’accord interdit expressément à Alternatives d’utiliser cet argent pour mobiliser l’opinion publique et exclut les programmes que l’ONG anime en Palestine et en Amérique centrale.)

Au moment où les troupes occidentales ont envahi l’Afghanistan, l’Irak et Haïti, Alternatives n’était présente dans aucun de ces pays, ce qui soulève les questions suivantes: Alternatives est-elle prête à suivre l’aide canadienne n’importe où, même dans les cas où elle est destinée à renforcer une occupation militaire? Les ONG «de gauche» comme Alternatives, dont le financement dépend des gouvernements, ont-elles encore la capacité de faire autre chose que ce que commande ce financement?

Le fait que les sommes que leurs bailleurs de fonds leur octroient soient souvent liées à une intervention militaire en cours est de toute évidence un problème important pour Alternatives et les ONG dites «progressistes», dont le financement provient essentiellement des gouvernements. L’une des caractéristiques les plus importantes de l’aide canadienne, c’est justement le fait qu’elle vient s’interposer là où les États-Unis s’imposent par le bâton; le Canada se faufile habituellement par la porte arrière avec une carotte, en venant donner un coup de main à son puissant voisin. Pour être plus clair: là où les États-Unis assassinent, le Canada lui apporte son aide.

Ce pattern est loin d’être nouveau. Pendant la guerre de Corée, de 1950 à 1953, la Corée du Sud était déjà l’un des principaux bénéficiaires de l’aide canadienne. Puis, la même chose s’est produite avec le Vietnam du Sud, à l’époque de la guerre menée par les États-Unis. Plus récemment, l’Irak et l’Afghanistan ont été les deux principaux bénéficiaires de l’aide canadienne en 2003-2004, juste après leur invasion respective. Et depuis ce temps, ce sont l’Afghanistan et Haïti qui ont été respectivement les nos 1 et 2 de l’aide canadienne.

Naomi Klein souligne qu’aux yeux des gouvernements, les ONG sont en quelque sorte «l’aile de bienfaisance de l’armée, qui ratisse le terrain en silence une fois que la guerre est terminée». Des responsables de l’administration de George W. Bush ont d’ailleurs publiquement vanté la valeur des ONG, dans le cadre des guerres en Afghanistan et en Irak. Trois mois après l’invasion de l’Irak, Andrew Natsios, qui était alors chef de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et qui était aussi l’ex-directeur de l’ONG Vision mondiale, a déclaré sans ambages que «les ONG sont un bras du gouvernement américain». Natsios a personnellement menacé les ONG qui refuseraient de respecter les règles édictées par Washington en Irak (incluant l’ordre de s’abstenir de parler aux médias) de «déchirer leurs contrats et trouver de nouveaux partenaires».

Les ONG internationales ont littéralement déferlé sur l’Irak après l’invasion états-unienne; on a également assisté à une explosion des ONG locales. Les États-Unis, la Grande-Bretagne et leurs alliés ont versé des dizaines de millions de dollars dans les projets gérés par les ONG. De nombreuses ONG canadiennes, comme Oxfam-Québec et Alternatives, ont été attirées en Irak occupée par l’enveloppe budgétaire alléchante de l’ACDI, qui prévoyait dépenser 300 millions de dollars pour soutenir l’occupation étrangère et la «reconstruction» du pays.

Dans la période ayant précédé l’invasion de l’Afghanistan, le secrétaire d’État américain Colin Powell avait déjà expliqué comment il voyait le rôle des ONG: «Je prends très au sérieux le fait d’établir les meilleures relations possibles avec les ONG, qui représentent un véritable multiplicateur de force pour nous et sont une part si importante de notre équipe de combat.»

Alors qu’elles n’étaient que quelques dizaines avant l’invasion, le nombre total des ONG internationales présentes en Afghanistan se chiffrait à plus de 2 500, à peine trois ans après le début de l’occupation. Les ONG représentent en outre une importante source de renseignements pour les puissances occupantes. En avril 2009, l’envoyé spécial des États-Unis pour l’Afghanistan et le Pakistan, Richard Holbrooke, a déclaré à l’agence Associated Press que la plupart des informations que les États-Unis détiennent sur l’Afghanistan et le Pakistan provient de ces organisations.

L’armée canadienne travaille elle aussi en étroite collaboration avec les ONG en Afghanistan. En 2007, un rapport parlementaire précisait que certains groupes de développement «travaillent lorsqu’ils sont encadrés par des militaires sur le terrain». Un autre rapport gouvernemental notait quant à lui que «le peloton de la Coopération civilo-militaire canadienne (COCIM), composé de soldats de la Réserve, organise des rencontres avec les décideurs locaux et les ONG internationales afin de déterminer s’ils ont besoin d’aide en matière de sécurité». Des ONG canadiennes ont même participé à l’exercice de pré-déploiement en Afghanistan, que l’armée canadienne a tenu à Wainwright, en Alberta.

En 2005, tandis qu’ils renforçaient la présence militaire canadienne en Afghanistan, les libéraux de Paul Martin ont publié un nouvel Énoncé de politique internationale. Selon cette déclaration, «l’image qui capte bien l’environnement opérationnel où évolue aujourd’hui l’armée canadienne» est celle d’une «guerre à trois volets», qui attribue un rôle important aux ONG, dans le cadre des activités de reconstruction. Le troisième et dernier volet de cette guerre nouveau genre prévoit que les troupes collaboreront avec les ONG et les civils pour réparer ce qui aura été détruit. (Le premier volet est celui du combat, tandis que le deuxième est consacré aux opérations de stabilisation.)

À plusieurs reprises, les militaires canadiens ont eux-mêmes lié les travaux de développement aux objectifs de contre-insurrection. «Il s’agit d’un outil de contre-insurrection utile»: c’est en ces termes que le lieutenant-colonel Tom Doucette, commandant de l’Équipe provinciale de reconstruction à Kandahar, décrit le travail de l’ACDI en Afghanistan. À titre d’exemple, l’aide au développement est parfois donnée aux communautés locales en échange d’informations sur les combattants ennemis. Après qu’une bombe eut frappé son convoi en septembre 2009, le général canadien Jonathan Vance a d’ailleurs passé près d’une heure à réprimander les aînés d’un village parce qu’ils n’avaient rien fait pour empêcher l’attaque de se produire. Il leur a dit expressément ceci: «Si nous continuons à sauter sur les routes, je vais tout simplement arrêter de faire du développement.» (Une façon de dire: «je vais vous couper les vivres».)

Si même une ONG réputée «progressiste» comme Alternatives peut être amenée à agir ainsi comme un instrument de l’armée canadienne, ne devrions-nous pas à tout le moins trouver un meilleur terme que «non gouvernementales» pour qualifier ces organisations?

Yves Engler


Cet article a d’abord été publié sur le site Web d’information alternative, rabble.ca; nous l’avons traduit et publié avec la permission de l’auteur. Militant anti-impérialiste et auteur de plusieurs ouvrages, Yves Engler peut être joint par l’entremise de son site web, yvesengler.com.