Une répression typiquement capitaliste

Le 20e anniversaire du «printemps révolutionnaire de Beijing», et surtout du massacre des manifestantes et manifestants regroupéEs sur la place Tiananmen à l’aube du 4 juin 1989, donne une fois de plus l’occasion à la bourgeoisie occidentale de dénoncer les méfaits du «communisme». Pourtant, nos chers capitalistes, qui y font de très lucratives affaires, savent très bien qu’en dépit des apparences, la Chine est désormais un pays capitaliste à 100%, et qu’elle l’était d’ailleurs déjà en 1989, sous le règne du partisan numéro un du capitalisme et ennemi juré de Mao Zedong, Deng Xiaoping. Porté par des illusions certaines sur la démocratie bourgeoise, le soulèvement du printemps 1989 fut aussi celui de centaines de milliers d’ouvrières et d’ouvriers, qui rejetaient les réformes économiques imposées par la bande de nouveaux riches ayant usurpé la direction du Parti communiste chinois. Pour souligner cet événement, nous publions des extraits d’une interview réalisée il y a dix ans par l’économiste maoïste Raymond Lotta avec un militant étudiant de l’époque, Li Minqi, qui fut d’ailleurs emprisonné pendant plus de deux ans pour sa participation au soulèvement. Comme vous le verrez, son témoignage offre une vision bien différente de celle que l’on entend ces jours-ci dans la presse bourgeoise. (Le texte intégral de l’entrevue est disponible en langue anglaise sur le site Web de l’hebdomadaire Revolution, à l’adresse suivante: http://revcom.us/a/v21/1005-009/1009/tianint.htm).

R. LOTTA: Parlez-nous brièvement de qui vous étiez en 1989.

LI MINQI: J’étais étudiant au département d’économie à l’Université de Beijing. J’étais déjà impliqué dans le mouvement étudiant et je me suis engagé au sein du mouvement démocratique. On peut dire que mon niveau de conscience politique était similaire à celui de la plupart de mes collègues.

Il faut se rappeler que le régime chinois était alors fortement engagé dans la promotion du capitalisme. Au niveau idéologique, on ne parlait plus vraiment du marxisme-léninisme: c’est l’idéologie bourgeoise qui prédominait. Si ça se trouve, cela se reflétait aussi parmi les universitaires. Quant à moi, je croyais aux vertus du capitalisme et de la démocratie à l’occidentale.

Le mouvement a débuté parmi les étudiants, mais il s’est rapidement élargi à d’autres couches. Quel était l’état d’esprit prédominant dans la société chinoise de l’époque?

Si le mouvement s’est élargi au point de devenir un mouvement démocratique de masse à l’échelle de tout le pays, c’est précisément parce que d’autres classes et couches sociales s’y sont jointes. De fait, il s’agit là de la différence la plus marquante avec les mobilisations étudiantes qui avaient eu lieu dans le passé, durant les années 1980.

Ce qu’il faut savoir, c’est que depuis la fin des années 1970, des changements fondamentaux s’étaient produits sur les plans économique et politique, en particulier au sein de la direction du Parti communiste, qui avait adopté une approche favorable au capitalisme. Jusque là, les ouvriers jouissaient de droits économiques et sociaux très étendus; désormais, ces droits s’avéraient incompatibles avec les exigences de l’accumulation du capital. Les réformes mises en branle par le régime allaient donc inévitablement entraîner une confrontation avec les ouvriers.

Pour vous donner un exemple, il y avait tout ce problème autour de ce que l’on a appelé le «bol de riz en fer». Essentiellement, ce dernier assurait le droit au travail des ouvrières et ouvriers et prévoyait un vaste filet de sécurité sociale, incluant notamment les soins de santé gratuits et un logement à bas prix. Ces acquis du socialisme furent remis en cause de manière systématique durant la période des «réformes».

Le gouvernement disait ouvertement vouloir «briser le bol de riz en fer», pour le remplacer par une plus grande flexibilité de la main-d’œuvre et l’augmentation du pouvoir des cadres dans les entreprises. Tout au long des années 1980, les ouvriers ont vu leurs droits se réduire comme une peau de chagrin, tandis que les écarts entre eux et les cadres dirigeants s’élargissaient sans cesse.

N’est-il pas exact que les revendications étudiantes portaient surtout sur l’absence de droits politiques, la corruption et l’abus de pouvoir à la tête du parti et du gouvernement?

En effet. Si vous comparez la position sociale des étudiants et des intellectuels par rapport à celle des travailleurs, force est d’admettre qu’ils se trouvaient en position privilégiée. Toutefois, à comparer à la classe bureaucratique, les intellectuels et les étudiants demeuraient exclus de l’exercice du pouvoir.

De manière générale, on peut dire que les intellectuels adhéraient à l’idéologie capitaliste. Ils souhaitaient en quelque sorte négocier leur appui au nouveau régime, en échange d’une participation accrue aux lieux de pouvoir.

Comment se fait-il, alors, que le mouvement ait réussi à attirer la sympathie des ouvrières et ouvriers?

Les ouvriers avaient leur propre expérience, leur propre perception des effets des réformes. Pour eux, c’était une occasion de prendre la rue, de faire valoir leur opposition et leurs revendications. Malheureusement, après l’échec de la révolution culturelle, il n’y avait plus d’organisation révolutionnaire favorable au socialisme, apte à fournir une direction idéologique et organisationnelle au mouvement ouvrier.

Ce que vous dites est intéressant, parce que les médias bourgeois ont toujours présenté le printemps de Beijing comme une «histoire d’amour» avec l’Occident…

Il est vrai que parmi les étudiantes et étudiants, plusieurs étaient animés de sentiments pro-occidentaux. Mais on ne saurait résumer le printemps de Beijing à cet état d’esprit. S’il ne s’était agi que de cela, le mouvement serait resté confiné au milieu étudiant, alors que de fait, il a fini par prendre la forme d’un vrai mouvement de masse. Il faut savoir que dès le début du mouvement, les intellectuels libéraux et les leaders étudiants ont tout fait pour empêcher son élargissement. J’en sais quelque chose, puisque j’en étais partie prenante. C’est clairement la mobilisation populaire, et en particulier la participation des ouvriers, qui a propulsé le mouvement vers l’avant.

À partir du 17 mai, les ouvriers ont commencé à prendre la rue. La participation aux manifestations s’est alors accrue de manière spectaculaire – certaines manifestations ont rassemblé des millions de personnes. Là, on peut dire que le gouvernement s’est mis à avoir vraiment peur…

La situation devenait donc de plus en plus dangereuse pour le régime…

Oui. Les ouvriers exprimaient leurs propres besoins; ils sont entrés en scène pour défendre leurs intérêts propres. Évidemment, le gouvernement n’était pas très populaire parmi les masses. On ne parle pas, ici, d’un gouvernement révolutionnaire, qui aurait pu s’appuyer sur une base sociale solide parmi les ouvriers.

C’était la première fois depuis la révolution culturelle qu’autant de gens étaient mobilisés. Le gouvernement était terrifié et prêt à déployer des moyens extrêmes pour écraser le mouvement.

Comment avez-vous vécu cette transition, d’un mouvement largement étudiant vers un mouvement plus prolétarien?

À partir du 17 mai, j’ai commencé à comprendre que ce qui se passait était différent de ce à quoi l’on s’attendait. Je me suis dit: cela ressemble de plus en plus à une situation révolutionnaire! On ne parlait plus seulement de revendications démocratiques. Le mouvement s’enlignait vers une confrontation générale entre le gouvernement et les masses. Mais la direction du mouvement étudiant pensait toujours que le conflit pouvait se régler de manière rationnelle et pacifique, et elle n’a rien fait pour préparer l’affrontement décisif, pourtant inévitable.

Il faut savoir que ce sont les ouvriers qui ont payé le plus lourd tribut de la répression exercée par le régime. Tout en réprimant durement les intellectuels, Deng Xiaoping a eu l’intelligence d’accompagner la répression d’une série de mesures destinées à augmenter leurs privilèges matériels.

Quant à eux, comme je l’ai mentionné, les ouvriers n’ont pas été en mesure de s’organiser de manière indépendante.

Personnellement, que retirez-vous de cette expérience?

Ma participation au printemps de Beijing m’a amené à revoir plusieurs idées préconçues. La mobilisation des ouvriers, notamment, m’a fait comprendre l’importance de l’analyse de classe. Un an après l’écrasement de la rébellion, le 3 juin 1990, j’ai joué un rôle dirigeant dans l’organisation d’une manifestation commémorative à l’Université de Beijing, suite à quoi on m’a arrêté et condamné à deux ans de prison.

Ces deux années, finalement, m’auront permis de lire et d’étudier des textes marxistes, dont Le Capital de Marx, que j’ai lu intégralement. Si je n’avais pas été emprisonné, je n’aurais sans doute jamais eu le temps d’en lire les trois volumes…

Pour l’avenir, on peut penser que le développement des nombreuses contradictions qui traversent la société chinoise fera mûrir les positions des uns et des autres, en particulier parmi les nouvelles générations.